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1 janvier 2022 6 01 /01 /janvier /2022 16:41

 

Peut-être cet effroi que j'avais - qu'ont tant d'autres - de coucher dans une chambre inconnue, peut-être cet effroi n'est-il que la forme la plus humble, obscure, organique, presque inconsciente, de ce grand refus désespéré qu'opposent les choses qui constituent le meilleur de notre vie présente à ce que nous revêtions mentalement de notre acceptation la formule d'un avenir où elles ne figurent pas; refus qui était au fond de l'horreur que m'avait fait si souvent éprouver la pensée que mes parents mourraient un jour, que les nécessités de la vie pourraient m'obliger à vivre loin de Gilberte, ou simplement à me fixer définitivement dans un pays où je ne verrais plus jamais mes amis; refus qui était encore au fond de la difficulté que j'avais à penser à ma propre mort ou à une survie comme celle que Bergotte promettait aux hommes dans ses livres, dans Iaquelle je ne pourrais emporter mes souvenirs, mes défauts, mon caractère, qui ne se résignaient pas à l'idée de ne plus être et ne voulaient pour moi ni du néant, ni d'une éternité où ils ne seraient plus.

(...)

ma raison pensait que je pouvais envisager sans terreur la perspective d'une vie où je serais à jamais séparé d'êtres dont je perdrais le souvenir, et c'est comme une consolation qu'elle offrait à mon coeur une promesse d'oubli qui ne faisait au contraire qu'affoler son désespoir.

(...)

Et la crainte d'un avenir où nous seront enlevés la vue et l'entretien de ceux que nous aimons et d'où nous tirons aujourd'hui notre plus chère joie, cette crainte, loin de se dissiper, s'accroît, si à la douleur d'une telle privation nous pensons que s'ajoutera ce qui nous semble actuellement plus cruel encore : ne pas la ressentir comme une douleur, y rester indifférent; car alors notre moi serait changé : ce ne serait plus seulement le charme de nos parents, de notre maîtresse, de nos amis, qui ne serait plus autour de nous; notre affection pour eux aurait été si parfaitement arrachée de notre coeur dont elle est aujourd'hui une notable part, que nous pourrions nous plaire à cette vie séparée d'eux dont la pensée nous fait horreur aujourd'hui; ce serait donc une vraie mort de nous-même, mort suivie, il est vrai, de résurrection, mais en un moi différent et jusqu'à l'amour duquel ne peuvent s'élever les parties de l'ancien moi condamnées mourir. Ce sont elles-mêmes les plus chétives, comme les obscurs attachements aux dimensions, à l'atmosphère d'une chambre - qui s'effarent et refusent, en des rébellions où il faut voir un mode secret, partiel, tangible et vrai de la résistance à la mort, de la longue résistance désespérée et quotidienne à la mort fragmentaire et successive telle qu'elle s'insère dans toute la durée de notre vie, détachant de nous à chaque moment des lambeaux de nous-mêmes sur la mortification desquels des cellules nouvelles multiplieront.

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30 septembre 2021 4 30 /09 /septembre /2021 13:32

 

Il y a là, devant la case, un vieil homme qui ne sait rien de

«poésie », et dont la voix seule s'oppose. us cheveux gris sur la tête

noire, il porte dans la mêlée de terres, dans les deux histoires, pays

d'avant et pays-ci, le pur et rétif pouvoir d'une racine. Il dure, il

piète dans la friche qui ne procure. ( À lui les profonds, les possibles

de la voix ! ) J'ai vu ses yeux,j'ai vu ses yeux égarés chercher l'espace

du monde.

 

 

 

Du temps de l'esclavage dans les isles-à-sucre, il y eut

un vieux-nègre sans histoires ni gros-saut, ni manières à

spectacle. Il était amateur de silence, goûteur de solitude.

C'était un minéral de patiences immobiles. Un inépuisable

bambou. On le disait rugueux telle une terre du

Sud ou comme l'écorce d'un arbre qui a passé mille ans.

Pourtant, la Parole laisse entendre qu'il s'enflamma soudain

d'un bel boucan de vie.

Les histoires d'esclavage ne nous passionnent guère. Peu

de littérature se tient à ce propos. Pourtant, ici, terres

amères des sucres, nous nous sentons submergés par ce

noeud de mémoires qui nous âcre d'oublis et de présences

hurlantes. À chaque fois, quand elle veut se

construire, notre parole se tourne de ce côté-là, comme

dans l'axe d'une source dont le jaillissement encore irrésolu

manque à cette soif qui nous habite, irrémédiable.

Ainsi, m'est parvenue l'histoire de cet esclave vieil

homme. Une histoire à grands sillons d'histoires

variantes, en chants de langue créole, en jeux de langue .

française. Seules de proliférantes mémoires pourraient

en suivre les emmêlements. Ici, soucieux de ma parole, je

ne saurais aller qu'en un rythme léger flottant sur leurs

musiques.

P 17 – 18

 

Durant son peu de temps libre, et

à l'issue de ses vêpres du dimanche, le Béké mignonne un

molosse redoutable destiné à traquer les foubins qui

fuient les servitudes. Nul, jusqu'alors, n'a pu déjouer

l'effrayante traque de l'animal. Le Maître l'adore sans

doute à cause de cela. TI n'a d'embellie de sourire qu'à

l'intention de ce fauve. Et quand, sur sa véranda, il gratte

d'une mandoline nacrée, le molosse soupire comme une

amante orientale. Les esclaves de la région et ceux de son

domaine, d'aussi loin qu'ils puissent être, s'abandonnent

aux chairs de poule en percevant cette mélodie salope.

