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17 mars 2021 3 17 /03 /mars /2021 09:52

 

Voulue comme réponse au mouvement #14septembre1  lancé par des lycéennes et collégiennes qui revendiquaient le droit de porter ce qu’elles voulaient sans être réduites à des objets sexuels, ce rappel du Ministre de l’Education Nationale2 à une norme vestimentaire « allant de soi » mais non explicitée, dont on peut cependant supposer qu’elle est définie par des hommes blancs appartenant aux classes sociales privilégiées, visait particulièrement les filles et collatéralement, peut-être, les porteurs de cagoules ont-ils pu sentir aussi le vent du boulet… Loin d’apparaître comme un phénomène anecdotique, le mouvement du 14 septembre s’inscrit dans la lutte du contrôle des corps féminins dont la visibilité s’est accrue depuis quelques années, et qui a connu une diffusion médiatique importante avec le hashtag  #metoo crée par la militante féministe américaine Tarana Burke3  ou avec sa version francophone #balancetonporc.

 

 

Cruelle prise de conscience pour notre République émancipatrice, le corps des femmes et sa vêture seraient l’objet d’injonctions politiques que seul l’œil égaré d’un patriarcat menacé de cécité ne peut voir que dans les sociétés musulmanes, mais que les femmes ressentent souvent au quotidien dans l’espace publique ou privé, dans ce que l’on pourrait appeler, comme J.C. Kaufmann une tentative de « redomestication » des femmes, couplée avec celle de conjuration de la peur « Une image sombre et tenace hante ce livre4  : elle évoque la peur séculaire suscitée par le corps des femmes. Certes, la peur a été accompagnée de fascination et de convoitise. Mais la peur a été réelle et fertile en violences. Car le corps féminin est apparu longtemps comme une source de débauche, de dépravation – donc de désordre social. En particulier, la sexualité féminine a été perçue comme mystérieuse et puissante, habitée par le diable.5  »

L’intervention du ministre s’inscrit donc dans la définition d’une norme sensée baliser ce qui est licite ou non en termes de tenue vestimentaire. Elle rappelle la pensée profonde de cet officier de police canadien, Michael Sanguinetti ayant déclaré qu’une femme « ne devrait pas s’habiller comme une salope si elle ne voulait pas être victime d’abus »  à l’origine d’une série de Slutwalk dans plusieurs pays, et signale que l’habillement pour les femmes est tout sauf innocent puisqu’il peut les mettre en danger…

 

https://toomics.com/fr/webtoon/detail/code/100816/ep/1/toon/5062

 

Or en ce domaine tout est question d’équilibre, ni trop long7  ni trop court8  mais suivant la longueur ce n’est pas le même public qui se retrouve dans le viseur. Depuis 1989 et les premières affaires du foulard, puis la loi de 2004 sur le port de signes religieux ostentatoires, la visibilité de l’Islam dans l’espace public, surtout lorsqu’elle passe par les femmes est l’objet de polémiques régulières9  et d’encouragement à durcir les lois définissant la laïcité, afin de s’en servir pour endiguer ce qui est vue comme un séparatisme communautaire ou une attaque contre le vivre ensemble républicain. D’un autre côté, ce rappel à l’ordre sonne bien étrangement dans la société française. Se voyant en fidèle héritière des lumières, une idéologie teintée de républicanisme considère qu’elle a réglé les problèmes d’inégalité en légiférant10  et pense que ces jeunes femmes vont trop loin, un peu comme les féministes d’aujourd’hui qui refuseraient de croire « au mythe d’une égalité déjà-là » (Christine Delphy). En effet, un courant encore minoritaire commence à laisser entendre qu’une partie des féministes a dévoyé leur cause, et que d’un combat pour l’égalité on est passé à un combat pour une société où les hommes seraient frustrés et dominés par les femmes. Dans cette perspective c’est la masculinité qui est remise en cause, dès lors qu’il s’agit de tous partager y compris les tâches ménagères, dans cette seconde journée de travail dont les femmes ne sont jamais créditées. On mesure à quel point cette troisième vague du féminisme11  peut être particulièrement déstabilisante dans son dernier bastion, la sexualité masculine qui fonctionnait selon les modalités que certains.es auteurs.trices ont voulu décrire dans « une séduction à la française » où « la galanterie française comme modèle civilisationnel de la pacification et de l’apaisement des mœurs compense l’inégalité des sexes par « la politesse, par le respect et par la générosité » (Raynaud, 1989, p. 180)12 . Dans ce nouveau cadre post-égalitaire, ce sont ces relations de séduction qui sont remises en cause par les féministes. Elles contestent la transaction implicite qui veut qu’en contrepartie de leur inégalité les femmes obtenaient que les hommes inscrivent leur sexualité dans des rapports conventionnels qui limitaient leurs excès avec des pratiques codifiées que les auteurs.trices appellent « la galanterie à la française ». Les féministes de la troisième vague refusent d’échanger leur tranquilité sexuelle par la soumission de leur apparence au désir masculin. En libérant leur corps des contraintes physiologiques qui pesaient sur elles au moyen de la contraception, tout en exprimant la possibilité d’un choix dans leur sexualité et en assumant de visibiliser cette liberté dans l’espace public en portant les vêtements qu’elles souhaitent, sans avoir à redouter les pulsions des hommes, ces jeunes femmes reçoivent de plein fouet un choc en retour, en découvrant que l’égalité est  encore à venir. Le message qui leur est adressé correspond à celui-ci « Ne tentez pas les hommes par des comportements ou une façon de vous vêtir qui vous exposeraient à être traitée comme vous le méritez » qui rappelle douloureusement que la culture du viol imprègne toujours notre société, prompte à faire reposer la faute du viol sur le comportement des femmes13 .

 

 

Aussi anodins qu’ils puissent paraître, les propos du Ministre font surgir à la lumière, l’impensé volontaire de notre société patriarcale qui a doublé le Contrat social originel sur lequel est fondé l’ordre politique, avec sa contrepartie restée dans l’ombre et que Carole Paterman appelle le Contrat sexuel14 . Celle-ci propose de déconstruire le mythe du Contrat social réglant symboliquement les relations que nouent les êtres humains pour vivre ensemble, assurant juridiquement l’égalité formelle, mais pas pour autant réelle entre les hommes et les femmes, pour découvrir l’existence d’une sorte de contrat sexuel refoulé15 . Selon la fiction héritée des Lumières (Hobbes, Locke et Rousseau), le contrat social fonde l’origine du politique et vise à le légitimer dans l’accord conclu par des personnes libres et autonomes pour se doter d’un gouvernement censé dépasser un état de nature fictionnelle, dans lequel auraient vécus les hommes. Dans ce récit, le contrat sexuel est implicite, sous-jacent, et renvoie au fait que le corps des femmes reste à la disposition des hommes. Dans le croisement entre égalité et liberté, le problème du corps est à la fois impensé et central. C’est là que s’exerce le mieux la domination masculine.

 

 

Les femmes musulmanes et l’Islam

Il semblerait que ce rappel à la norme s’effectue selon deux directions :

L’une très classique depuis quelques années s’exerce en direction des femmes musulmanes et du voile. Elle se donne pour but de libérer ces femmes voilées, poursuivant en cela l’œuvre entreprise pendant la colonisation de l’Algérie avec des cérémonies de dévoilement « Les Algériennes furent ainsi incitées, pour ne pas dire obligées, de se dévoiler au nom de l'émancipation des femmes par des associations féminines qui se voulaient charitables. Le 13 mai 1958, des musulmanes sont installées sur un podium à Alger, place du Gouvernement. Dans une mise en scène  très orchestrée, elles brulent leur voile. (En 1960, le photographe Marc Garanger, alors jeune appelé, fut bouleversé par le travail qu'on lui imposa : faire des photos d'identité de Kabyles, voile arraché.)16  »

 

 

On peut suivre ce qui va devenir une obsession française en relevant toutes les « affaires » qui ont ponctué l’actualité depuis 1989 jusqu’à la polémique sur le burkini de l’été 201617 . Cette diabolisation du voile fait bien peu de cas du sens donner à cet acte par celles qui le portent18 , qui lorsqu’elles sont écoutées par les sociologues font plutôt état « d’une contrainte libératoire19  » prouvant qu’elles sont capables de rationaliser leurs choix, et nous invitant à refuser les raccourcis idéologiques qui construisent l’Islam comme une nouvelles barbarie, dont les femmes seraient les premières victimes. Ces jugements portés sous couvert d’universalisme, s’appuyant bien souvent sur des situations réelles où les femmes sont victimes d’une utilisation régressive de l’Islam comme en Arabie Saoudite, en Afghanistan ou en Iran, sont transposés sans mise en perspective dans notre société, comme si le voile représentait la même chose en France et dans ces pays. Ils se dédoublent aussi du refus de permettre la visibilité des femmes voilées dans l’espace public20 , droit que leur reconnaît pourtant la laïcité21 , et du dénie le leur droit à être écoutées. C’est bien ce refus du droit à la parole qu’a montré l’audition de la vice-présidente de l’UNEF par une commission de l’Assemblée Nationale,  lorsqu’une partie de ses membres a quitté la salle22 .Comme le rappelle Agès de Féo23  « On ne parle pas avec eux, car ceux-ci auraient abandonné leur statut de sujet autonome ». En effet dans la vulgate islamophobe, toute femme voilée a perdu son libre arbitre et ne peut qu’être qu’influencée ou contrainte, le voile étant forcément la marque d’un Islam politique  qui prône le séparatisme pour détruire le vive ensemble et la laïcité. Ce qui est à l’œuvre derrière cette mise en scène, c’est la tentative d’exclure les femmes voilées de la possibilité de s’exprimer à l’intérieur des institutions syndicats, associations, partis politiques, etc… Contrairement à cette idée que l’on assène, ce ne sont pas ces femmes qui « se séparent » de la société, mais bien ceux qui ont choisi de mener un combat contre l’Islam qui essaient de les exclure des droits que la République confère à tous citoyens. Pour autant, rappeler qu’il est nécessaire de considérer le port du voile et la pratique de l’Islam dans la pluralité des interprétations que leur donnent les sujets concernés, ce n’est pas nier qu’il existe un Islam politique24 qui tente depuis plusieurs années une réislamisation par le bas. Mais là encore, il convient d’étudier ce phénomène dans toutes ses dimensions qui lorsqu’elles contreviennent à la loi française font l’objet d’une répression25 , plutôt que de s’en servir pour alimenter des peurs. Ce n’est pas nier non plus qu’un terrorisme se prévalant de l’Islam commet des attentats sur notre territoire et qu’il est nécessaire d’en protéger l’ensemble des citoyens pour garantir une liberté d’expression qui s’incarne dans la tragédie des attentats de Charlie hebdo. La compréhension n’équivaut pas à excuser contrairement à la logorrhée anti-sociologique de N. Sarkozy26  ou de M. Valls27 , elle permet seulement d’exercer de façon un peu plus éclairé par l’usage de la raison plutôt que par la passion, le libre arbitre propre à chacun en tant que citoyen politique d’un pays libre, et peut-être est-elle aussi, comme le suggère A. Fuchs la meilleurs façon de lutter contre le terrorisme « « Les enseignements des sciences sociales sont la meilleure façon de lutter efficacement contre toutes les formes de terrorisme. Leurs analyses et explications proposées par les chercheurs qui se consacrent à ce domaine sont essentielles à cet égard. Connaître les causes d’une menace est la première condition pour s’en protéger.28  »

 

 

Les féministes et la politisation des corps

L’autre direction dans laquelle s’exerce ce retour aux normes est plus diffuse, mais remonte bien plus loin dans l’histoire de notre société. Ce n’est pas d’aujourd’hui que des forces de rappel s’exercent sur le corps des femmes et la façon de se vêtir comme en témoigne la loi du 17 novembre 1800 interdisant aux femmes de porter le pantalon, loi implicitement abrogée seulement en 2013. Mais de façon beaucoup plus insidieuses, ces forces trouvent un prolongement dans le comportement même de certains hommes qui actualisent dans leurs actes une idéologie patriarcale fonctionnant comme un ensemble de références largement partagées et là encore contrairement à une idée préconçue, ce n’est pas seulement dans « les quartiers » que ces comportements s’expriment, mais dans tous les milieux de la société, y compris à l’Assemblée Nationale où Cécile Duflot  « appelée à prendre la parole le 17 juillet 2012 à l'Assemblée nationale, lors d'une séance de "Questions au gouvernement", celle qui était alors ministre de l'Égalité des territoires avait été accueillie par des quolibets émanant des rangs des députés UMP.

