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30 avril 2021 5 30 /04 /avril /2021 20:04

 

 En incipit de son livre « Un autre Eden » Bernard Chambaz cite Joseph Delteil « Aux morts, pour qu’ils vivent. Aux vivants, pour qu’ils aiment. » Suggérant un lien puissant entre les plaisirs de la vie et le souvenir des morts. Dans un autre livre où il parle de son fils décédé dans un accident de voiture à 16 ans, Chambaz rapporte une citation de Marcus Ciceron disant que « la vie des morts est placé dans la mémoire des vivants  », puis un peu plus loin, il raconte comment Hécube la mère d’Hector, avale les cendres de son fils pour ne pas les voir dispersée par ses ennemis. Peut-être s’agit-il du même geste, conserver non pas vivants, mais capable de toujours nourrir les pensées des vivants, le souvenir des morts, car ne dit-on pas que tant qu’on prononce leur nom, les morts vivent toujours quelque part, encore assez puissants pour enfanter les songes…

 

 

 

« On dit que ce dont on ne se souvient pas, n’a pas existé. Imaginez un instant que vous ayez perdu la mémoire: tout ce qui maintenant participe de votre environnement: les personnes, la ville, la maison où vous vivez. vous-mêmes tel que vous êtes ... tout cela cessera d'exister pour vous.
Cette question de l'oubli et de la mémoire est un sujet inquiétant et fondamental en même temps pour pouvoir se comprendre entre êtres humains. C’est pour cette raison que les régimes dictatoriaux, au-delà de la répression et de la violence, se servent de l'oubli comme d'une arme offensive contre ceux qui continuent de croire en la liberté. Maintenir dans l'oubli, comme s'ils n'avaient pas existé, tous ceux que ces régimes considèrent comme leurs ennemis, c’est les condamner à mort sans avoir besoin d'un peloton d'exécution.
Le franquisme a condamné à l'oubli systématique tous ceux qui ont perdu la guerre, toutes les victimes des représailles, les condamnés et les milliers et milliers d'exilés qui durent fuir en France, en ces journées d'hiver 19391 quand il n’y avait plus rien à faire pour arrêter l'avance des troupes psutchistes. Ripoll, proche de la frontière, les a vus passer; ils étaient des milliers, une file interminable de vaincus, désespérés qui abandonnaient tout derrière eux. Ils laissaient la dictature. la vengeance des vainqueurs, le parfum des villages et des cités, les couleurs de leurs paysages. La présence des êtres aimés ... tout ce qui faisait dieux des personnes.
Plus de soixante ans se sont écoulés depuis ce mois de février 1939. La mémoire de ces faits a été lente, mais obstinément comme une plante disposée à vivre sur les murs les plus desséchés, elle renaît peu à peu et ces personnes surgissent de l'oubli auquel nous les avions condamnées. Nous les voyons dans des reportages, dans les journaux ou à la télévision. Ils ont des noms et des prénoms, parlent de leurs émotions; du pourquoi ils ont lutté pour la République, des souffrances endurées ... Ainsi triomphe de nouveau la mémoire sur l'oubli, la vie sur la mort. Tout ceci m'a été suggéré par le chemin qu'organisent chaque année, les fils de Dolores Prat, une ripollese exilée en 1939, pour se souvenir de celui effectué par leur mère entre Ripoll et Prats-de-Mollo… 
»

 

 