P 20

 

Le molosse exprimait la cruauté du Maître et de cette

plantation. Il était maladivement vivant. Quand le vieil

homme esclave longeait son grillage, il le suivait d'un oeil

de feu. De temps en temps, le vieux-bougre lui jetait un

regard, quelque chose de glissé, et de terne. Et leurs yeux

se croisaient sur sept nièmes de secondes. L'affrontement

dura ainsi des mois durant. Le molosse ramena des bois

six ou sept nègres marrons. Il égorgea une Congo qui

s'était prise d'une décharge. Le temps passant, il semblait

encore plus regrettable. Et si les décharges demeurèrent

régulières ( agressions sans manman, suicides ou démences

volcaniques de certains ), il fut de moins en moins

fréquent de voir quiconque s'enfuir en direction des bois.

Le molosse montait en face des âmes captives une garde

effroyable. C'est dire si l'on fut ébahi de voir que le vieil

homme l'avait quand même défié.

Mais comment donc cela avait été possible, pour lui. si

vieux et si près de la mort ? Je vais, sans craindre mensonges

et vérités, vous raconter tout ce que j'en sais. Mais

ce n'est pas grand-chose.

P 41 – 42

 

De cette mesure en démesure. Pourtant,

tout cela se situe dans une infime partie de moi. Ce

que j'appelle« moi »peut nicher aussi dans une partie

infime de ce que je perçois. Ou que je reçois. Je ne suis ni

passif ni actif. Ni en vouloir ni en coma. Un état pas ordinaire

 à l'autre bord de ce monde mais avec lequel je

peux vivre ce monde, cette jambe brisée, ce pauvre corps

ridé, ce monstre impitoyable raidi en face de moi. Sans

savoir pourquoi, je veux m'offrir un nom. M'attribuer un

nom comme à l'heure des baptêmes que le Maître

ordonnait. Je ne trouve rien. Il y a tant de noms en moi. Tant

de noms possibles. Mon nom, mon Grand-nom, devrait

pouvoir les crier tous. Les sonner tous. Les compter tous.

Les brûler tous. Leur rendre justice à tous. Mais cela

n'est pas possible. Rien ne m'est désormais possible.

Tout m'est au-delà du nécessaire et du possible. Au-delà

du légitime. Ni Territoire à moi, ni langue à moi, ni Histoire

à moi, ni Vérité à moi, mais à moi tout cela en

même temps, à l'extrême de chaque terme irréductible, à

l'extrême des mélodies de leurs concerts. Je suis un homme.

Je crois pleurer mais pleurer n'a pas de sens. Je crois

encore ressentir une souffrance, ou même un frisson de

peur quand le monstre se rapproche de moi. Mais tout

cela n'est que réflexe de chair. Souvenirs fous de muscles.

Sensible fixe de mes os. Mes os. Que diront-ils de moi ?

Comme ces peuples réfugiés dans une pierre, je vais

aboutir à quelques os perdus au fond de ces Grands-bois.

Je les vois déjà, ces os, architecture de mon esprit,

matière de mes naissances et de mes morts. Certains

feront poussières, d'autres roches. Certains se sculpteront jusqu'à

l'informe, d'autres rêveront du cristal et des

flûtes chantantes. Certains feront coquille sur le mystère

d'une perle, d'autres iront l'invariable des cercles

incommencés qui répugnent à finir, Mais cela n'a pas

d'importance: ma salive a le goût de l'aurore. Le

monstre, dit-on, se rapprocha. Mufle fétide. L'homme

ne fut même pas surpris quand l'énorme gueule atteignit

son visage.

P 123 – 124

 

Le chien réapparut. Le Maître n'eut même pas un sursaut

de plaisir. L'animal venait vers lui et le Maître ne

l'identifiait pas. Il avait lâché un tueur, lui revenait un

énorme animal, trop serein et trop calme. Le Maître

s'agenouilla et le serra contre lui. Il le serrait comme on

serre un cadavre pour lui ramener la vie. Mais le molosse

avait changé. Ses yeux étaient mobiles. Ses yeux étaient

brillants. Son muscle était tranquille, presque mol. Alors,

le Maître pleura sur son monstre perdu.

P 125

 

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30 juin 2021 3 30 /06 /juin /2021 08:19

 

 

En septembre 1902 Victor Segalen nommé médecin de 2iem classe s'embarque pour Tahiti

De 1903 à 1904, il va découvrir la Polynésie. Il se rend dans l'archipel des Touamotou, aux Marquises après la mort de Paul Gauguin le 8 mai 1903, puis dans l'île d'Hiva-Oa où avait vécu le peintre. De ce séjour sortira un livre publié en 1907 "Les immémoriaux" sous le pseudonyme de Max-Anély.

 

 

 

« Je t’ai dit avoir été heureux sous les tropiques, c’est violemment vrai. Pendant deux ans en Polynésie, j’ai mal dormi, de joie. J’ai eu des réveils à pleurer d’ivresse du jour qui montait. Les dieux du jouir, savent seuls, combien le réveil est annonciateur du jour et révélateur du bonheur continu que ne dose pas le jour. J’ai senti de l’allégresse couler dans mes muscles. J’ai pensé avec jouissance. J’ai découvert Nietzsche. Je tenais mon œuvre, j’étais libre, convalescent, frais et sensuellement assez bien entraîné. J’avais de petits départs, de petits déchirements, de grandes retrouvées fondantes. Toute l’île venait à moi, comme une femme."