 

 

L'épisode avait mis au jour, comme c’est le cas régulièrement, la persistance des attitudes machistes au sein de l'Assemblée nationale29  » parfaite illustration de ce qu’Isabelle Adjani appelait les trois G « En France il y a les trois G : Galanterie, Grivoiserie, Goujaterie30  ». Plus largement, d’après une enquête de l’INED plus de 3 millions de femmes sont concernées chaque année par le harcèlement de rue31  obligeant les femmes à adapter leurs comportements et leurs tenues « Les femmes qui prennent les transports, principalement en soirée, font aussi en sorte d'adapter leur tenue vestimentaire à leurs déplacements. Le but ? Éviter à tout prix d'attirer les regards, en particulier celui des hommes. Elles bannissent donc tout signe extérieur de féminité en troquant talons, jupe courte et décollé contre un pantalon, des talons plats et un sac en bandoulière. Ces restrictions que les femmes apportent d'elles-mêmes à leur tenue montrent clairement la persistance de certains stéréotypes sexuels. L'idée de prendre le train ou le métro dans une tenue courte ou féminine "renvoie dans leur esprit à une idée reçue : la disponibilité sexuelle de la femme", souligne l'étude.32  » Paradoxalement, ce courant qui édicte des normes vestimentaires des sortes de « dress code » dont les femmes auraient à tenir compte pour ne pas réveiller le prédateur caché en tout homme selon E Zemmour33 , dès lors qu’elles sortent de leur domaine réservé et exclusif, l’intérieur de leur foyer pourtant considéré, selon une étude de l’ONU34 , comme l’endroit le plus dangereux pour elles, prend à revers l’idéologie post-soixante-huitarde qui veut que la nudité représente l’idéal de libération des femmes. « Le rapport à la nudité est un autre indice de ces nouveaux usages transgressifs qui iront en s'accentuant et annoncent une mutation des comportements intimes et des représentations de la sexualité (…) les premiers seins nus et monokinis affirment un autre rapport au corps et à son exhibition. Cet usage public de soi n’est rebelle que parce qu'il choque un puritanisme ambiant et qu'il offre un potentiel libérateur.

 

 

Il n'est cependant pas sans lien avec une nouvelle esthétique contraignante de la féminité et un surinvestissement du corps féminin érotisé comme vecteur commercial privilégié.35  » De même il semble aller contre l’hypersexualisation36  de notre société, un phénomène émergeant qui érotise l’image corporelle des filles de plus en plus jeunes et qui se manifeste selon S. Richard-Bessette par : «Une tenue vestimentaire qui met en évidence des parties du corps (décolleté, pantalon taille basse, pull moulant, etc.). - Des accessoires et des produits qui accentuent de façon importante certains traits et cachent « les défauts » (maquillage, bijoux, talons hauts, ongles en acrylique, coloration des cheveux, soutien-gorge à bonnets rembourrés, etc.). - Des transformations du corps qui ont pour but la mise en évidence de caractéristiques ou signaux sexuels (épilation des poils du corps et des organes génitaux, musculation importante des bras et des fesses, etc.). - Des interventions chirurgicales qui transforment le corps en « objet artificiel »: seins en silicone, lèvres gonflées au collagène. - Des postures exagérées du corps qui envoient le signal d’une disponibilité sexuelle: bomber les seins, ouvrir la bouche, se déhancher, etc. - Des comportements sexuels axés sur la génitalité et le plaisir de l’autre.37  »

 

 

Une hypersexualisation envahissant tous les domaines et qui produit non seulement des normes comportementales, mais aussi des schèmes de pensées et d’action dans lequel les sujets viennent puiser pour entretenir des relations sociales avec les autres, leur transférant une partie de la violence symbolique contenue jusqu’alors dans l’imaginaire « par la transmission de stéréotypes du genre femme-objet et homme-dominateur; » générant «  une violence sociale engendrée par la banalisation et la pornographisation de l’univers médiatique; une violence économique par la glorification de l’acte de consommer et la pression sur les plus jeunes; une violence politique entretenue par l’inhabilité de l’État à protéger les enfants et les jeunes du capitalisme débridé38  »

Avec cette objectivation sexuelle, le corps mis en scène comme un objet sexuel disponible pour les hommes est perçu comme un signal transformant « les femmes en morceaux de viande destinée à la consommation masculine.39  » On peut donc interpréter les propos du ministre comme une mise en garde contre le phénomène d’hypersexualisation mais on s’étonnera alors, qu’il ne fasse l’objet d’aucun cadrage théorique qui, plutôt que de culpabiliser celle que l’on considère comme des victimes éventuelles, situerait clairement les responsabilités du côté d’une société dont le patriarcalisme s’accommode très bien d’un phénomène largement investi par l’économie marchande, qui joue sur les fantasmes, même les plus sexistes, pour vendre dans un contexte où consommer devient un des buts assignés au bonheur.

 

 

Patriarches de tous les pays unissez vous

Si l’aspect moralisateur contenu dans les propos ne déplaira pas sans doute à une frange de la population qui rêve d’un retour à l’idéal des « hussards noirs » dont on peut suivre la trace à travers les querelles récurrentes  sur l’école, nous continuerons à identifier les ressemblances qui surgissent lorsque l’on met à jour les sous-entendus du tel rappel. On retrouve à l’origine du mouvement #14septembre l’idée que les lycéennes ne sont pas tout à fait libres de choisir leur tenue en raison de l’effet produit sur les hommes « Plusieurs lycéennes interrogées s’offusquent en particulier d’un argument utilisé pour leur imposer de se couvrir : des tenues trop légères pourraient perturber le bon déroulement des cours. "En seconde, je portais un gilet à trous, une conseillère d’éducation m’a dit que ça n’était pas approprié au lycée et que je pouvais déconcentrer les profs et les garçons, rapporte Élisa, du lycée Condorcet40 . » selon Claude Habib « Toutes les sociétés rencontrent le problème de la domestication du désir masculin. Nous sommes des mammifères, et la testostérone produit des effets spécifiques » et pour J.W. Scott « l’Islam est un système qui affirme que le sexe et la sexualité sont des problèmes et que ceux-ci doivent être sous contrôle. » Ainsi, on peut mesurer combien des logiques similaires qui visent à contrôler le corps des femmes sont agissantes dans des cultures qu’on présente pourtant comme en complète opposition selon l’axiologie suivante, moderne/archaïque, libératrice/oppressive, universaliste/communautariste, des termes, chacun l’aura compris que recouvre le couple nous/eux, occident/islam. On peut mesurer aussi à quels points les critiques adressées à l’Islam en tant que système patriarcal instaurant une soumission des femmes au bénéfice des hommes,  invisibilisent des mécanismes de domination homologue dans notre propre culture entre la pression à se dénuder pour les unes, et à se voiler pour les autres, l’écart n’est pas si grand. Comme le dit Christine Delphy, «dans les deux cas le référent par rapport auquel les femmes doivent penser et agir leur corps reste le désir masculin41 »

Chaque année, 1,2 million de femmes sont victimes d’injures sexistes. Une salariée sur 3 déclare avoir subi du harcèlement sexuel au travail. Plus de 200 000 femmes vivent avec un conjoint violent. Chaque année, 94 000 femmes sont victimes de viol ou de tentative de viol. En 2019, 152 femmes sont mortes assassinées par leur conjoint ou leur ex-conjoint. 4 millions de personnes ont été victimes d’inceste.

 

1 - https://www.liberation.fr/debats/2020/09/19/14-septembre-derriere-la-regle-floue-de-la-tenue-normale-se-cachent-les-discriminations_1799917

2 - https://www.leparisien.fr/societe/tenues-a-l-ecole-on-vient-habille-d-une-facon-republicaine-estime-blanquer-21-09-2020-8388612.php
3 -  https://www.liberation.fr/planete/2018/01/12/qui-est-tarana-burke-la-femme-a-l-origine-de-metoo_1621704
4 -  « Corps de femmes – sexualité et contrôle social » M. T. Coenen
5 -  https://www.cairn.info/corps-de-femmes-sexualite--9782804139476-page-13.htm
6 -  « Hommes affublés d'un soutien-gorge et d'une minijupe, femmes d'âge moyen accompagnées de leur fille, transsexuels hauts en couleur arborant talons aiguilles et boucles d'oreilles fluo, mères lesbiennes et femmes en burqa. Le 11 juin 2011, tous ont arpenté les rues du centre de Londres à l'occasion de la SlutWalk, ou "marche des salopes » C Bard 3Le féminisme au-delà des idées reçues » p 175
7 -  https://actu.fr/ile-de-france/montereau-fault-yonne_77305/lycee-une-eleve-interdite-dentree-a-cause-dune-jupe-trop-longue_6903926.html
8 -  https://www.sudouest.fr/2011/06/01/pour-une-jupe-trop-courte-au-college-elle-doit-porter-une-blouse-414642-3.php
9 -  https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/08/26/comment-le-burkini-est-devenu-la-polemique-du-mois-d-aout_4988517_4355770.html
10 -  https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/dossiers/parite-et-responsabilites-politiques/des-lois-pour-inciter/les-grandes-dates-de-la-parite/
11 -  S'agit-il d'une continuation de la deuxième vague ou de la naissance d'une troisième vague? En tout cas, c'est l'apparition sur la scène féministe d'une nouvelle génération née dans les années 1970. Elle est déterminée à combattre le sexisme. P 166 (…) ce qui caractérise la troisième vague est la profusion de nouvelles identités culturelles politiques qui complexifient toutes les questions traditionnelles du féminisme et en posent de nouvelles. P 169 C Bard « Le féminisme au-delà des idées reçues »
12 -  https://www.cairn.info/revue-pensee-plurielle-2013-2-page-205.htm
13 -  https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/07/30/elle-l-a-bien-cherche-le-douloureux-parcours-des-victimes-de-viol_5495045_3246.html
14 -  Le Contrat sexuel de Carole Pateman, publié en 1988 aux États-Unis (…)Au croisement de la théorie politique et de la critique féministe, l'auteure propose une relecture des théories classiques du contrat social à partir d'une proposition simple : « le contrat originel est un pacte indissociablement sexuel et social, mais l'histoire du contrat sexuel a été refoulée » (p. 21) (…)En effet, le contrat sexuel est à l'origine d'un droit sexuel : le droit des hommes, en tant qu'ils sont des hommes, de disposer librement du corps des femmes. https://journals.openedition.org/lectures/1256
15 -  « le contrat originel est un pacte indissociablement sexuel et social, mais l'histoire du contrat sexuel a été refoulée » (p. 21).
16 -  https://information.tv5monde.com/terriennes/viols-voiles-corps-de-femmes-dans-la-guerre-d-algerie-3406
17 -  https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/08/26/comment-le-burkini-est-devenu-la-polemique-du-mois-d-aout_4988517_4355770.html
18 -  Le premier pas est bien celui de la reconnaissance. De la reconnaissance des femmes qui portent le voile comme des êtres à part entière, de la reconnaissance de leur humanité pleine, de leur raison, de leur force d’agir et de penser. https://ntarajel.wordpress.com/2019/05/23/education-pour-toutes/
19 -  C’est ainsi qu’on peut appréhender des pratiques telles que la virginité (ou le voile), non pas tant comme des impositions culturelles subies, mais plutôt comme des stratégies, tentatives pour préserver une marge d’agency, parfois bien réduite il est vrai, dans un espace constitué de contraintes multiples et contradictoires. https://www.cairn.info/revue-multitudes-2006-3-page-123.htm
 https://www.20minutes.fr/politique/2627647-20191014-polemique-conseil-regional-contrairement-dit-elu-rn-accompagnatrice-droit-porter-voile
20 -  Comme le rappelle sur Twitter Nicolas Cadène, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, « la loi de 2004 interdit le port de signes ostensibles aux seuls élèves – parce que mineurs en phase d’acquisition des bases du savoir – et non aux parents. Jacques Chirac et la Commission Stasi à l’origine de la loi ne voulaient justement pas d’une application plus large ». La loi de 2004 n’a donc jamais étendu l’interdiction du port du voile aux parents accompagnateurs.
21 -  https://www.huffingtonpost.fr/entry/maryam-pougetoux-etudiante-voilee-a-lassemblee-divise-encore-la-majorite_fr_5f6468bbc5b6480e896cb1c2
22 -  Agnès De Féo, Derrière le niqab. Dix ans d’enquête sur les femmes qui ont porté et enlevé le voile intégral, Armand Colin, septembre 2020 ; préface d’Olivier Roy. – 282 p.
23 -  « une personne qui de toute évidence a des signes manifestes de religion, d’islam politique en réalité » http://www.leparisien.fr/politique/responsable-de-l-unef-voilee-retour-sur-une-semaine-de-polemique-20-05-2018-7726500.php.
24 -  La loi SILT a été adoptée pour faire suite à l’état d’urgence, dont elle a adapté certaines dispositions dans la législation ordinaire. Elle prévoit notamment que, pour « prévenir la commission d’actes de terrorisme », les préfets peuvent prononcer la fermeture d’un lieu de culte « dans lequel les propos qui sont tenus, les idées ou théories qui sont diffusées ou les activités qui se déroulent provoquent à la violence, à la haine ou à la discrimination, provoquent à la commission d’actes de terrorisme ou font l’apologie de tels actes ». https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/06/13/fermeture-de-mosquees-une-association-accuse-l-etat-de-punition-collective_5475850_3224.html
25 -  "Quand on veut expliquer l'inexplicable c'est qu'on s'apprête à excuser l'inexcusable » la célèbre réponse de Nicolas Sarkozy à Arlette Chabot en 2007:
26 -  « J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé », avait déclaré le premier ministre au Sénat, deux semaines après les attaques de novembre 2015. Il avait enfoncé le clou le 9 janvier, lors d’un hommage aux victimes de l’attaque de l’Hyper Cacher : « Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. »
27 -  https://www.lemonde.fr/societe/article/2016/03/03/terrorisme-la-cinglante-reponse-des-sciences-sociales-a-manuel-valls_4875959_3224.html
28 -  https://www.huffingtonpost.fr/2016/11/18/la-robe-qui-avait-valu-des-sifflets-a-cecile-duflot-a-lassemblee-nationale-entre-au-musee_a_21609212/
29 -  https://www.huffingtonpost.fr/2017/10/15/isabelle-adjani-sur-laffaire-weinstein-en-france-il-y-a-les-trois-g-galanterie-grivoiserie-goujaterie_a_23243744/
30 -  https://www.terrafemina.com/article/harcelement-de-rue-3-millions-de-femmes-le-subissent-chaque-annee-en-france_a338062/1
31 -  https://www.terrafemina.com/article/6-femmes-sur-10-ont-peur-d-etre-agressees-dans-les-transports-en-commun_a265359/1
33 -  « L’homme est un prédateur sexuel, un conquérant. » E Zemmour, Le premier sexe p 32-33
34 -  https://www.francetvinfo.fr/societe/droits-des-femmes/feminicides-le-domicile-est-l-endroit-le-plus-dangereux-pour-les-femmes-selon-une-etude-de-l-onu_3052179.html
35 -  68 une histoire collective – La politisation des corps, F. Rochefort p 616
36 -  L’hypersexualisation « se manifeste dès lors qu’il y a surenchère à la sexualité qui envahit tous les aspects de notre quotidien et que les références à la sexualité deviennent omniprésentes dans l’espace public : à la télévision, à la radio, sur Internet, dans les cours offerts, les objets achetés, les attitudes et comportements de nos pairs, etc » « CONTRE L’HYPERSEXUALISATION, UN NOUVEAU COMBAT POUR L’ÉGALITE » Rapport parlementaire de Madame Chantal JOUANNO, Sénatrice de Paris 5 mars 2012
37 -  « CONTRE L’HYPERSEXUALISATION, UN NOUVEAU COMBAT POUR L’ÉGALITE » Rapport parlementaire de Madame Chantal JOUANNO, Sénatrice de Paris 5 mars 2012