Avec « Exil » Progreso Marin raconte la guerre d’Espagne avec les témoignages  de ceux qui l’ont vécue dans le camp des Républicains, il se situe plus du côté de la mémoire que de l’histoire , mais selon la formule de Jacques Le Goff « la mémoire est le plus beau matériau de l’histoire. ». Ce lien entre histoire et mémoire s’est longtemps incarné dans la figure des survivants comme si avec la perte des derniers d’entre eux, nous prenions conscience d’un basculement dans le silence, d’un oubli possible, puisque plus aucune voix ne serait plus là pour parler de ce qui a été vécu, et ce silence qui préfigure l’oubli, dans lequel la mémoire est condamnée à tomber, n’est-il pas le signe d’un rapport apaisé au passé auquel doit tendre l’histoire. Mais pour parvenir à cet apaisement souhaité, il faut que la voix des vaincus puisse être entendue, il faut que le récit porté par les traces ne soit pas effacé par les vainqueurs « Aujourd'hui en Espagne ce combat pour la réapropriation de la mémoire historique s'avère plus vivace que jamais. Après quatre décennies de dictature, presque trente ans de silence durant la transition et la démocratie, au moment où l'oubli allait tout recouvrir, des jeunes Espagnols ont voulu savoir. Savoir qui étaient les grands-parents de la démocratie actuelle puisqu'il existait une République de 1931 à 1939, savoir où se trouvaient les corps d'innombrables défenseurs de la liberté, savoir ce que sont devenus les enfants arrachés aux mères républicaines emprisonnées...  ». Alors que la guerre d’Espagne s’est terminée depuis quatre-vingt ans, l’enjeu représenté par la découverte des fosses communes où ont été enterrés les cadavres des républicains abattus par les franquistes  est une réalité encore brûlante pour leurs descendants, les fantômes ne pouvant errer dans un passé où seul les morts, dont on a pu faire le deuil, ont leur place. Ce n’est qu’avec ce legs fait d’ombre et d’horreur, que le présent peut se nourrir d’un passé qu’il n’a plus à redouter, mais dont il peut trouver dans sa fertilité des raisons de vivre et de dépasser la posture victimaire qui « consiste à se construire, à ne plus se sentir que victime et à se positionner dans le ressentiment ". On peut considérer le livre de P Marin paru en 2005, comme une contribution à cette volonté de parvenir à une histoire sans ressentiment. C’est avec la connaissance de ce crime qui a voulu être caché que l’on pourra rendre justice aux victimes, sans pouvoir cependant réparer le mal qui a été fait, et peut-être aboutir au pardon, en permettant que quelque part et de manière ineffaçable le nom des victimes soi écrit à jamais comme le furent les noms de toutes les victimes de la Shoah dans la salle des noms de Yad Vashem  « A ceux-là, je donnerai dans ma maison et dans mes murs un monument et un nom ("Yad Vashem")... qui jamais ne sera effacé. » Isaïe, chapitre 56, verset 5. Car le travail de la mémoire est d’abord un exercice de restitution d’une humanité déniée et volée,  dans lequel il s’agit de colliger des listes de noms pour faire apparaître l’ampleur du crime, sa dimension inconcevable qui rend son oubli impossible, et dans leur terrible singularité qui en fait des phénomènes incomparables, nous apparaît commun le désir des vivants, comme a pu l’exprimer Scholastique Mukasonga de redonner un nom pour ceux qui ont perdu avec la vie ce qu’il apportait d’unique à l’humanité « Où sont-ils? Ils se sont perdus dans la foule anonyme des victimes du génocide. Un million de victimes qui ont perdu leur vie et leur nom. À quoi bon compter et recompter nos morts; des mille collines du Rwanda, un million d'ombres répondent à mon appel.  » En les tirants du néant d’où leurs bourreaux voulaient que jamais ils ne sortent, nous ne pouvons qu’entrer dans un processus de consolation qui permette à la vie de ne pas s’anéantir mais de se perpétuer  « Les morts s'en sont allés avec leurs secrets que les cadavres ne laissent que deviner. «Raconter, ce n'est pas leur redonner vie, puisqu'on ne peut surmonter leur mort. C'est seulement leur offrir de la dignité et de la gentillesse. C'est tendre la main à leur souvenir du mieux qu'on peut. Montrer comment ils ont été méritants, chaque fois que l'occasion se présente.  »

 

 

De façon presque symétrique, c’est en confiant les corps à la terre que les Franquistes ont voulu effacer leur crime et c’est aussi en cachant dans la terre et sous les cendre du camp de Birkenau leurs écrits que des membres du Sonderkommando ont voulu révéler au monde les crimes des Nazis « Entre 1945 et 1980, furent retrouvés, enfouis dans le sol de Birkenau, près des chambres à gaz-crématoire, cinq textes manuscrits, rédigés par des membres du Sonderkommando. - Haïm Herman (en français, février 1945). - Zalmen Gradowski (en yiddish, mars 1945). - Lejb Langfus (en yiddish, avril 1945) et un second texte en 1952. - En 1961 et 1962, deux textes de Zalmen Lewental (en Yiddish). - En octobre 1980, un texte rédigé en grec par Marcel Nadsari. Obligés par les SS de s'occuper de la crémation des cadavres des Juifs assassinés, ces hommes ont rédigé ces notes dans la plus grande clandestinité, espérant laisser au monde un témoignage du crime inouï qui se déroulait quotidiennement devant leurs yeux. Aucun des auteurs n'a survécu à la barbarie nazie.  »

 


La mise en récit fait partie de ce difficile travail de l’historien mais aussi de l’écrivain pour permettre de construire le futur en dehors de l’hypothèque de la vengeance et si nous ne souhaitons pas voir disparaître les cendres peut-être pourront nous les empêcher de couver d’autres feux… « J’aimerais conclure ma conférence sur une phrase empreinte de poésie que nous devons à Isak Dinesen et qu’Hannah Arendt a placée en tête de son chapitre consacré au concept d’action dans la Condition de l’homme moderne : All sorrows can be borne if you put them into a story or tell a story about it. Les chagrins, quels qu’ils soient, deviennent supportables si on les met en récit ou si l’on en tire une histoire.  »