Segalen et « Les Immémoriaux », entre exotisme et ethnologie
 

 

 

Pour Victor Segalen, Terii incarne les Polynésiens qui, à l'exemple d'un roi abruti d'alcool et de catéchisme, ont jeté leurs dieux dans les brasiers allumés par les missionnaires, en chantant la louange d'un crucifié dont le supplice n'avait aucun sens pour eux. Nous bâtirons la maison du Seigneur. Et jamais la mauvaise conscience ne viendra troubler les évangélistes : ils ont sauvé des âmes et ils ignoraient le sens du mot civilisation.


Tout ce qui était païen ne pouvait être que mauvais : il fallait sauver les Tahitiens du mal, c'est-à-dire d'eux-mêmes. Quand Paofai meurt sous les coups de ses frères, condamné par une loi qui n'est pas la sienne, c'est la dignité des Tahitiens qui meurt avec lui. Les Ario'i ne donneront plus le bonheur à manger à leur peuple, ils ne sèmeront plus la joie et l'ivresse: c'est maintenant le temps des communions chrétiennes.
Quand les bêtes changent leur voix, c'est qu'elles vont mourir. Quand les hommes changent de dieux, c'est qu'ils sont déjà morts.


Et Segalen se fait imprécateur : « Vous avez perdu les mots qui vous armaient et faisaient la force de vos races (... ) vous avez oublié tout (... ) les bêtes sans défense? Les autres les mangent! Les Immémoriaux que vous êtes, on les traque, on les disperse, on les détruit. »

 

Les mythes disent d'abord la lucidité des hommes, mais on s'en aperçoit souvent trop tard. Les Polynésiens ont toujours su que leurs dieux ne vivraient pas en paix avec le nouveau venu; ils ont vite compris que leurs valeurs étaient incompatibles avec celles que les missionnaires venaient greffer dans leurs îles. La solution
paraissait simple: oublier, se renier, tuer son dieu, le manger et surtout ne pas en laisser la moindre miette, parce qu'un homme qui se souvient de sa dignité perdue étouffe du sentiment de sa dégradation. Mais on n'en finit jamais de dévorer ses dieux, de ronger ses racines, de ruminer son authenticité. Les anciens marquisiens ont cru qu'ils pourraient recoller les débris du dieu avec de la sève de maiore; les Tahitiens d'aujourd'hui trouveront-ils la sève qui leur permettrait de calfater leur civilisation ? Segalen a écrit, répète-ton, un roman ethnographique. A mes yeux, il a fait beaucoup plus: il a permis à ses lecteurs européens de comprendre la dignité d'un peuple victime de la beauté de ses îles. Les paroles de Jeanne, de Marietta, de Nicole et de Colas vont peut-être jouer le même rôle pour les Polynésiens.


Victor Segalen, qui a connu la révélation de la joie en Polynésie, a écrit un livre désespéré parce qu'il voyait l'agonie d'une civilisation.

 

Tiré d'un article de Gérard Lahouati dans Europe n° 696 d'avril 1987

 

Victor Segalen, poète, médecin et voyageur au destin singulier

Les Immémoriaux de Victor Segalen

 

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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 15:10

 

Je rêvais carrément de devenir un «grand écrivain ». Mais ce qui me plaisait, c'était l'idée d'étonner. Je me serais tout aussi bien satisfaite d'entonner soudain un air d'opéra d'une voix de soprano, ou de parler des langues étrangères, ou de jouer au violon les danses hongroises de Brahms, ou de devenir un bon skipper. Bref, il m'aurait suffi de faire comprendre qu'on se trompait sur mon compte quand on s'entêtait à dresser
la liste de ce que je ne savais pas faire. Car je ne savais pratiquement rien faire, souffrant d'« insuffisance
motrice» depuis mon enfance. Et maintenant encore, quoi que je fasse, j'ai l'impression d'être totalement inadaptée. Je suis professeur de lettres et d'histoire dans un lycée et, souvent, je rentre chez moi triste, avec la sensation de ne pas avoir fait un bon cours, de ne pas avoir obtenu de résultats et de ne pas avoir été utile à mes élèves; et je me méprise pour tout cela.


Mais quand j'écris, en revanche, je ne me complique pas l'existence. Je le fais pour le plaisir. D'ailleurs, j'écris en secret, avec le remords de voler du temps à la réalité. Si je sens un fourmillement au cerveau et que je dois écrire, et qu'on m'invite à sortir, je me garde bien de dire la vérité, j'avance toute une série d'excuses: pile de linge à repasser, copies à corriger et autres raisons du même tonneau.
J'ai découvert que l'écriture, contrairement à la musique, aux langues, au sport et aux autres matières apprises au lycée, rachète le réel, et d'une façon toute particulière. Prenez quelqu'un que personne n'aime, dans la réalité : si vous le transformez en personnage, vous pouvez le faire aimer beaucoup. J'ai écrit sur des gens qui n'avaient ni chance ni amour dans leur vie, en espérant qu'ils en trouvent au moins auprès de mes lecteurs. Dans le monde merveilleux de l'imagination. Mais il ne s'agit pas seulement d'imagination. Ce que je raconte est en partie vrai et en partie inventé. Les deux se mélangent si bien que je ne me rappelle plus ce que j'ai inventé et ce qui est réel; et il m'arrive souvent d'attribuer des caractéristiques inventées à des personnes que je me mets alors à regarder comme des personnages, et vice versa. Je me tiens sur une frontière impalpable, comme une funambule, comme quand on s'amuse à ces petits jeux superstitieux du genre: « Si je réussis à marcher exactement le long de cette rangée de carreaux ... »

 

Jusqu'à une date récente, j'écrivais pour moi. Pour fuir, mais aussi pour retenir et sauver de la mort et de l'oubli les personnes et les émotions.