38 - « CONTRE L’HYPERSEXUALISATION, UN NOUVEAU COMBAT POUR L’ÉGALITE » Rapport parlementaire de Madame Chantal JOUANNO, Sénatrice de Paris 5 mars 2012
39 -  « boys don’t cry » - Les limites du rôle de sexe masculin, M. Messner p 151
40 -  https://www.sudouest.fr/2020/09/14/tenue-correcte-exigee-des-lyceennes-revendiquent-le-droit-de-s-habiller-comme-elles-veulent-7844627-10407.php
41 -  https://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2006-1-page-84.htm

 

 

 

 

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26 février 2021 5 26 /02 /février /2021 13:13

 

 

Hakim El Karoui, un essayiste, « invite le gouvernement à baisser temporairement le niveau des pensions des retraités, au nom de la solidarité entre les générations », explique Le Figaro1

A chaque crise économique, financière, ou sanitaire la réponse est toujours la même, « il faut socialiser les pertes pour sauver l’économie », message subliminal que les affidés de l’économie de marché sauront traduire, avec raison, par cet aphorisme « il faut socialiser les pertes pour sauver nos profits »…

Mais que répondre à une jeune génération qui souffre et qui voit ses conditions de vie se dégrader2  ?

Peut-être faut-il reposer la question du partage de la richesse, et la mettre au cœur des solidarités intergénérationnelles qui doivent s’exercer pour continuer à pouvoir faire société ensemble. Une nouvelle politique de redistribution doit être pensée, qui n’exclut aucune couche de la société en mettant à l’abri de la contribution à l’impôt des revenus, qu’il faudrait épargner au prétexte que "si on commence à tirer des cailloux sur les premiers de cordée, c'est toute la cordée qui dégringole3 " jouant de cette illusion propice à faire croire à tous les mensonges, dont celui, que nous serions attachés à la même corde en feignant d’ignorer que les riches ont depuis longtemps protégé leurs intérêts particuliers grâce à un séparatisme4  réservé à une classe de privilégier qui aime à se faire plaindre et par là à se faire soigner…

Pour répondre aux besoins de financement dont un Etat protecteur et régulateur a besoin, nous sommes pour développer des politiques de justice et de redistribution sociale, les seules à même de combattre efficacement les inégalités, de même que nous sommes  pour le développement des services publics qui assure à tous un accès à des ressources ou des services qui ne doivent pas tomber dans la marchandisation sous peine d’en voir exclus les plus pauvres.

En 1954, Jacques Becker réalisait un film, dont le titre « Touchez pas au grisbi » pourrait se révéler aujourd’hui comme une métaphore des injonctions du néo-libéralisme. Camus disait qu’il fallait imaginer Sisyphe heureux, alors, si l’on pense aux montants qui échappent à l’impôt grâce à l’évasion fiscale5  ou à la suppression de l’ISF6 , peut-être faut-il imaginer toucher au grisbi, et rêver à ce que la socialisation de toutes ces sommes indument détournées, permettraient de réaliser...

 

1 - https://www.parisdepeches.fr/16-Politique/2048-France/14345-Crise_Hakim_Karoui_veut_faire_payer_retraites.html
2 - La pauvreté affecte d’abord les plus jeunes. En premier lieu, les jeunes adultes (de 18 à 29 ans), catégorie d’âge pour laquelle la progression a été la plus forte ces quinze dernières années : leur taux de pauvreté a augmenté de 8,2 % à 12,5 % entre 2002 et 2018, soit une progression de 50 %. Une grande partie de la dégradation de leur situation a eu lieu au début des années 2000 : dès 2005, leur taux de pauvreté atteignait déjà 11 %. Leur sort n’a rien à voir avec celui des enfants (les moins de 18 ans) : il s’agit de jeunes adultes, souvent peu diplômés, qui peinent à s’insérer dans le monde du travail et qui sont contraints de vivre avec de très bas revenus (indemnités de stage, bas salaires, soutien parental, etc.). Les 18-25 ans n’ont pas le droit – sauf rares exceptions – aux minima sociaux. Au total, un million d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté. http://www.observationsociete.fr/ages/evolutionpauvreteage.html
 3 -https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/emmanuel-macron-se-dit-satisfait-de-son-expression-premier-de-cordee_2426835.html
4 - https://france.attac.org/se-mobiliser/faisons-payer-les-profiteurs-de-la-crise/article/le-separatisme-des-riches-on-en-parle
5 -  https://www.nouvelobs.com/economie/20190121.OBS8848/en-france-l-evasion-fiscale-c-est-100-milliards-d-euros-par-an-le-budget-de-l-education.html
6 - Après la suppression de l’ISF, les revenus des 0,1 % les plus riches ont explosé en France Un rapport sur les effets des réformes Macron sur le capital fait ce constat https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/10/08/apres-la-suppression-de-l-isf-les-revenus-des-tres-aises-et-la-distribution-de-dividendes-ont-explose-en-france_6055276_823448.html

 

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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 15:21


Bir Baskadir est une très intéressante série turque qui permet d’aborder sereinement des questions qui entretiennent des clivages passionnés dans la société française tels que la place du voile ou de l’Islam. Plus largement la série présente des personnages complexes, très bien interprétés par les acteurs.trices et un grand nombre de rôles féminins qui éclipsent presque les personnages masculins, plutôt conçus dans une représentation archétypique que comme des individualités particulières. Bir Baskadir nous interroge aussi en nous représentant une société turque à un tournant de son histoire, celui de l’entrée dans une modernité qui nous concerne toujours, si l’on admet qu’une partie des fractures actuelles de la société françaises sont directement une ré-interrogation du consensus historique qui s’est établi, lorsque notre société a elle-même opéré ce basculement.

 

 

Schématiquement et pour aller vite, l’entrée dans la modernité peut être conçue comme l’émancipation des individus devenus libres et autonomes par rapports aux grands idéaux transcendants qui donnaient du sens à leur vie. En effet, le monde ancien était ordonné, et son immanence ne faisait pas problème pour des individus qui n’avaient pas à se questionner sur la place qu’ils y occupaient. Avec le Christianisme, la souffrance terrestre est justifiée par l’ouverture des portes du Paradis après la mort et l’attente messianique, sorte d’horizon d’espoir, du retour du Christ sur terre. Le Communisme lui, promettait des lendemains qui chantent pour les héritiers de ceux qui donnaient leur vie pour la Révolution. Dans ce monde « enchanté », réglé par de « grands récits » surplombants, le sens de la vie était donné d’avance et n’était pas à construire par des actes relevant d’une liberté personnelle. Comme on le voit, la modernité promet une libération en déliant les individus des idéologies situées hors d’eux même, chacun n’est plus que ce qu’il fait de sa vie. Mais en même temps que cette libération, la modernité a placé les individus au cœur d’une inquiétude existentielle, car le monde privé de Dieu ou de transcendance, peut désormais apparaître vide ou absurde selon la formule de Camus. Dans cette conception libérale, la vie personnelle devient une entreprise, au sens où il faut en faire quelque chose et la faire fructifier, à défaut de se retrouver comme ce personnage de Tchékhov et constater « Voilà que la vie est passée… On dirait que je n’ai pas encore vécu1 ».

Bir Baskadir reprend ces questions en présentant la Turquie comme une société où se télescopent plusieurs historicités, et montre l’incessant dialogue que les individus doivent entretenir soit avec eux-mêmes, soit avec une tierce personne pouvant les aider dans cette construction du sens à donner à leur existence. Car il s’agit bien de mettre en mot sa vie personnelle pour les individus, d’où l’importance de pouvoir dialoguer avec des personnes aptes à écouter comme les personnages de Peri et Gulbin psychanalystes (séculier) ou du Hodja (religieux). On notera, et c’est sans doute aussi une des réussites, qu’il n’y a pas d’opposition irréconciliable entre religion et laïcité, même si la série montre une société traversée par des appartenances s’identifiant au monde religieux ou au monde laïc. Au contraire, Bir Baskadir propose des passages possibles de l’un à l’autre et une mixité réussie pour deux réservoirs de significations, où les individus peuvent puiser pour s’adapter au monde nouveau qui émerge. La série parie sur la possibilité d’arriver à un monde de sens partagé plutôt que l’imposition d’une vision du monde contre l’autre. Les personnages « équilibrés » comme Hayrunnisa la fille du Hodja qui conjugue son homosexualité avec le respect des valeurs transmises par son père, ou Hilmi l’amoureux de Meryem qui va remplacer le Hodja mais qui est capable de disserter sur la philosophie et la sociologie, articulent au sein de leur personnalité, modernité et tradition, alors que ceux qui ne possèdent qu’un des aspects de cette opposition Peri, Cinan, paraissent souffrir de cette incomplétude. On a deviné que le cheminement intime de tous ces personnages constitue une métaphore du chemin que la société turque doit effectuer, pour réussir une entrée dans la modernité, qui ne soit pas une pâle copie de celle d’un occident, qui n’a dans ce domaine aucune leçon à donner…

 

1 - « La Cerisaie » Pièce en quatre actes de Tchekhov

 

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31 janvier 2021 7 31 /01 /janvier /2021 08:21

 

« Quand le monde est perçu comme vivant - ouvert imprévisible inconnaissable, soumis aux irruptions de l'impensable -, que cela est vécu avec confiance décence et dignité, dans les bienveillances de la mondialité, il fait en nous « Tout-monde», C'est d'en être possédé qui ouvrira à nos divinations le monde qu'annoncent les migrants. »

Dans un livre foisonnant, Patrick Chamoiseau développe les idées d’Edouard Glissant sur la « Mondialité et le Tout-monde1 ». Avec une poétisation du langage permettant d’ouvrir le monde à un imaginaire l’enluminant, l’auteur propose de sortir de la mondialisation en regardant les migrations comme une autre façon de faire monde et en accueillant l’inquiétude émerveillée de leur surgissement comme une possibilité de déplier ce qui nous lie et de nous libérer en imaginant d’autres possibles…