 


Si l’oubli  est un devenir de l’histoire comme semble le penser Paul Ricoeur, celui-ci ne peut s’obtenir sans justice à l’image de la lutte des familles des victimes de violences policières qui réclament justice ou des propos de Jean Paul II lors de la célébration de la journée mondiale de la paix en 2002  « Il n’y a pas de paix sans justice, il n’y a pas de justice sans pardon : je ne me lasserai pas de répéter cet avertissement à ceux qui, pour un motif ou un autre, nourrissent en eux la haine, des désirs de vengeance, des instincts destructeurs  ». Cette relation établie entre la possibilité d’oublier lorsque la justice est rendue a été une des problématiques cruciales pour arriver à trouver un moyen de réconcilier les victimes et les bourreaux afin de parvenir à nouveau à vivre ensemble et de couper court au cycle infini de la vengeance dans des pays qui ont été ravagés par des tueries de masses ou des génocides à l’image de l’Algérie (1991 – 2002), du Rwanda (7 avril, 17 juillet 1994), de la Bosnie (1992 – 1995) et dans une moindre mesure de l’Afrique du sud. En effet, il semble que « Les peuples comme les hommes ne peuvent pas vivre sans être un tant soit peu en paix avec leur mémoire. (...) Amnésie et oubli sont des maladies du présent et de l'avenir ». Le devoir de mémoire pourtant si souvent invoqué pourrait trouver des limites dans l’utilisation qui est faite de l’histoire. A quoi sert cette remémoration, « cette exhortation à ne pas oublier » ? Quelles fins politiques sert-elle ? Les controverses actuelles autour du nom des rues ou des statuts de personnages historiques qui ont contribué à l’esclavage ou à la colonisation sont le signe d’une histoire qui n’aurait pas tout avoué, et si l’on admet en suivant Pierre Nora que l'histoire est une reconstruction problématique et incomplète de ce qui n'est plus, que l’histoire officielle pose problème pour une partie de ceux qui constituent la nation dont celle-ci se veut la narration. Non seulement l’occultation d’une période de l’histoire, quand ce ne sont pas des tentatives de réhabilitation , conduiraient à effacer ce qui s’est passé mais aussi à produire une souffrance  pour ceux dont les ascendants se retrouvent victimes de ces ratures  du texte historique. On retrouve ici la notion chère à E. Renan dans sa conférence 11 mars 1882  qui relie l’identité à l’histoire de la nation « La nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis.  » Pour que cette possession soit commune il faut qu’elle soit écrite à plusieurs voix dont celles qui ont été rendues muettes dans cette tentative d’oubli du passé « On peut en la matière rappeler la phrase inaugurale de Rostoland, gouverneur provisoire de la Martinique : « Je recommande à chacun l’oubli du passé…  » Cette amnésie reproché à l’Etat français, répondait aussi au besoin politique d’assimiler d’anciens esclaves devenus citoyens dans une nation dont l’idéal républicain ne pouvait se concevoir avec ce qui fut la traite négrière et l’esclavage. Si « l'oubli est à l'oeuvre dans la dynamique même de la transmission  » il faut admettre qu’afin de pouvoir oublier le passé celui-ci ne doit pas avoir été dissimulé dans une tentative qui ressemble à une falsification et que la transmission qui n’emprunte pas seulement la voix des historiens se trouve au cœur des luttes mémorielles et des récits portés par les écrivains « Le passé, notre passé subi, qui n’est pas encore histoire pour nous, est pourtant là (ici) qui nous lancine. La tâche de l’écrivain est d’explorer ce lancinement, de le “révéler” de manière continue dans le présent et l’actuel… C’est ce que j’appelle une vision prophétique du passé… Parce que le temps antillais fut stabilisé dans le néant d’une non-histoire imposée, l’écrivain doit contribuer à rétablir sa chronologie tourmentée… En ce qui nous concerne, l’histoire en tant que conscience à l’oeuvre et l’histoire en tant que vécu ne sont donc pas l’affaire des seuls historiens.  » Ces querelles mémorielles surgissent en concomitance avec un questionnement sur l’identité nationale  qui voudrait réveiller des morts dont la poussière de leurs os s’est mélangée au sol , pour servir d’alibi à cette grande machinerie du « récit national  », autre nom de cet uniforme censé effacer toutes les différences pour les transcender dans un universalisme assimilateur…

 

Pour lire ce texte avec les notes de bas de pages et les références :

 

 

 

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