 

 

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31 août 2020 1 31 /08 /août /2020 07:42

 

 

 

Je regardai ma cousine qui se mît à me poser, des questions de sa voix basse et émouvante.  C’était une de ces voix que l'oreille suit dans ses modulations comme si chaque phrase était un arrangement de notes qui ne doit plus jamais être répété. Son visage était triste et charmant, plein de choses luisantes, des yeux luisants, une bouche luisante et passionnée; mais sa voix était un excitant que les hommes qui l'avaient aimée trouvaient difficile d'oublier: une mélodie irrésistible, un «écoutez» chuchoté l'assurance qu'elle venait de faire des choses gaies et passionnantes et que l'heure suivante serait tout aussi riche.
p 33

 

Je regardai Miss Baker, me demandant ce qu'elle pouvait bien « arriver à faire». J'éprouvais  du plaisir à la regarder. C'était une fille  mince, a seins petits, qui se tenait toute droite et accentuait cette raideur en rejetant le corps en arrière vers les épaules comme un jeune élève officier. Ses yeux gris, fatigués par l'éclat du soleil, me rendaient mon regard avec la réciprocité d'une curiosité polie, dans un visage las, charmant et mécontent.
p 35

 

Tout de suite, je demandai à l'infirmière si c'était un garçon ou une fille. C'était une fille. Je détournai la tête et me mis à pleurer; « Bon, dis-Je alors, tant mieux que ce soit une fille et j'espère qu'elle sera bien sotte. C'est ce qu'une Jeune fille a le plus' d'avantage à être dans ce  monde - une jolie petite sotte. Vois-tu, je trouve que la vie est une chose horrible, continua-t-elle d'un air convaincu. Tout le monde, pense comme moi, les gens les plus avancés. Et moi: Je sais. J'ai été partout, j'ai tout vu, j'ai
tout fait.»
p 42

 

Mais au fond de ce pays de grisaille, par-delà les tourbillons de poudre grise qui ne cessent d'errer sur sa surface, vous apercevez, après un moment, les yeux du docteur T. J. Eckleburg.  Les yeux du docteur T. J. Eckleburg sont bleus et gigantesques, leurs rétines ont un mètre de haut. Ils regardent dans un visage inexistant, derrière une paire d'énormes lunettes jaunes qui chevauchent un nez absent. De toute évidence, un oculiste de New York, ami de la plaisanterie, les a dressés sur ce paysage dans l'espoir d'y recruter des clients, puis s'est abîmé lui-même dans la cécité éternelle, à moins qu'il n'ait déménagé vers d'autres lieux, les oubliant là. Mais ses yeux, assez effacés par le temps et le manque de peinture, s'attristent encore sur le -solennel terrain cinéraire.
p 47 - 48

 

 

« C'est moi, Gatsby, fit-il tout à coup.
- Quoi! m'écriai-je. Oh! je vous demande pardon!
- Je croyais que vous saviez, vieux frère. J'ai bien peur de ne pas être un très bon maître de maison. »
II sourit avec compréhension - Beaucoup mieux qu'avec compréhension. C'était un de ces rares sourires, doués de la faculté de rassurer, qu'on rencontre, quand on a de la chance, quatre ou cinq fois dans sa vie. Il affrontait un instant - ou paraissait affronter - le monde extérieur dans son ensemble, pour se concentrer ensuite sur vous, avec un parti pris irrésistible en votre faveur. II ne vous comprenait qu'autant que vous désiriez être compris, il croyait en vous dans la mesure où: vous auriez voulu croire en vous-même, il vous persuadait qu'il avait exactement de vous "l'impression que, en mettant tout au mieux, vous espériez produire. A ce moment précis, le sourire s'évanouit - et je n'eus plus devant moi qu'un jeune homme élégant mais un peu fruste, âgé de trente et un ou trente-deux ans, dont le langage recherché frisait l'absurdité.
p 75

 

« N'était cette brume, nous verrions votre maison, de l'autre côté de la baie, dit Gatsby Il y a une lumière verte qui brûle, toute la nuit au bout de votre Jetée.»
Daisy glissa soudain son bras sous le sien, mais il semblait absorbé par ce qu'il venait de dire. Peut-être l'idée lui était-elle venue que la colossale importance de cette Iumière venait de s'évanouir à  jamais. Comparée à la grande distance qui l'avait séparé de Daisy, cette lumière lui avait paru toute proche d'elle, la touchant presque. A présent, ce n'était plus qu'une lumière verte sur une jetée. Son compte d’objets enchantés avait décru d'une unité.
p 124

 


Quand je m'avançai pour prendre congé je m'aperçus que le visage de Gatsby avait repris son expression d'ahurissement comme si un doute vague se levait en lui sur la qualité, de son bonheur actuel.
Presque cinq ans! Il devait y avoir eu des instants, même en cet après-midi, où Daisy ne s'était pas montrée à la hauteur de ses rêves - non pas par sa faute mais à cause de la colossale vitalité des illusions de Gatsby. Elles avaient absorbé, dépassé la personne de Daisy, elles avaient dépassé toute réalité. Il s'était jeté dans son rêve avec la passion d'un créateur, l'accroissant sans répit, l'ornant de toutes les plumes brillantes qui lui tombaient sous la main. Rien n'est comparable au volume de feu ou de fraîcheur que l'homme peut emmagasiner dans son coeur spectral.
p 127