« Sur quoi se fondent les élans migratoires ? Bien sûr: la guerre, la terreur, la peur, la souffrance économique, les désordres du climat... Mais aussi: sur l'appel secret de ce qui existe autrement.
La plupart des migrants ont identifié le lieu d'une arrivée, qu'ils ont choisi ou qu'a choisi pour eux leur perception du monde. Ils sont habités par une vision surgie de la mondialité. Sans doute subjective partielle partiale, aliénée par les forces dominantes qui nous formatent l'imaginaire, mais vision tout de même. En eux, elle a rompu les verticalités du paysage, élargi au-dessus des frontières leur territoire vital. L'a installé dans l'ardeur d'une promesse. C'est cette vision qui rend leur élan impérial, tendu entre la vie et la mort et s'acceptant ainsi.
»

 

 

Les migrants sont le surgissement de la mondialité, cette ouverture au monde qui se loge au plus profond de nous-même et qu’ils ont voulu ensevelir sous l’égoïsme de leur mondialisation qui en s’imposant, n’a pas poétisé le monde pour en faire « une maison commune2 », mais la éventré pour rassasier l’appétit féroce de la marchandisation qui transforme tout en marchandise, y compris le corps même des hommes3. Parce que « Leur mondialisation n'a pas prévu le surgissement de l'humain. Elle n'a prévu que des consommateurs  » nous perdons chaque jour un peu plus cette liaison avec une humanité issue de la réciprocité gratuite de l’échange avec l’autre, pour entrer dans celle du calcul, pour laquelle chaque rapport humain s’évalue selon les gains et les pertes escomptés. Le commerce saisit l’homme dans son être le plus profond, désormais « sa valeur se résume à son pouvoir d'achat, sa présence sur cette terre ne se conçoit que dans les accès commerciaux de son moi-numérique...  » Cette nouvelle barbarie qui se cache derrière des mots nouveaux4  recouvrant les anciens pour les faire oublier, « a pu s'étaler sur le monde, y organiser les écuelles de ses chiens jusqu'à produire partout, dans le standard des mêmes désirs, les mêmes devenirs de la consommation, de la consommation seule, consommation encore, se nourrissant d'elle-même  ». En atomisant les solidarités, en recroquevillant l’humain sur l’identité, la mondialisation détache les individus du collectif dans lequel ils sont socialisés, elle les pousse à être par-dessus tout, dans une déliaison mortifère d’avec le monde et les autres, oubliant la « terre commune, berceau de nos berceaux, nation finale de nos nations, patrie ultime où s'enchantent les frontières, lieu à comprendre, à sauver, à construire et à vivre.  » Tout est conçu pour nous empêcher de voir que nous sommes passés d’une barbarie – traite négrière, colonisation, totalitarisme, génocide – à une autre, cachée dans les langes d'un capitalisme financier voulant clôturer notre enfer consumériste, maquillé comme une course au bonheur à laquelle chacun est sommé de participer5, par un cimetière appelé Méditerranée. « La barbarie néo-libérale a verrouillé à sa manière
le monde 
» en coupant des ponts, en créant des camps figure terrifiante d’un endroit sans droit. La meute des marchands a lancé ses chiens, des milices privées lacèrent les tentes des migrants6, les identitaires ferment les cols dans les Alpes et les Pyrénées7  espérant que nous perdrons cette capacité de « S'émouvoir du reflet de soi dans les misères de l'Autre et y fonder sa compassion, comme cela se fait souvent dans l'élan impensé de l'accueil  ». Ils souhaitent nous convaincre qu’on ne peut pas « accueillir toute la misère du monde8 » car se serait alors pour eux l’obligation de renoncer à leurs profits « Alors, voici ce qu'il te faut considérer: ils refoulent les migrants parce que les migrants ne leur laissent pas le monde. Les migrants le leur reprennent. Surgis d'un des ressorts de la mondialité, ils nous l'offrent dans leurs bonds, dans leurs sauts, par leur sang par leurs morts, par leur surcroît de vie, par les vents et balans - par l'infini du mot A-C-C-U-E-I-L qu'ils nous forcent à épeler dans toutes les langues du monde. Kay mwen sé kay-ou tau!  »
Car ce qui circule dans leur mondialisation ce sont les capitaux et la mort avec eux, avec leur délocalisation vers des pays à moindre coût qu’ils quitteront pour d’autres dont les populations seront remmenées à « cette armée de réserve du capital 9 » nécessaire dans cette guerre de tous contre tous organisée par la compétition économique dans laquelle la mondialisation a lancé l’humanité comme un fleuve en cru rompant toutes les digues, pour que leurs profits murissent sur la dévastation du monde.

 

 

La mondialité nous demande d’essayer d’imaginer un autre rapport au monde, de nous départir de l’illusion protectrice de l’entre-soi, de sortir de cet asservissement volontaire10 qui transforme les dominés en agent de leur domination autant qu’en victimes de leur aliénation. Que faut-il mettre en oeuvre sinon  « l'ardente expression de sa force d'agir, sa puissance d'exister.  » mais surtout notre capacité à poétiser le monde pour dessiner « une autre cartographie de nos humanités  » nous mettre en relation avec « le tout-vivant du monde11 » selon une formulation qui fait échos aux travaux de Philippe Descola12 . A l’opposé du repli sur soi protecteur et atrophiant la mondialité nous propose de prendre le risque de nous déplier – « Celui qui marche déplie le monde13 » -  de « Tout déverrouiller en soi pour mieux ouvrir en nous le sanctuaire de l'humain, c'est notre liberté.  »  afin de sortir d’une barbarie qu’on ne peut plus seulement penser comme naturelle à l’homme14  et surtout, de prendre le risque d’avoir peur et continuer « demeurer vivants  ». N’étant plus certain de ce qu’il est, isolé dans la crainte de perdre son essence, l’humain est réduit à ce qu’il possède et voit en chaque autre une altérité menaçante venue lui voler ce à quoi son existence s’est réduite, les biens matériels en sa possession. « Dès lors, l'homme campé sur son seuil qui ne reconnaît pas l'homme qui vient, qui s'en inquiète seulement, qui en a peur sans pouvoir s'enrichir de cette peur, et qui voudrait le faire mourir ou le faire disparaître, est déjà mort à lui-même. Il a déjà disparu en lui-même, de sa propre mémoire, de sa propre histoire, et à ses propres yeux. C'est lui-même qu'il ne reconnaît plus. C'est avec la crainte de lui-même qu'il se menace.  » Pour dominer notre peur, il nous faut croire qu’une humanité est possible, que l’on peut faire du commun avec des différences, que l’autre à côté de moi est autant un problème pour moi qu’une solution, que la vie est une corde sur laquelle nous pouvons tirer ensemble plutôt que chacun de notre côté, et que nous pouvons  « forger une union qui ait un but, façonner un pays accueillant aux hommes de toutes cultures, de toutes couleurs de peau, de tous tempéraments et de toutes conditions. Et nous élevons nos regards non pas vers ce qui se dresse entre nous mais vers ce qui se dresse face à nous.15  » Pour sortir de la peur, il faut entrer en relation avec l’autre en acceptant son imperfection, il faut prendre le risque de perdre et d’être déçu et ne pas conditionner le don à sa contrepartie, il faut « vivre dans le feu du vivant  » et sa brûlure possible. Parce que le commun n’est pas fait que de moi mais de toutes les actions  des autres moi-même, je peux échouer sans que mes actes ne soient perdus, car nous n’attendons rien mais nous espérons tout. « Dès lors, en Relation, on est toujours neuf pour l'Autre, et l'Autre est toujours neuf pour nous. L'expérience évolutive qu'est désormais l'Autre ne saurait être élucidée une fois pour toutes, identifiée ni d'emblée ni d'avance. Elle est à découvrir, souvent à constater. Non pas à mettre en transparence mais à vivre telle qu'elle est, en Relation. Ta différence, ton expérience, n'est pas quelque chose qui me menace. C'est le mouvement d'un autre devenir dans lequel il m'est possible de puiser (ou de refuser de puiser) une part de mon propre devenir.  » Ouvrir les frontières à ceux qui en peuplent les marges par un don qui est comme un pari pour un avenir meilleur, et croire que notre générosité ne se retournera pas contre nous,  tel est le sens de l’accueil, mais nous n’avons aucune certitude que la main tendue pour attraper ces bouteilles jetées à la mer ne se referme pas sur du verre pillé. Pour Patrick Chamoiseau l’espérance est toujours plus forte que la déception possible « Tu ne saurais exiger d'un quelconque migrant qu'il devienne exemplaire. Dans un écosystème relationnel, l'irruption d'une crapule n'ouvre à aucune punition collective. Tu ne saurais la punir plus que d'ordinaire au prétexte de l'accueil prodigué. Celui qui trahit ou qui déçoit ne trahit que lui-même, il est souverain dans son propre devenir et il assume ses responsabilités. Il ne saurait décevoir tes attentes parce que ton seul désir - celui que tu t'autorises à formuler pour lui - est qu'il devienne au mieux, se réalise comme il le peut.  »

 

 1 - https://www.cairn.info/journal-espace-geographique-2016-4-page-321.htm
 2 - Le discours sur la Maison commune européenne est prononcé devant le Conseil de l'Europe par Mikhaïl Gorbatchev. Depuis 1985, celui-ci est le premier secrétaire du Parti communiste d'Union soviétique (…) Il est absolument indispensable de faire tout ce qui est dans le pouvoir de la pensée moderne pour que l'homme puisse continuer à s'acquitter de la mission qui lui appartient sur cette terre et peut-être dans l'univers afin qu'il puisse s'adapter au nouveau stress de la vie moderne et sortir vainqueur de la lutte pour la survie des générations présentes et futures. https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1644
3 -  https://www.sciencesetavenir.fr/sante/trafic-d-organes-la-pauvrete-pousse-les-bangladais-a-ceder-leur-rein_29535
4 -  « Contre une tendance du sens commun à considérer ce qu'elle appelle les « pratiques langagières » comme de simples supports techniques de communication, Josiane Boutet, « sociolinguiste » qui a notamment co-dirigé le remarquable Les mondes du travail , s'applique au contraire à montrer dans cet essai que les mots sont porteurs d'une importante capacité à influencer les conduites, à créer et entretenir des rapports de domination, bref, à exercer ce que Bourdieu justement appelait une « violence symbolique ». https://journals.openedition.org/lectures/1214
5 - «  Il faut qu’on ose consommer»: l’appel de Muriel Pénicaud à «combattre» la crise économique » https://www.lunion.fr/id153168/article/2020-05-29/il-faut-quon-ose-consommer-lappel-de-muriel-penicaud-combattre-la-crise Des propos à rapprocher de la citation de Kenneth Boulding « Quiconque croit qu’une croissance exponentielle peut durer toujours dans un monde fini est un fou ou un économiste. » Or M. Pénicaud n’est pas une économiste… « Plus globalement, un sondage du CSA, publié le 5 février par la Fevad, indique que 37 % des Français ont la volonté de diminuer leur consommation pour limiter leur impact sur l’environnement. Plus d’un tiers des consommateurs ! Ce n’est plus un signal faible, c’est une tornade. » https://www.challenges.fr/economie/consommation/pour-relancer-la-consommation-il-faudrait-liberer-l-epargne_641282
6 -  Des tentes déchirées et lacérées. Les images diffusées par le photojournaliste Louis Witter le 29 décembre dernier ont été massivement relayées. Elles montrent des hommes en combinaison, parfois cagoulés ou vêtus d’une veste à motifs militaires. Plusieurs photos montrent l’un d’entre eux en train de lacérer au couteau les parois d’une tente, lors d’une évacuation d’un camp de migrants dans le bois du Puythouck, à Grande-Synthe (Nord). Dans un tweet, Louis Witter explique que ces hommes sont «des membres des équipes de nettoyage qui accompagnent les policiers», dans le cadre des expulsions.
https://www.liberation.fr/checknews/2021/01/06/tentes-de-migrants-lacerees-a-grande-synthe-une-pratique-ancienne-mais-jamais-assumee_1810293
7 -  Doudounes bleues, gros 4x4 et montagnes enneigées : ce mardi matin, les militants de Génération identitaire (GI) ont lancé dans les Pyrénées une nouvelle opération anti-migrants sur le modèle de celle du col de l’Echelle dans les Alpes, en 2018. L’objectif affiché était de nouveau de «sécuriser» la frontière, présentée comme une «zone d’infiltration», ainsi que de jouer les supplétifs des forces de l’ordre. https://www.liberation.fr/france/2021/01/19/operation-anti-migrants-generation-identitaire-rejoue-les-gardes-frontieres-dans-les-pyrenees_1817995
8 -  On retrouve la trame de cette formule dans un discours prononcé le 6 juin 1989 à l’Assemblée nationale (page 1 797 du document) : «Il y a, en effet, dans le monde trop de drames, de pauvreté, de famine pour que l’Europe et la France puissent accueillir tous ceux que la misère pousse vers elles», déclare ce jour-là Michel Rocard, avant d’ajouter qu’il faut «résister à cette poussée constante». Il n’est nullement question alors d’un quelconque devoir de prendre part à cet afflux. https://www.liberation.fr/france/2015/04/22/misere-du-monde-ce-qu-a-vraiment-dit-michel-rocard_1256930
9 -  Chez Marx, la notion d’« armée de réserve » désigne ces fractions de la classe ouvrière qui se trouvent en surnombre par rapport aux besoins momentanés du capital, mais qui sont éventuellement disponibles pour être exploitées. Cette théorie de la « surpopulation relative » est exposée dans le Livre 1 du Capital https://www.revue-ballast.fr/marx-et-limmigration-mise-au-point/
10 -  Cette servitude est d'autant plus étrange qu'elle mérite le qualificatif de volontaire : elle est impossible sans la complicité active de ceux qui en souffrent ; il ne faudrait, affirme La Boétie, que vouloir ne pas servir pour que la tyrannie s'effondre comme une statue dont on aurait soudain retiré le socle. https://www.erudit.org/fr/revues/ltp/1988-v44-n2-ltp2131/400373ar.pdf
11 -  « Cette indéfinissable mise en relation avec le tout-vivant du monde nous émeut, nous affecte, comme auraient dit les philosophes. » - « Frères migrants » Patrick Chamoiseau, p 55
12 -  « Que faut-il penser de ce nouveau découpage dans lequel humains et non-humains ne sont plus soumis à des régimes de description et d’explication bien séparés ? Cela n’introduit-il pas une forme de relativisme ? Loin de défendre un hyper relativisme, P. Descola (« De la Nature universelle aux natures singulières : quelles leçons pour l’analyse des cultures ? ») promeut au contraire la mise au point d’outils analytiques qui permettent de passer d’un monde uniforme ordonné par une division majeure entre la nature et les cultures à des mondes diversifiés dans lesquels humains et non-humains composent une multitude d’assemblages. L’abandon de nos schèmes d’analyse naturalistes permettraient de mieux déchiffrer ces rapports de monde. Il serait alors plus évident de concevoir que lorsque les communautés autochtones défendent un volcan andin, menacé par une compagnie minière, il ne s’agit ni de la manifestation de superstition folklorique ou puérile, ni de la volonté de protéger une ressource mais de la défense d’un « membre de plein exercice du collectif mixte dont les humains forment une partie avec les montagnes, les troupeaux, les lacs et les champs de pommes de terre »
13 -  «La longue marche », poème inédit d'Emmanuel Merle.
14 -  Lire à ce sujet Franz De Waal « L’âge de l’empathie » - « Nous comptons puissamment les uns sur les autres pour notre survie. C'est Cette réalité qui devrait servir de point de départ à tout débat sur la société humaine, non les rêveries des siècles passés qui dépeignaient nos ancêtres comme aussi libres que l'air et dépourvus d'obligations sociales » p 40
15 -  « The Hill We Climb » (occasional poetry)
To compose a country committed to all cultures, colors, characters, and conditions of man.
 And so we lift our gazes not to what stands between us, but what stands before us.
We close the divide because we know, to put our future first, we must first put our differences aside.
 We lay down our arms so we can reach out our arms to one another.
 We seek harm to none and harmony for all.
Amanda Gorman, discours prononcé lors de l’investiture de Joe Biden  https://blogs.mediapart.fr/bertrand-rouzies/blog

 

 

L'accueil des migrants n'est possible que dans un monde où la lutte contre les inégalités serait au coeur d'un projet de société qui permettrait un meilleur partage des richesses et non pas leur prédation au profit des plus riche.

 

 

 

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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 18:09

 


Il y a parfois des livres que l’on lit et qui ne nous quitte plus, même tombé dans un relatif oubli suscité par le temps qui passe. Ils laissent des fragments, des épaves rejetées de l’océan sur lesquelles s’est accrochée la mémoire. Presque cent ans après avoir été écrit, ce texte de Virginia Woolf noue encore des liens très forts avec ses lecteurss. Tant que les livres sont lus, leurs mots deviennent alors les nôtres et les idées qu’ils portent nous perfusent.

« Au cours de cette conférence, je vous ai dit que Shakespeare avait une soeur; mais n'allez pas la chercher dans la biographie que sir Sidney Lee a écrite sur le poète. Elle est morte jeune et elle n'a malheureusement jamais écrit le moindre mot. Sa dépouille repose là où s'arrêtent les bus, face à Elephant and Castle. Eh bien, ce que je crois, c'est que cette poétesse qui n'a jamais écrit un mot et qui a été enterrée à ce carrefour est toujours vivante. Elle vit en moi, en vous, et en bien d'autres femmes qui ne sont pas avec nous ce soir, car elles font la vaisselle et couchent les enfants. Mais elle est vivante, car les grands poètes ne meurent pas; ce sont des présences qui nous hantent; il leur suffit d'une occasion pour se manifester parmi nous en chair et en os. Cette occasion, me suis-je dit, se présente désormais à vous pour que vous la saisissiez. Car, ce dont je suis convaincue, c'est que si nous vivons encore à peu près un siècle (je parle de notre vie commune à toutes, c'est-à-dire de la vraie vie, et non de nos petites vies individuelles distinctes) et que chacune gagne cinq cents livres par an et dispose d'une chambre à elle; si nous prenons l'habitude de la liberté et si nous avons le courage d'écrire exactement ce que nous pensons; si nous nous échappons de temps à autre de la salle à manger commune pour ne pas considérer les gens uniquement dans le cadre des relations qu'ils entretiennent les uns avec les autres, mais dans celui des relations qu'ils entretiennent avec le réel ; ainsi qu'avec le ciel, avec les arbres ou quoi que ce soit d'autre perçu de manière intrinsèque; si nous regardons au -delà du croquemitaine de Milton l, tant il est vrai que nul ne devrait pouvoir nous boucher la vue ainsi; si nous regardons en face le fait (car c'est un fait) qu'on ne peut se raccrocher à aucun bras et que nous marchons seules, que nous sommes liées au monde réel et pas simplement à un monde d'hommes et de femmes, alors, l'occasion se présentera et cette défunte poétesse qu'était la soeur de Shakespeare pourra se réincarner dans le corps qu'elle a si souvent délaissé. En puisant son existence dans la vie de femmes inconnues dont elle est l'héritière, comme son frère l'a fait avant elle, elle pourra venir au monde. Mais si elle y venait sans cette préparation, sans cet effort de notre part, sans cette détermination qui fait que, lorsqu'elle renaîtra, il lui semblera possible de vivre et d'écrire ses poèmes, il ne faudra pas y compter, car ce serait impossible. Mais j'ai la conviction qu'elle pourrait renaître si nous y oeuvrions, et le fait d'oeuvrer de la sorte, fût-ce dans le dénuement et dans l'obscurité, en vaudrait alors vraiment la peine. »

 

 

Survivre après la mort et laisser « une œuvre » en héritage pour une femme qui n’a pas eu d’enfant quand un auteur de son époque avertissait que « lorsqu’elles n’ont plus vraiment envie d’avoir des enfants, elles ne servent plus vraiment à grand-chose. 1 » équivalait peut-être à une sorte de rédemption destinée à racheter l’effacement dont les femmes ont été victimes dans l’histoire universelle. Mais surtout cela correspond à un désir profond de transmettre quelque chose au-delà de l’inscription de son nom dans la succession des générations, de tenir une place dans un monde qui a occulté la présence des femmes comme si elle n’y vivaient qu’en tant que matrice vide dévolue à recevoir la semence vitale des hommes « Qu’avaient donc fait nos mères pour ne rien nous laisser en héritage ? 2 » Dans une situation que l’on pourrait presque comparer, Chloé Delaume dans un livre manifeste évoquant la sororité, confessait son choix d’être restée célibataire et de ne pas avoir d’enfants « Avoir 45 ans et être célibataire, être de celles qui préfèrent tellement être encouplées. Celles dont déjà les lèvres s'effondrent sous les ridules, qui se demandent si encore oseront venir des baisers. Être de celles qui veulent absolument être libres mais que la solitude, en vrai, fait suffoquer. Avoir 45 ans, c'est également admettre qu'on n'est pas cohérente et qu'il faut faire avec. Je n’ai souhaité de descendance, mais fais voeu de transmission. Faire passer quelque chose, vécu, informations, sans posture verticale, héritage, maîtres, disciples. L'élève tuera le maître, à quoi bon rejouer l'histoire, on la connaît par coeur et elle ne mène à rien. C'est pour ça que j'écris ce livre. Sans bâton de parole, former un cercle de femmes, toutes saisir l'occasion.3 » Concevoir la littérature dans sa vocation à servir de passeur de significations, pour ne pas laisser perdre ce que l’on croit utile, pour constituer ce monde déjà-là, dans lequel s’insère tout être humain, un monde qui nous parle et que nous occupons en témoin, permet de d’envisager sa disparition avec le legs d’une trace durable qui pourra « croitre dans l’esprit d’autrui 4 ». On retrouve dans le film de Joseph Kosinski « Oblivion » une scène où Jack harper (Tom Cruise) ramasse un livre « Lays of Ancient Rome » de Thomas Babington Macaulay, perdu au milieu des gravats, qui reprend cette symbolique du livre comme objet de passage et marqueur d’une inscription dans la culture que nous acceptons en héritage et qui nous fonde comme participant au monde5 . Paul Ricoeur a exprimé cette idée qu’il existait dans ce qui a été transmis des « promesses enfouies et non encore tenues 6 ». et qui constituent un horizon possible dans lequel les hommes peuvent inscrire leur action.

 

 

Virginia Woolf le dit si bien, c’est en puisant dans cet héritage que les femmes pourront venir au monde comme le fait Chloé Delaume en se situant dans cette tradition féministe occulté par le patriarcat et qui porte  le nom de sororité « Sororité: communauté de femmes ayant une relation, des liens, qualité, état de soeur. L'important c'est de comprendre qu'en oubliant que ce mot existe, les femmes ont perdu le concept avec, de même pour les hommes qui les regardaient. Sororité ça voulait dire: les femmes deviennent une caste, une classe. Plus dangereux que le communisme à l'échelle internationale, un incendie dans chaque foyer. Aucune révolution ne fera tomber le gland de la phallocratie. On peut tuer le roi et dénoncer son frère, mais la bite, on n'y touche pas, sauf si papa demande.7 » Et il ne s’agit pas de seulement remplacer un mot fraternité par un autre sororité, car celui qui possède le pouvoir que confère les mots possède aussi celui d’agir, tellement dire c’est déjà faire advenir ce qui n’est encore qu’en parole. Réjane Sénac voit dans l’affirmation au moment de la Révolution Française du triptyque «Liberté, Egalité, Fraternité » dans l’étymologie du dernier terme « Une cécité au cœur de la narration républicaine égalitaire8 » car le terme de fraternité9 ne recouvre pas l’ensemble des hommes et des femmes réunis, il exclut implicitement de la République des frères et de l’égalité qu’il proclame, les sœurs jugées incapables d’en faire partie10 . Contrairement à l’ambition affichée, l’exclusion des femmes et des personnes racisées de l’ordre politique républicain défini par la nouvelle Constitution, est un projet porté par les penseurs de la République dès son origine. Contre ce « séparatisme » qui n’a jamais dit son nom, les femmes ont dû s’imposer en tant qu’acteur.trice politique investissant tous les domaines dont elles étaient exclues jusqu’à la création artistique, en conquérant une confiance en soi et une puissance dont la société, avec une naturelle évidence, paraît les hommes autant qu’elle les infériorisait «  Pour les créatures pétries d’illusions que nous sommes, ce que la vie demande peut-être par-dessus tout, c’est qu’on ait confiance en soi.11 » car le propre d’une domination est d’entrer si profondément dans l’intimité des sujets.tes qu’ils en viennent d’eux-mêmes à participer à sa production, en oubliant la violence de son inculcation «  Pendant tous ces siècles, les femmes ont été pour les hommes des miroirs dotés du magique et délicieux pouvoir de refléter la silhouette de l’homme en deux fois plus grand.12 »
Loin d’inscrire le féminisme dans une lutte contre les hommes13 , ce que suggèrent pour le discréditer des polémistes actuels14 , V. Woolf en fait une arme de libération massive profitant à tous, car faire émerger dans la conscience des femmes les mécanismes sociaux qui les oppriment, c’est aussi, malgré la perte des privilèges qui en résulte pour les hommes, découvrir des nouvelles façons d’être ensemble unis dans des liens nouveaux capable de créer en acte, cette humanité que nous partageons tous, mais que les dominations de tous ordres voudraient nous cacher…

 