 

Je suppose qu'il tenait déjà le nom tout prêt. Ses parents étaient des fermiers besogneux que le succès avait toujours fuis; son imagination ne les avait jamais acceptés comme parents. Au vrai, Jay Gatsby, de West Egg, Long Island, avait jailli de sa propre conception platonique de lui-même. C'était un fils de Dieu, phrase qui, si elle signifie quelque chose, signifie .cela même, et il lui incombait de s'occuper des affaires de son père, au service d'une vaste, vulgaire et mercenaire beauté. De sorte qu'il inventa précisément l'espèce de Jay Gatsby qu'un garçon de dix-sept ans pouvait inventer, et à cette conception il demeura fidèle jusqu'au bout.
p 130

 

Mais son coeur était une constante, une turbulente émeute. Les imaginations les plus grotesques et les plus fantasques le hantaient la nuit dans son lit. Un univers d'un ineffable clinquant se tissait en son cerveau cependant que la pendule faisait tic-tac sur la toilette, et que la lune baignait d'une humide lumière ses vêtements répandus sur le plancher. Chaque nuit il ajoutait de nouveaux traits au tracé de ses fantaisies, jusqu'au moment où le sommeil refermait son oublieuse étreinte sur quelque scène éclatante. Ces rêveries servirent un temps d'exutoire à son imagination; elles étaient une allusion satisfaisante à l'irréalité de la réalité, l'assurance que ce rocher, le Monde, solidement reposait sur l'aile d'une fée.
131

 

Il ne voulait rien moins d'obtenir de Daisy qu'elle allât à Tom et lui dît : "Je ne vous ai jamais aimé." Une fois qu'elle aurait oblitéré quatre années par cette phrase, ils pourraient chercher une solution quant aux mesures d'ordre pratique qui resteraient à prendre. Une de celles-ci était, après qu'elle serait libre, de retourner à Louisville et de s'y marier le cortège partirait de chez elle - comme si c'était cinq ans plus tôt.
p 143

 

Il jeta autour de lui un regard égaré, comme si le passé se cachait là, dans l'ombre de la villa, juste
hors de portée de la main.
« Je vais arranger tout exactement comme c'était avant, fît-il, en hochant la tête d'un air déterminé.
Elle verra.»
Il parla abondamment du passé, et je crus comprendre qu'il voulait reconquérir quelque chose, peut-être une idée que jadis il s'était faite de lui-même; qui s'était absorbée dans son amour pour Daisy.
Depuis lors, sa vie avait été confuse et désordonnée mais s'il pouvait seulement revenir à un certain point de départ et refaire lentement le même chemin il pourrait découvrir ce qu'était cette chose...
Un soir d'automne, cinq ans plus tôt, ils marchaient ensemble dans une rue au moment où les feuilles tombaient. Ils arrivèrent à un endroit où il n'y avait point d'arbres, où le trottoir était tout blanc de lune. S'arrêtant, ils se tournèrent l'un vers l'autre. Cette nuit était fraîche et pleine: de la mystérieuse surexcitation qui vient avec les deux métamorphoses de l'année. Les paisibles lumières des maisons sortaient dans les ténèbres en bourdonnant et dans les étoiles, il y avait comme un frémissement, comme une agitation, Du coin de l'oeil, Gatsby voyait que les dalles des trottoirs formaient en réalité une échelle qui montait vers un endroit secret au-dessus des arbres; il pourrait y monter, s'il y montait seul, et une fois là-haut, sucer la pulpe de la vie, boire l'incomparable lait de l'émerveillement.
Son coeur battait fort à mesure que le blanc visage de Daisy montait vers le sien. Il savait qu'une fois qu'il aurait donné un baiser à cette jeune fille et marié à jamais ses indicibles visions à son souffle périssable, son esprit d'homme ne s'ébattrait plus jamais comme l'esprit d'un dieu. .
Il attendit donc, tendant l'oreille un instant de plus au diapason dont quelqu'un venait de heurter un astre. Puis, il l'embrassa. Au contact de ses lèvres, elle s'épanouit pour lui comme une fleur, et l'incarnation fut complète.
Tout ce qu'il me. dit, et même son effarante sentimentalité, me rappelait quelque chose un rythme insaisissable, un fragment de paroles perdues, que j'avais entendues quelque part, il y avait longtemps. Un moment, une phrase chercha à prendre forme dans ma bouche et mes lèvres se séparèrent, telles celles d'un muet comme si quelque chose de plus qu'un souffle d'air frémissant se débattait sur, elle. Mais elles ne produisirent aucun son et ce que J'avais failli me rappeler demeura incommunicable à jamais.
p 144 - 145

 

« Oh ! .vous exigez trop! cria-t-elle à Gatsby. Je vous aime à présent - est-ce que cela ne vous suffit pas? Je ne puis empêcher ce qui a été.»
Elle se mit à sangloter éperdument.
« Je l'ai aimé jadis, mais vous aussi je vous aimais. » Gatsby ouvrit et ferma les yeux.
« Vous m'aimiez aussi.
- Et même ça c'est un mensonge, dit Tom avec férocité. Elle ignorait si vous étiez vivant ou non. '
Allons donc, il y a entre Daisy et moi des choses que vous ne connaîtrez jamais, des choses que nous ne pourrons jamais oublier ni l'un ni l'autre.»
p 169