Scolie

Pour ceux ou celles qui auraient des doutes quant à la violence dont peuvent être victimes les femmes qui ne réclament que leur droit, et qui ne voient que celle du féminisme, la réflexion de Maïa Mazaurette et l’article de libération fourniront une bon aperçu du chemin qui déroule ses lacets devant nous : Maïa Mazaurette @MaiaMazaurette 19h « Il faut lire cet article. Et observer (encore et toujours) qu'aucune femme, aucune féministe, aucune séparatiste radicale, ne déteste les hommes au millième de la détestation que les femmes subissent. » - Menacée sur les réseaux sociaux, Marie Laguerre porte plainte. L’étudiante de 22 ans, qui avait été agressée cet été à Paris par un homme depuis condamné à six mois de prison ferme, reçoit toujours des menaces d'agression, de viol et de mort sur les réseaux sociaux.15

 

1 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 204
2 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 50
3 - « Mes biens chères sœurs » Chloé Delaume p 107
4 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 192
5 - « Envisagé comme horizon de l'action, le monde n'est pas fait de rapports sociaux intangibles, mais d'une multitude de significations qui apparaissent au cours de l'expérience sensible. » Après la fin du monde – M. Foessel p 258
6 - « Qu’est-ce que transmettre ? » M. Bertrand https://www.cairn.info/revue-etudes-theologiques-etreligieuses- 2008-3-page-389.htm  
7 - « Mes biens chères sœurs » Chloé Delaume p 85
8 - «L’égalité sans condition » R. Sénac p 26
9 -  « On pourrait parler d’adelphité, un terme grec qui désigne « les enfants de la même mère » quel que soit leur sexe. Je préfère le terme de « solidarité » car il permet de dépasser l’analogie familiale et donc de penser une interdépendance au-delà des frontières de l’humain et entre humains. Le principe de « solidarité » permet ainsi de construire une communauté du vivant. » https://www.lesfameuses.com/entretien-conclusion-rejane-senac/
10 - « Ainsi, le 30 octobre 1793, lors du débat devant la Convention, le député Jean-Pierre-André Amar justifia le décret interdisant les clubs féminins en affirmant « que les femmes, de façon générale peu capables de conceptions hautes et de méditations sérieuses, donc dénuées de la force morale et physique qu'exige le traitement des affaires publiques, sont disposées par leur constitution physique à une exaltation politiquement funeste, tandis que l'homme étant fort, paraît seul propre aux méditations profondes et sérieuses qui exigent une grande contention d'esprit». Le député Louis-Joseph Charlier explicite ce qui est en jeu dans cette interdiction en précisant que retirer aux-femmes le droit de « s'assembler paisiblement », un « droit commun à tout être pensant», c'est contester leur appartenance au genre humain. Ce qui est en oeuvre dans cette H(h)istoire, c'est la légitimité et le pouvoir de quelques-uns de classifier l'humanité en déterminant « qui» est politique et qui ne l'est pas, c'est-à-dire « qui» a la capacité et la légitimité d'être autonome et puissant. » 27 «L’égalité sans condition » R. Sénac
11 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 72
12 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 74
13 - Le féminisme n’est pas une guerre contre les hommes, mais contre la domination masculine », selon Victoire Tuaillon. Dans son livre « Les couilles sur la table », la journaliste Victoire Tuaillon revisite les thématiques abordées dans son podcast, qui interroge les masculinités avec un point de vue féministe (...) Dans votre ouvrage, vous reprenez la théorie selon laquelle la virilité est un privilège, mais aussi un piège. En quoi est-elle un piège ? D’abord, il ne faudrait pas penser que les hommes souffrent autant de la domination masculine que les femmes. Selon Pierre Bourdieu, la virilité est un piège pour les hommes parce que cela leur impose de l’affirmer en toutes circonstances. Incompatible avec les sentiments et la vulnérabilité, elle fait croire aux hommes qu’ils sont forts, n’ont besoin de personne ni de s’investir dans des relations sentimentales. C’est le terreau d’une société dans laquelle il ne fait pas bon vivre. Une société profondément imprégnée de misogynie et de sexisme, que l’on justifie avec des croyances erronées sur ce qui serait de l’ordre du naturel, du biologique. https://www.20minutes.fr/societe/2634183-20191025-feminisme-guerre-contre-hommes-contre-domination-masculine-selon-victoire-tuaillon
14 - Les beaux jours du féminisme seraient-ils derrière lui ? Si l’on en croit plusieurs sondages publiés récemment, il existe actuellement un véritable malaise de l’opinion publique par rapport au féminisme. Ainsi, selon le sondage publié en octobre 2014 par Louis Harris Interactive pour Grazia, 70 % des Français déclarent que les féministes n’ont pas les bonnes méthodes et sont trop agressives et radicales. Une forte majorité pense que les féministes ne devraient pas se positionner contre les hommes, qu’elles « en font trop », qu’elles nuisent à l’image des femmes, etc. https://www.cairn.info/revue-reseaux-2017-1-page-115.htm
15 - https://www.liberation.fr/france/2018/12/06/menacee-sur-les-reseaux-sociaux-marie-laguerre-porte-plainte_1696355

 

 

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7 décembre 2020 1 07 /12 /décembre /2020 12:29

 

La culture est en nous et hors de nous-même ce qui nous permet de faire résonner les œuvres entre elles, d’établir des chaînes de significations disjointes par le temps ou l’espace et qui finissent par entrer en nous si profondément, qu’à notre corps défendant elles nous changent selon ce que Bachelard entendait lorsqu’il écrivait « Je ne peux comprendre une âme qu’en transformant la mienne. 1 »
Dans « Une chambre à soi » Virginia Woolf tentait de définir tous les obstacles que rencontrait une femme lorsqu’elle voulait écrire.
« Et je pensais à tous les romans écrits par des femmes que, telles des pommes grêlées dans un verger, on trouve disséminés par-ci par-là chez les bouquinistes londoniens. C'est cette faille en leur coeur qui les avait gâtés. Elle avait altéré ses propres valeurs du fait de sa déférence envers l'opinion des autres.
Mais on comprend à quel point il devait leur être impossible de ne pas dévier à droite ou à gauche. Quel génie, quelle intégrité cela devait exiger, face à toutes ces critiques, au sein de cette société strictement patriarcale, de s'en tenir à ce qu'elles voulaient, elles, sans faire la moindre concession. Seules Jane Austen et Emily Brontë ont eu ce courage. Elles ont aussi un autre motif de fierté, et c'est peut-être le plus beau. Elles écrivaient comme des femmes et non comme des hommes. Parmi les milliers de femmes qui écrivaient alors des romans, elles ont été les seules à ne pas tenir compte des perpétuels conseils de l'éternel pédagogue : écris ceci, pense cela. Elles seules sont restées sourdes à cette voix persistante, tour à tour grommelante, condescendante, dominatrice, blessée, choquée, en colère, ou paternelle, cette voix qui ne peut jamais laisser les femmes tranquilles, qui est toujours derrière elles, à la façon d'une gouvernante trop consciencieuse qui, tel sir Egerton Brydges, les exhorte à se montrer élégantes; allant jusqu'à confondre critique de la poésie et critique du sexe" ; les avertissant que, si elles voulaient être raisonnables pour espérer obtenir quelque prix en vue, il était préférable pour elles de se garder de franchir certaines limites pour ne pas déplaire au monsieur en question: « ... Ce n'est qu'en reconnaissant courageusement les limites de leur sexe que les romancières devraient viser à l'excellence. 2 »
 

 

Malgré tous les faits sociaux qui empêchent une femme d’écrire, « d’heureuses élues » ont pu faire de l’écriture le cœur de leur vie et parmi toutes celles-ci, V. Woolf distinguent celles qui ont su s’écarter des normes littéraires en vigueur, pour véritablement inventer une écriture féminine différentes de celle produite par les hommes. Elle développe l’idée qu’il y a un style masculin « C'est là un style typiquement masculin; il sent bon son Johnson, son Gibbon et les autres. C'est un style qui ne convient pas à une femme.3  » s’incarnant dans les formes canoniques de la littératures « Et ces formes ont, elles aussi, été conçues par des hommes pour répondre à leurs besoins et à leur usage. 4 » Elle relève qu’une femme voulant écrire doit trouver son style propre. Il y a, selon elle l’idée que les femmes peuvent écrire à partir du corps « Le livre doit, en quelque sorte, être adapté au corps, et l'on pourrait se hasarder à dire que les livres écrits par des femmes devraient être plus courts, plus denses que ceux des hommes, structurés de façon à ne pas exiger de longues heures de travail continu et ininterrompu. » Une expérience de l’écriture que l’on peut suivre chez Chantal Chawaf « Né de mes lectures et de l'écriture, ce livre est l'expression d'un sentiment. Ce sentiment est celui que m'inspire le lien de la lecture, de l'écriture et de la vie. C'est le sentiment d'une fusion. Comme bien des femmes et des hommes de mon époque, j'ai entendu parler de féminisme et aussi d'écriture féminine. Mais le problème réel qui, à mon avis, contient et génère tous les autres est celui de la séparation du corps et de l'esprit. Dans cette lacune que représente notre langage verbal, les hommes et les femmes sont autant victimes les uns des autres, et ils sont les uns autant que les autres victimes de leur privation de langue vivante. Plus on approche de la source charnelle du langage, moins la langue verbale est capable de se substituer à la langue régressive encore non verbale, à un phénomène qui est encore plus un affect qu'une langue...6 » Ainsi en excluant les femmes du champ littéraire et en célébrant celles qui écrivent comme les hommes, selon V. Woolf,  « la littérature est « aujourd'hui appauvrie, au-delà de toute mesure, par les portes qui ont été fermées aux femmes.7  » Car il y a quelque chose que les hommes, malgré le mythe de la virilité adossée à celui de la puissance, sont incapables de trouver hors de leur relation avec les femmes et pas seulement selon la première idée qui nous vient à l’esprit, dans la sexualité « Et je me suis mise à songer à tous ces grands hommes qui, pour une raison ou pour une autre, ont admiré des femmes, recherché la compagnie des femmes, vécu avec des femmes, se sont confiés à des femmes, ont fait l'amour avec des femmes, écrit sur des femmes, eu confiance en des femmes et fait montre de ce que l'on ne peut décrire que comme une forme de besoin, de dépendance vis-à-vis. de certaines personnes du sexe opposé.8  » 

 

 

Se dessine ainsi l’idée qu’il existe une manière liée au genre d’appréhender les oeuvres d’art et de les produire, l’idée que le genre traverse l’œuvre et que celle-ci nous donne accès à un intime. En suivant cette pensée, on finira par conclure  qu’un art réservé aux seuls hommes ne parlerait finalement qu’à eux seuls « Ce n'est pas simplement qu'ils (les livres écrits par des hommes) vantent les vertus masculines, adhèrent aux valeurs masculines et décrivent le monde des hommes; c'est aussi que l'émotion dont ces livres sont empreints est incompréhensible pour une femme.9 » Encore une fois, cette idée est typiquement moderne, on la retrouve chez Ch. Chedaleux qui note que le film « 50 nuances de grey » réalisé par S. Taylor-Wood et le roman éponyme de E.L. James, vendu à 40 millions d’exemplaires, ont pu séduire des femmes10  qui retrouvaient, sans parler de la qualité artistique du livre et du film, des éléments dont elles pouvaient se saisir pour parler d’elles  « elles (les femmes) s’appuient sur la trajectoire d’affirmation du personnage féminin pour relire leur propre trajectoire et pour renégocier leur perception d’elles-mêmes. Beaucoup élaborent par exemple un récit d’affirmation personnelle qui passe par la mise en œuvre de diverses techniques et actes de transformation de soi (changements physiques, désinhibition sexuelle, prise de temps et d’espace pour soi, etc.). » V. Woolf pointait ce besoin de se voir représenter dans l’art pour que cet art puisse nous parler. On peut transposer sans peine les propos de l’autrice à notre société et les relier à l’intervention d’Aïssa Maïgra à la cérémonie des Césars en 2020, lorsqu’elle avait pointé ce que l’on appelle « le manque de diversité » dans le cinéma français « On est une famille, on se dit tout, non ? Vous tous qui n’êtes pas impactés par les questions liées à l’invisibilité, aux stéréotypes ou à la question de la couleur de la peau... la bonne nouvelle, c’est que ça ne va pas se faire sans vous. Pensez inclusion. Ce qui se joue dans le cinéma français ne concerne pas que notre milieu hyper privilégié, cela concerne toute la société, »  Cette invisibilisation des minorités que dénonce Aïssa Maïgra, V.Woolf en a suivi la trace dans l’histoire littéraire de l’Angleterre et a méthodiquement donné des exemples d’une société patriarcale qui a constamment imposé aux femmes de rester dans l’ombre de laquelle elle n’aurait jamais dû sortir : « Elles ont ainsi rendu hommage à une convention qui, si elle n'a pas été implantée par l'autre sexe, a été généreusement encouragée par les hommes (la principale gloire d'une femme est de ne pas faire parler d'elle, disait Périclès, lui-même un homme dont on parlait beaucoup), à savoir qu'il est détestable pour une femme d'apparaître dans la lumière. Elles ont l'anonymat dans le sang. Elles n'ont pas renoncé à rester dans l'ombre.11  »