 

La voie s'incurva; on marchait à présent le dos au soleil qui, à mesure qu'il s'abaissait semblait s'étendre comme une bénédiction sur la' ville disparue où elle avait respiré. Il étendit désespérément la main comme pour saisir, ne fût-ce qu'une touffe de cheveux, comme pour sauver un fragment de ce site qu'elle avait fait si beau. Mais tout marchait trop vite pour ses yeux brouillés et il sut qu'il avait perdu cette partie de sa vie, la plus fraîche et la meilleure, à jamais.
p 192

 

Je ne pouvais ni lui (Tom) pardonner, ni éprouver de la sympathie pour lui, mais je compris que ce qu'il avait fait était justifié à ses propres yeux. Tout cela n'était que négligence et confusion. C'étaient des gens négligents  - Tom et Daisy - ils brisaient choses et êtres, pour se mettre, ensuite, à l'abri de leur argent ou de leur vaste négligence, ou quelle que fût la chose qui les tenait ensemble, en laissant à d'autres le soin de faire le ménage...
p 221

 

Et, assis en cet endroit, réfléchissant au vieux monde inconnu, je songeais à l’émerveillement que dut éprouver Gatsby quand il identifia pour la première fois la lumière verte au bout de la jetée de Daisy. Il était venu de bien loin sur cette pelouse bleue, et son rêve devait lui paraître si proche, qu’il ne pouvait manquer de le saisir avec sa main. Il ignorait qu’il était déjà derrière lui (…)
Gatsby croyait en la lumière verte, l’extatique avenir qui d’année en année recule devant nous. Il nous a échappé ? Qu’importe ! Demain nous courrons plus vite, nos bras s’étendront plus loin… Et un beau matin…
C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé.
P 223

 

 

 

 

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30 janvier 2020 4 30 /01 /janvier /2020 08:40

 

 

 

« À notre malheureuse époque où chaque instant que nous vivons est marqué par d’horribles « exploits » guerriers, où l’argent dont nous aurions tant besoin pour aménager la terre est dépensé par les États en fumée, sous le couvert de projets prétendus scientifiques qui cachent mal le but d’accroître leur puissance militaire et leur pouvoir de destruction future, où nous polluons l’air et l’eau et détruisons l’innocent monde animal (et, plus insidieusement, nous-mêmes) ; où une sarabande de commercialisation atteint l’art, la littérature, et la science elle-même, et où les plus simples et les plus utiles réformes (oecuménisme, lutte contre la misère et le racisme, limitation des naissances qui assurerait la dignité de chaque naissance humaine et empêcherait le fourmillement des foules de détruire l’homme) sont sauvagement combattues par une puissante arrière-garde, où enfin l’immense majorité des enfants grandissent sans espoir de s’instruire et de contribuer un jour à l’établissement d’un état de choses meilleur – en cette triste fin de l’an de grâce 1965, avons-nous tout à fait le droit de souffrir pour nous seuls et à cause de nous seuls ? Réfléchissez-y ».

 

tiré de https://diacritik.com/2020/01/30/le-pendant-des-memoires-dhadrien-et-leur-entier-contraire-marguerite-yourcenar-la-bataille-editoriale/

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31 août 2019 6 31 /08 /août /2019 17:03

 

Il attendit, en effet. Il attendit deux ans. Un soir de juillet 1982,
il fit monter Antonia dans sa voiture et l'emmena
hors du village. Il alla se garer sur un chemin de
terre, à l'écart de la route. Il l' embrassa bien moins
chastement que la première fois, se mit à respirer
lourdement et la pénétra sur la banquette arrière
après lui avoir uniquement retiré les vêtements qui
pouvaient faire obstacle à son entreprise. Quand
ce fut terminé, il remonta son pantalon et sortit
fumer une cigarette qui rougeoyait dans la nuit.
Antonia utilisa son t-shirt pour essuyer le sperme
répandu sur son ventre et tâtonna dans l'obscurité
à la recherche de sa culotte qu'elle récupéra finalement
sous le siège du passager. Elle sortit rejoindre
Pascal B. et l'enlaça tendrement, par-derrière, la
joue appuyée contre ses épaules. Il se retourna et
la serra contre lui en la couvrant de baisers. Il n'y
avait eu ni beaucoup de douleur ni beaucoup de
plaisir et pas du tout de sang. Les choses ne ressemblaient
pas vraiment à ce qu'elle avait imaginé
depuis si longtemps mais ce n'était pas grave. Elle
vivait une aventure merveilleuse et se sentait pleine
d'amour et de gratitude.
p 41

 

À Paris, désormais, on attend ses photos avec
plus d'impatience que ses articles. C'est sans doute
pourquoi il persiste à s'infliger le spectacle de ces
mises à mort quotidiennes qui engourdissent peu
à peu son coeur et son âme et le plongent dans une
lassitude à laquelle il craint de ne jamais pouvoir
échapper. On verra ses photos et grâce à elles, tout
le monde saura ce qui s'est un jour passé ici, le souvenir
de ceux qui sont morts en Tripolitaine ne disparaîtra
pas dans le néant et personne ne pourra
ignorer qu'ils ont vécu. Gaston C. lutte en vain
contre le silence et l'oubli.
p 60

 