 


« L’art est une extension de l’imaginaire masculin ». Les hommes, il faut « les éliminer de nos esprits, de nos images, de nos représentations. Je ne lis plus les livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leurs musiques. J’essaie, du moins. (...) Les productions des hommes sont le prolongement d’un système. L’art est une extension de l’imaginaire masculin. Ils ont déjà infesté mon esprit. Je me préserve en les évitant. Commençons ainsi. Plus tard, ils pourront revenir.» Ces propos ne sont pas de V. Woolf, mais d’Alice Coffin conseillère de Paris sur la liste d'union Paris en commun, Écologie pour Paris dans le 12e arrondissement et activiste au sein du collectif « La Barbe 12». Ils lui ont valu de nombreuses attaques et menaces13  ce qui démontre que les questions que renvoient son livre sont toujours clivantes, y compris dans le camp féministe puisque M. Schiappa dénonce « une forme d’apartheid 14 »  et C. Fourest  affirme être  « atterrée par cette approche essentialiste, binaire et revancharde qui abîme des années de révolution subtile et flatte les clichés antiféministes.15  ». Les médias ont abondamment relayé ces critiques16  qui visaient le contenu du livre mais parfois aussi, l’action d’une activiste LGBT qui venait de s’illustrer dans la dénonciation de Christophe Girard17  en raison de ses liens avec Gabriel Matzneff. Derrière ce qui semble être un plaidoyer pour la misandrie, il y a pourtant une réflexion profonde sur ce qui structure notre imaginaire de façon inconsciente et qui peut apparaître comme un corset à l’élaboration d’une pensée intime et authentiquement féminine  « Pour être capable de raisonner, de monter des stratégies et de résister, il faut échapper à cette chape du regard masculin18 . » une sorte de « male gaze » mis en lumière au cinéma par Iris Brey19  et étendu à toute la culture en général, un geste provocateur qui ouvre des horizons en retournant la violence du patriarcat contre lui : « “Si on devenait toutes misandres, on pourrait former une grande et belle sarabande. On se rendrait compte (et ce serait peut-être un peu douloureux au début) qu’on n’a vraiment pas besoin des hommes. On pourrait, je crois, libérer un pouvoir insoupçonné : celui, en planant très loin au-dessus du regard des hommes et des exigences masculines, de nous révéler à nous-mêmes 20”. Dénoncer une domination, quelle qu’elle soit, mettre au jour ses modes de fonctionnement et la débusquer jusque dans les phénomènes culturels où elle se loge de façon naturelle et presque incognito, dans un domaine qui semblait échapper à des contingences sociales et ne relever que de la pureté des créations asexuées d’un monde angélique débarrassé du genre, c’est un peu comme une femme à barbe s’invitant dans un lieu où tout est fait pour célébrer une invisibilisation qu’on se plaît à dissimuler, tel qu’on le vit à la cérémonie des Césars en février 2020 : « Le 28 février la Barbe et de nombreux autres collectifs féministes célèbrent : -  L’excellente composition virile du CA de l’Académie des Césars : 17 hommes sur 22 membres -  La mirifique sélection de films d’hommes : 87,5% d’hommes nommés dans la catégorie Meilleure Réalisation (7 sur 8), et 85,7% d’hommes dans la catégorie Meilleur Film (6 sur 7) -  La blancheur éternelle : 1976-2020, 93% de Grands Hommes Blancs pour la Meilleure Réalisation -  La perfection mathématique : 12 accusations de viols et 12 nominations pour J’accuse ! pour Polanski.21  » Apartheid selon M. Schiappa, séparatisme, exclusion des hommes ou vision androcentrée d’un monde où les hommes peuvent se nicher en toute innocence car il est fait par eux et pour eux. Mêmes interrogations formulées par Rokaya Diallo, lorsqu’elle rend compte du livre de P Harmange qui a échappé à la censure que Ralph Zurmély, chargé de mission au ministère délégué à l’égalité femmes-hommes voulait lui imposer : « Pauline Harmange, quant à elle, propose de réfléchir à la manière dont le sexisme quotidien et protéiforme enferre les femmes dans une forme de méfiance susceptible de se muer en haine. Une haine qui viserait non pas à commettre des violences en direction des hommes, mais à s’émanciper des dynamiques sexistes. Est-il si impensable que de la colère puisse être exprimée par des femmes prises au piège d’un système qui en tue tous les deux jours et demi 22?  ». Loin de rallumer une prétendue guerre des sexes, ces autrices nous aident à penser et imaginer le monde en dehors des dominations qui nous le voilent, elles nous libèrent de nos propres oppressions comme être humain responsables et créateurs d’un monde qu’il nous incombe de partager avec d’autres nous-même et pourtant si différents…

 

 

1 - Cité par A.C. benchelah « Entre Bachelard et Lautréamont une rencontre » Europe n°700-701, Août-septembre 1987
2 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 140-141
3 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 144
4 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 145
5 - D’où encore le fait que nos identifications soient partielles, que notre intimité reste interdite, inconnue, baignant dans un climat de honte et d’inceste. Car « la vie fait peur dés-lors que l’on ne s’autorise plus à la connaître ». Et de proposer un rapprochement de la langue de la vie avec son origine vécue, « dans un langage où le verbe et la chair s’unissent au réel de notre corps et non plus seulement de notre croyance ».(…) Dans l’Evangile de Saint Jean, on ne trouve plus la Femme (le corps qui précède le corps), mais seulement le Verbe qui précède le corps, « puisque le corps existe avant de savoir qu’il existe … que la parole est divinisée au prix de la perte de son origine biologique humaine ». C’est là, pour notre auteur, que va naître, encouragé par l’Eglise médiévale, « un langage désincarné qui exilera du verbe le corps, et donc la femme, la mère organique », privant le verbe de son altérité. Il n’existera plus dés lors qu’un genre le masculin, et si le féminin subsiste, ce sera sous la forme d’une androgynie cachée. (…)Pour le christianisme, le corps est fille de l’enfer et l’esprit fils de Dieu. Elle ne peut inviter à l’union du corps et de l’esprit cette religion qui dresse une partie de l’homme contre l’autre partie de lui-même, alors qu’il « est vital de restituer à la vie physiquement et même dangereusement humaine sa spiritualité charnelle ».
https://sites.google.com/site/imaginouest/mes-travaux/de-chantal-chawaf-le-corps-et-le-verbe 
6 - http://www.chantal-chawaf.com/extraits/le-corps-et-le-verbe.htm 
7 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 157
8 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 161

9 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 188
10 - Cette histoire attire un public très majoritairement féminin, même si Magali Bigey – qui mène avec Stéphane Laurent une très intéressante enquête sur le lectorat de 50 Nuances de Grey – a montré que 10 à 15% du lectorat était composé d’hommes (2014 : 88).  Le public des films est lui aussi clairement féminin et chacune des sorties cinéma – toujours à l’occasion de la Saint Valentin – donne lieu un peu partout à des « soirées filles » généralement interdites aux hommes, au cours desquelles diverses animations (strip-tease masculin, vente de sex toys etc.) précèdent la projection. Par ailleurs, les forums dédiés à la trilogie sur les réseaux sociaux, dont certains comptent plusieurs milliers de membres, sont essentiellement fréquentés par les femmes https://societoile.hypotheses.org/241 
11 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 99
12 - La Barbe est un groupe d'action féministe fondé en 2008 en France. Ses militantes dénoncent l'absence ou la sous-représentation des femmes dans des instances de pouvoir économiques, politiques, culturelles et médiatiques. À la fois héritières du mouvement féministe des années 1960-1970 et créatrices d’une voie nouvelle, elles pratiquent un militantisme fondé sur le coup d'éclat et l'ironie. Lors de leurs actions inopinées, affublées de barbes postiches, elles félicitent des assemblées à majorité masculine pour leur résistance à la féminisation. Le choix de leurs cibles rappelle que les femmes doivent pouvoir créer, diriger, représenter : atteindre en somme tous les postes et statuts, dans la complète étendue des échelons et secteurs d’activité.
13 - Deux associations de journalistes, l'AJL et Prenons la Une, ainsi que le Collectif féministe contre le cyberharcèlement, dénoncent la vague de haine sexiste et lesbophobe qui s'abat contre Alice Coffin, autrice d'un essai Le génie lesbien, et dont certains propos, tronqués, ont été massivement diffusés dans certains médias. https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/151020/les-medias-complices-du-cyberharcelement-dalice-coffin 
14 - https://www.radioclassique.fr/magazine/articles/alice-coffin-veut-eliminer-les-hommes-une-forme-dapartheid-denonce-marlene-schiappa/ 
15 - https://www.parismatch.com/Culture/Livres/Alice-Coffin-branchee-sur-sectaire-1705144 
16 - Virginie Despentes, Alice Coffin et les autres : qui sont les nouvelles harpies du féminisme 
Elles sont jeunes, ne sont pas censées être bêtes et incarnent la fine fleur du néoféminisme français. Leur point commun ? Agressivité et outrances https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/societe/en-couverture-virginie-despentes-alice-coffin-et-les-autres-qui-sont-les-nouvelles-harpies-du-feminisme-116910 
17 - Plusieurs élues écologistes demandaient le départ de l'adjoint en raison de ses "liens" avec l'écrivain Gabriel Matzneff, soupçonné de pédocriminalité. Anne Hidalgo se dit pour sa part "écœurée" de le voir partir. https://www.bfmtv.com/paris/paris-la-demission-de-christophe-girard-declenche-une-crise-au-sein-de-la-majorite-municipale_AD-202007240199.html Une enquête préliminaire pour les chefs de "viol par personne ayant autorité" a été ouverte après qu'un homme a affirmé au New York Times avoir été abusé sexuellement par l'ex-adjoint à la mairie de Paris. https://www.bfmtv.com/police-justice/affaire-christophe-girard-une-enquete-pour-viol-ouverte-par-le-parquet-de-paris_AN-202008180099.html 
18 - Très belle interview d’Alice Coffin sur « Regards »
19 - https://www.lesinrocks.com/2020/02/06/cinema/actualite-cinema/iris-brey-on-est-tous-le-produit-du-male-gaze/ 
20 - https://www.seuil.com/ouvrage/moi-les-hommes-je-les-deteste-pauline-harmange/9782021476835#:~:text=%C2%AB%20Je%20vois%20dans%20la%20misandrie%20une%20porte%20de%20sortie.&text=Si%20on%20devenait%20toutes%20misandres,vraiment%20pas%20besoin%20des%20hommes. 
21 - https://labarbelabarbe.org/La-ceremonie-des-Cesar-28-02-2020 
22 - http://www.regards.fr/idees-culture/article/la-misandrie-une-hostilite-edentee 

 


 

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2 décembre 2020 3 02 /12 /décembre /2020 15:05


 

 

En lisant ce passage « d’Une chambre à soi » de Virginia Woolf, nous sont revenues les images de la séquence de « gatsby le magnifique »1 où Nick Carraway entre dans une pièce et découvre Daisy.
« … le pouvoir de cette faculté créatrice hautement développée chez les femmes. L'une d'entre elles entre dans la pièce ... mais il faudrait puiser au plus profond des ressources de la langue anglaise et faire que des nuées entières de mots prennent clandestinement leur envol avant qu'une femme puisse dire ce qui se passe quand elle entre dans une pièce. Les pièces sont si différentes les unes des autres: elles sont calmes ou orageuses; elles donnent sur la mer ou, au contraire, sur une cour de prison; elles sont remplies de linge en train de sécher ou tapissée d'opales et de soieries; elles sont rugueuses comme du crin ou douces comme des plumes: il suffit d'entrer dans une pièce située à n'importe quel endroit pour recevoir en pleine figure toute cette force extrêmement complexe qu'est la féminité.
Comment pourrait-il en être autrement? Les femmes étant restées enfermées pendant des millions d'années, aujourd'hui, les murs eux-mêmes sont chargés d'une puissance créatrice qui a à ce point excédé la résistance des briques et du ciment qu'elle doit à tout prix s'arrimer à la plume, au pinceau, aux affaires et à la politique. Mais cette puissance créatrice-là diffère grandement de la puissance créatrice des hommes. Et l'on est forcé de conclure qu'il serait infiniment regrettable qu'elle soit entravée ou perdue, car elle a été acquise au prix de siècles d'une discipline des plus drastiques, et il n'y a rien qui puisse la remplacer. Il serait infiniment regrettable que les femmes écrivent comme des hommes, ou ressemblent à des hommes, car si deux sexes paraissent bien peu de choses par rapport à l'ampleur et à la diversité du monde, que ferions-nous s'il n'en existait qu'un seul? L'éducation ne devrait-elle pas mettre en valeur les différences et les renforcer, plutôt que de ne voir que les similarités? Car, en l'état actuel des choses, il y a trop de similitudes, et si un explorateur devait revenir et annoncer l'existence d'autres sexes qui observent d'autres cieux à travers les branches d'autres arbres, rien ne pourrait rendre plus service à l'humanité
2  »
 