C'est la bataille de la vie qui m'aura fortifié et c'est moi qui
te fortifierai. Il est fier d'avoir refusé de servir totalement
la propagande italienne. Malgré les supplications,
je me suis reposé à faire les chroniques qu'on
. attendait de moi, parce que j'aurais jugé malhonnête
de dire ce que je ne pensais pas, et que j'aurais dû me
résoudre, si je m'étais décidé à dire ce que je pensais,
à quitter ce sol où la moindre dissonance est baptisée
"trahison': où on veut, à tout prix, que tout soit bien
même si tout est mal et que tout soit charmant quand
presque tout est terrible.
p 61

 

Viens. Il l'entraîna sur la banquette arrière et l'embrassa avec une fougue
déplaisante et sans lui laisser le temps de répondre
à son étreinte ou de lui rendre ses caresses, il glissa
une main fébrile sous sa robe et enfonça brutalement
un doigt dans son sexe. Antonia voulut d'abord le
calmer et le libérer de sa maladresse, elle ne lui dit -
pas qu'il lui faisait mal, elle murmura aussi doucement
qu'elle le-pouvait, attends, s'il te plaît, attends
un peu, mais il secouait la tête convulsivement, il
lui léchait l'oreille, la barbouillant de salive, je n'en
peux plus, tu ne peux pas savoir, je n'en peux vraiment
plus. Sa voix tremblait et Antonia ne savait pas
ce qui de cette voix tremblante ou des mots qu'elle
prononçait était le plus vulgaire, elle essaya de le
repousser sans se départir de sa douceur, en répétant,
attends, embrasse-moi, mais il ne l'entendait
même plus et il la pénétra en écartant l'élastique
de sa culotte. Antonia cessa de lutter. Elle se sentait
trahie par la docilité de son corps qui s'offrait
mollement, elle s'entendait gémir alors que la vulgarité
insigne de cette voix d'homme, pleine d'un
désir qui ne la concernait même pas, faisait voler
en éclats ses rêves d'encens, de tendresse et de draps
blancs et, au bout de quelques instants, Pascal B.
jouit en poussant un râle qu'elle aurait préféré ne
pas entendre et elle ferma les yeux pour rien tandis
qu'il retombait lourdement sur elle.
p 77

 

on ne sait
jamais comment se conduire avec les morts, ni à
quelle distance d'eux se tenir, aucune distance ne
convient sans doute,
p 95

 

Le regard ne s'appuie sur les images que pour les traverser
et saisir, au-delà d'elles, le mystère éternel et
sans cesse renouvelé de la Passion. Oui, les images
sont une porte ouverte sur l'éternité. Mais la photographie
ne dit rien de l'éternité, elle se complaît
dans l'éphémère, atteste de l'irréversible et renvoie
tout au néant.
p 108

 

S'il avait pu exister une photo de la mort
du Chsist, elle n'aurait rien montré d'autre qu'un
cadavre supplicié livré à la mort éternelle. Sur les
photographies, les vivants mêmes sont transformés
en cadavres parce qu'à chaque fois que se déclenche
l'obturateur, la mort est déjà passée.
p 109

 

Rista M. découvre que, curieusement,
les hommes aiment à conserver le souvenir
émouvant de leurs crimes, comme de leurs noces,
de la naissance de leurs enfants ou de tout autre
moment notable de leur vie, avec la même innocence.
L'invention de la photographie leur a donné
l'irrésistible occasion de céder à ce penchant. L'idée
qu'ils portent ainsi contre eux-mêmes le plus accablant
des témoignages ne les effleure apparemment
pas. Pourquoi devraient-ils s'en soucier?
p 118

 

En cette même année,
un photographe sud-africain, Kevin C, remporta
le prix Pulitzer pour l'une d'entre elles. On y voit
un enfant, le ventre gonflé et les membres squelettiques,
prostré sur le sol et, posé derrière lui, un
vautour qui le fixe de ses yeux vides. Très rapidement,
apparurent des photomontages sur lesquels
la tête de Kevin C remplace celle du vautour. De
bonnes âmes indignées lui reprochaient d'avoir
actionné le déclencheur au lieu de secourir l'enfant.
Que la photo soit obscène, c'était indiscutable pour
Antonia, comme ce devait être également indiscutable
pour Kevin C lui-même et c'était sans doute
la raison pour laquelle il l'avait prise, afin que nul
ne puisse prétendre ignorer l'obscénité du monde
dans lequel il consentait à vivre.
p 194

 

Peut-être aurait-elle jugé qu'elle était enfin
parvenue à atteindre la simplicité des photos qui
la touchaient tant lorsqu'elle était enfant, les portraits
de famille, les polaroïds, les photos d'identité
rangées dans des enveloppes jaunies ou plaquées
sur la pierre des tombeaux qui, toutes, dans leur
innocence impitoyable, disent la même chose, des
hommes ont vécu, mais désormais, la mort est passée,
en vérité, la mort est déjà passée au moment
même où une main anonyme actionne le déclencheur,
dans l'immeuble de la Loubianka, les prisons
de Phnom Penh ou, plus loin encore, dans
un appartement de Santiago du Chili, alors que le
soleil éclaire à contre-jour le visage d'une étudiante
souriante tenant entre ses mains l'étui en cuir d'un
appareil photo et qui n'eut d'autre sépulture que
ce portrait et alors, peut-être, Antonia aurait pu
songer que tous ces clichés dont elle avait si honte
d'être l'auteur, les joueurs de pétanque, les comités
des fêtes, les élections de miss ou les jeunes gens
posant en cagoule dans le maquis, le fusil à la main,
sous des drapeaux à tête de Maure disaient au fond
eux aussi la même chose, avec la même innocence
et, bien sûr, la même absence de pitié.
p 217