 

Le personnage de Daisy n’est pas si loin de toutes les femmes évoquées dans le livre, dont la vie fut à ce point liée à celle des hommes et leur existence soumise à la volonté invisible, mais pourtant toujours agissante « d’une société strictement patriarcale3 » et à cette domination, si naturelle qu’elle n’en était rendue visible, comme un rideau que l’on soulève pour découvrir ce qu’il occulte, que par d’exceptionnelles révoltées4 , qui trouvèrent la force de faire de leur vie une pure création, comme peut-être Daisy aurait pu le faire avec la sienne, si elle avait suivi les rêves de Gatsby. Car l’un des thèmes du film de B. Luhrmann comme du livre de V. Woolf est bien celui de pouvoir produire sa vie comme une création, et l’intelligence de V. Woolf est de faire déborder ce thème au-delà du sujet5 qu’elle devait traiter initialement et qui ne concernait que les rapports des femmes avec la littérature, pour l’étendre à toutes les femmes dont l’essence, quel que soit leur niveau social « est d’être entretenue par les hommes et d’être à leur service.6 », de s’oublier à force d’être façonnée par un monde , c’est-à-dire la société de leur époque, qui ne leur parle, par l’intermédiaire de ces forces de rappel analysées par P. Bourdieu, que pour les cantonner dans les activités que les hommes leur ont laissées : « Le monde ne leur disait pas comme il le disait aux hommes: Écrivez si vous voulez, cela m'est complètement égal. Le monde disait en s'esclaffant : Écrire? Mais à quoi bon? 7 » Un monde fait de tâches quotidiennes insignifiantes ayant pour conséquence de les cloitrer à l’intérieur de leur maison et de les aliéner de «ce monde fascinant dans lequel nous vivons.8  »

 

 

On pourrait s’attarder sur ce mot de « féminité » qu’utilise Virginia Woolf pour désigner à la fois la puissance et la complexité constituant ce qui est possédé en propre par les femmes et ce dont sans doute, les hommes se sont toujours méfiés, en essayant de conjurer cette force qui s’est d’abord affirmée dans la capacité à donner la vie9 , mais qui ne se réduit pas aux différences exprimées par le génotype, en qualifiant celles qui précisément échappaient à cette logique d’assujettissement de sorcières10 . Le film de B. Luhrmann et la scène où Daisy transparaît à travers les voilages, pourrait s’appréhender comme une tentative de figurer l’impossibilité de totalement s’accaparer cette essence par les hommes, malgré la captation de leur corps. Si Daisy appartient en quelque sorte de façon matérielle à son mari qui l’a achetée lorsqu’elle s’est mariée avec lui, une partie de ce qu’elle est, car nous sommes faits aussi de ce passé vécu qui constitue notre personnalité, échappe à cette captation, opérant une césure dans son personnage, et c’est à cette impossible réunification que Gatsby semble vouer désespérément sa vie.
La pensée de V. Woolf comme son écriture qui la reflète, vagabonde et permet de saisir des échos entre les œuvres, accentués peut-être par le fait que l’actrice qui joue Jordan, Elizabeth Debicki, Incarne aussi Virginia Woolf dans le film « Vita et Virginia » de Chanya Button.

 

 

1  Voir l’analyse du film http://orioncassiopee.over-blog.com/2020/10/de-baz-luhrmann-en-2013-adapte-du-roman-de-f-scott-fitzgerald-publie-en-1925-leonardo-di-caprio-jay-gatsby-tobey-maguire-nick-carraw
2  « Une chambre à soi », Virginia Woolf p 163 - 164
3  « Une chambre à soi », Virginia Woolf p 140
4  Voir l’œuvre de Judy Chicago « The dinner party » Aujourd'hui considérée comme la première œuvre d'art féministe à grande échelle, The Diner Party a symbolisé l'histoire des femmes dans la société tout en marquant une étape importante dans l’histoire l'art du XXe siècle. L’installation prend la forme d’une structure triangulaire surélevée, dont chaque arête (ou table) mesure 14,63 mètres de long. Chaque table comporte 13 plaques, soit un total de 39 couverts. Les trois sections symbolisent trois périodes différentes de l'histoire et affiche les noms de figures connues. Dans l'ordre chronologique, on retrouve des invitées telles que Hatchepsout, Hildegard of Bingen, Artemisia Gentileschi, Georgia O'Keeffe, Mary Wollstonecraft et Virginia Woolf. Le premier segment rend hommage aux femmes depuis l’ère préhistorique à l'Empire romain, le second aux femmes du début du christianisme à la Réforme, et le troisième aux femmes de la Révolution américaine à l'impact du féminisme. https://www.barnebys.fr/blog/the-dinner-party--une-table-pour-les-femmes-les-plus
5  « Publié en octobre 1929,A Room of One's Own est un vibrant plaidoyer pour la cause des femmes et de la littérature. L'essai reprend, révise et augmente une conférence donnée par Virginia Woolf l'année précédente à Cambridge pour les étudiantes de Girton College. » Une chambre à soi – Note sur la traduction
6  « Une chambre à soi », Virginia Woolf p 106
7  « Une chambre à soi », Virginia Woolf p 103
8  « Une chambre à soi », Virginia Woolf p 47
9  Voir à ce propos les recherches de F. Héritier : « la pensée humaine, traditionnelle ou scientifique, s'est exercée sur la première différence observable, celle du corps des hommes et des femmes. Or toute pensée de la différence est aussi une classification hiérarchique, à l'oeuvre d'ailleurs dans la plupart des autres catégories cognitives : gauche/droite, haut/ bas, sec/humide, grand/petit etc. C'est ainsi qu'hommes et femmes partagent des catégories « orientées » pour penser le monde. Comment expliquer cette universelle valence différentielle des sexes ? L'hypothèse de Françoise Héritier est qu'il s'agit sans doute là d'une volonté de contrôle de la reproduction de la part de ceux qui ne disposent pas de ce pouvoir si particulier. Elle a donc creusé systématiquement la question des représentations touchant à la procréation, à la formation de l'embryon, aux apports respectifs des géniteurs, et donc aux représentations des humeurs du corps : sang, lait, sperme, sueur, salive. » URL : http://clio.revues.org/326 ISSN : 1777-5299
10  « Sorcières, la puissance invaincue des femmes » Mona Cholet « Dans cet essai, l'auteure de "Beauté fatale" et de "Chez soi" décortique cette figure de notre histoire -et de notre imaginaire- et démontre comment des femmes d'aujourd'hui, celles qui s'émancipent de certaines normes sociales, sont en fait des héritières directes de celles qu'on traquait, chassait, censurait, éliminait à la Renaissance (…)Ces dernières années, à travers les mouvements féministes, la figure de la sorcière a considérablement gagné en popularité. Si certaines livrent leurs recettes de potions ou d'amulettes sur les réseaux sociaux, d'autres se reconnaissent dans le pouvoir très particulier des sorcières: celui de s'extraire des injonctions sociales, des représentations attendues de la féminité, renversent l'ordre des choses et choisissent de vivre telles qu'elles l'entendent. Un pouvoir qui, aujourd'hui comme à la Renaissance, rend ces femmes aussi menaçantes que fascinantes. https://www.huffingtonpost.fr/2018/09/15/sorcieres-de-mona-chollet-explique-pourquoi-les-femmes-qui-ne-veulent-pas-denfant-sont-vues-comme-les-sorcieres-daujourdhui_a_23526093/
 »

 

 

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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 15:10

 

Je rêvais carrément de devenir un «grand écrivain ». Mais ce qui me plaisait, c'était l'idée d'étonner. Je me serais tout aussi bien satisfaite d'entonner soudain un air d'opéra d'une voix de soprano, ou de parler des langues étrangères, ou de jouer au violon les danses hongroises de Brahms, ou de devenir un bon skipper. Bref, il m'aurait suffi de faire comprendre qu'on se trompait sur mon compte quand on s'entêtait à dresser
la liste de ce que je ne savais pas faire. Car je ne savais pratiquement rien faire, souffrant d'« insuffisance
motrice» depuis mon enfance. Et maintenant encore, quoi que je fasse, j'ai l'impression d'être totalement inadaptée. Je suis professeur de lettres et d'histoire dans un lycée et, souvent, je rentre chez moi triste, avec la sensation de ne pas avoir fait un bon cours, de ne pas avoir obtenu de résultats et de ne pas avoir été utile à mes élèves; et je me méprise pour tout cela.


Mais quand j'écris, en revanche, je ne me complique pas l'existence. Je le fais pour le plaisir. D'ailleurs, j'écris en secret, avec le remords de voler du temps à la réalité. Si je sens un fourmillement au cerveau et que je dois écrire, et qu'on m'invite à sortir, je me garde bien de dire la vérité, j'avance toute une série d'excuses: pile de linge à repasser, copies à corriger et autres raisons du même tonneau.
J'ai découvert que l'écriture, contrairement à la musique, aux langues, au sport et aux autres matières apprises au lycée, rachète le réel, et d'une façon toute particulière. Prenez quelqu'un que personne n'aime, dans la réalité : si vous le transformez en personnage, vous pouvez le faire aimer beaucoup. J'ai écrit sur des gens qui n'avaient ni chance ni amour dans leur vie, en espérant qu'ils en trouvent au moins auprès de mes lecteurs. Dans le monde merveilleux de l'imagination. Mais il ne s'agit pas seulement d'imagination. Ce que je raconte est en partie vrai et en partie inventé. Les deux se mélangent si bien que je ne me rappelle plus ce que j'ai inventé et ce qui est réel; et il m'arrive souvent d'attribuer des caractéristiques inventées à des personnes que je me mets alors à regarder comme des personnages, et vice versa. Je me tiens sur une frontière impalpable, comme une funambule, comme quand on s'amuse à ces petits jeux superstitieux du genre: « Si je réussis à marcher exactement le long de cette rangée de carreaux ... »

 

Jusqu'à une date récente, j'écrivais pour moi. Pour fuir, mais aussi pour retenir et sauver de la mort et de l'oubli les personnes et les émotions.

 

 

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9 octobre 2020 5 09 /10 /octobre /2020 08:26

 

 

 

Vingt-trois ans se sont écoulés depuis que nous sommes partis vivre à la campagne. Dans «ta» maison d'abord, qui dégageait une harmonie méditative. Nous ne l'avons goûtée que pendant trois ans. Le chantier
d'une centrale nucléaire nous en a chassés.

 


Nous avons trouvé une autre maison, très ancienne, fraîche en été, chaude en hiver, avec un grand terrain. Tu aurais pu y être heureuse. Là où il n'y avait qu'un pré tu as créé un jardin de haies et d'arbustes. J'y ai planté deux cents arbres. Pendant quelques années nous avons encore voyagé un peu; mais les vibrations et secousses des moyens de transport, quels qu'ils soient, te déclenchent des maux de tête et des douleurs dans tout le corps. L'arachnoïdite t'a obligée à abandonner petit à petit la plupart de tes activités favorites. Tu réussis à cacher tes souffrances.
Nos amis te trouvent « en pleine forme ». Tu n'as cessé de m'encourager à écrire. Au cours des vingt-trois années passées dans notre maison, j'ai publié six livres et des centaines d'articles et entretiens. Nous avons reçu des dizaines de visiteurs venus de tous les continents et j'ai donné des dizaines d'interviews.


Je n'ai sûrement pas été à la hauteur de la résolution prise il y a trente ans: de vivre de plain-pied dans le présent, attentif avant tout à la richesse qu'est notre vie commune. Je revis maintenant les instants où j'ai pris cette résolution avec un sentiment d'urgence. Je n'ai pas d'ouvrage majeur en chantier. Je ne veux plus - selon la formule de Georges Bataille - « remettre l'existence à plus tard ».
Je suis attentif à ta présence comme à nos débuts et aimerais te le faire sentir. Tu m'as donné toute ta vie et tout de toi; j'aimerais pouvoir te donner tout de moi pendant le temps qu'il nous reste.
Tu viens juste d'avoir quatre-vingt-deux ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi
une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide dévorant que ne comble que ton corps serré contre le mien. La nuit je vois parfois la silhouette d'un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C'esttoi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation; je ne veux pas recevoir un bocal avec tes cendres. J'entends la voix de Kathleen Ferrier qui chante « Die Welt ist leer, Ich will nicht leben mebr » et je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t'effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l'autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble.


21 mars-6juin 2006

 

 

 

 

 

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30 septembre 2020 3 30 /09 /septembre /2020 19:08

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