 

 

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12 mai 2019 7 12 /05 /mai /2019 20:28

 

Tout à coup, cela paraît facile de faire un gâteau, d'élever un enfant. Elle aime son fils avec candeur, comme la plupart des mères - elle ne lui en veut pas, elle ne, veut pas partir. Elle aime son mari et est heureuse d'être mariée. Il est possible (il n'est pas impossible)
qu'elle ait glissé de l'autre côté d'une ligne invisible, la ligne qui l'a toujours séparée de ce qu'elle préférerait ressentir, de ce qu'elle préférerait être. Il n'est pas impossible qu'elle ait subtilement mais profondément changé, là, dans cette cuisine, en ce moment d'une extrême banalité: qu'elle se soit retrouvée. Elle s'y est efforcée pendant si longtemps, avec tant d'opiniâtreté, une telle bonne foi, et maintenant elle a découvert l'art de vivre heureuse, en restant elle-même, comme un enfant apprend à un moment donné à garder l'équilibre sur une bicyclette. Tout se passera bien, semble-t-il. Elle ne perdra pas espoir. Elle ne se lamentera pas sur ses possibilités gâchées, ses talents inexplorés (et si elle n'avait aucun talent, après tout ?). Elle va continuer à se consacrer à son fils, à son mari, à sa maison et à ses tâches, à tout ce qu'elle a reçu. Elle désirera vraiment ce second enfant.

p 84 - 85

 

Clarissa aura été amoureuse: d'une femme. Ou d'une jeune fille, plutôt; oui, d'une jeune fille qu'elle a connue dans sa jeunesse ; une de ces passions qui s'embrasent quand on est jeune - lorsque vous croyez sincèrement que votre découverte de l'amour et des idées est unique, que personne ne les a jamais perçus comme vous ; durant cette brève période de la jeunesse où l'on se sent libre de faire ou de dire n'importe quoi; de choquer, de voler de ses propres ailes; de refuser le futur qui vous est proposé et d'en exiger un autre, beaucoup plus noble et plus surprenant, entièrement déterminé et maîtrisé par soi-même [...]

p 86

 

Cela ressemblait aux prémices du bonheur, et il arrive parfois à Clarissa, trente ans plus tard, de ressentir un choc en pensant que c'était le bonheur; que toute cette expérience tenait dans un baiser et une promenade, l'attente d'un dîner et un livre. Le dîner est aujourd'hui oublié; Doris Lessing a depuis longtemps été éclipsée par d'autres auteurs; et même la relation sexuelle, une fois que Richard et elle en furent parvenus à ce stade, avait été fougueuse mais malhabile, insatisfaisante, plus affectueuse que passionnée. Ce qui demeure intact dans la mémoire de Clarissa plus de trente ans après, c'est un baiser au crépuscule sur un carré d'herbe jaunie, et une promenade autour d'un étang à l'heure où les moustiques bourdonnent dans la lumière faiblissante. Cette perfection-là subsiste, et elle est parfaite parce qu'elle semblait, à cette époque, promettre encore davantage.
Dorénavant, elle sait: ce fut le moment, là, précisément. Il n'y en eut pas d'autre.

p 102

 

 

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24 avril 2019 3 24 /04 /avril /2019 06:31

 

 

Les exaspérés sont ainsi, ils jaillissent un beau jour de la tête des peuples comme les fantômes sortent des murs.

 

 

John Wyclif eut l'idée qu'il existe une relation directe entre les hommes et Dieu. (…)
Enfin, pour vraiment emmerder le monde, il répudia la transsubstantiation, comme
une aberration mentale. Et, pour finir, il eut sa plus terrible idée, et prôna l'égalité des hommes.
P 16

 


Car les puissants ne cèdent jamais rien, ni le pain ni la liberté. Et c'est à ce moment qu'il prononce devant eux sa plus terrible parole. Devant le duc Jean, le prince héritier, le bailli Zeiss, le bourgmestre et le conseil d'Allstedt, après le glaive, les pauvres, Nabuchodonosor et la colère de Dieu, voici que Müntzer dit:
IL FAUT TUER LES SOUVERAINS IMPIES.
P 41

 


les fantaisies sont pourtant une des voies de la vérité.
P 50

 


On dit que la vérité a plusieurs visages, dont
l'un serait plus affreux que le mensonge, mais toujours caché.
P 58

 


Les mots, qui sont une autre convulsion des choses.
P 59

 


Ces légendes scélérates ne viennent courber la tête des renégats qu'au moment où
leur est retirée la parole. Elles ne sont destinées qu'à faire tinter en nous la voix qui
nous tourmente, la voix de l'ordre, à laquelle nous sommes au fond si attachés que nous
cédons à ses mystères et lui livrons nos vies.
P 66

 

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16 février 2019 6 16 /02 /février /2019 14:20

 

Le mari, l'amant, l'ex, les ex, le père, le copain, l'ami, je connais toutes les catégories, tout ce qui s'écrit sur le sujet, les différents styles, les types, la typologie : le prudent, le casanier, le distant, le timide, le surbooké, le méfiant, le violent, le tendre, le déprimé, le passionné, l'infidèle, je ne suis pas la première, c'est sûr, je ne suis pas la seule, et c'est déjà insupportable, cette répétition, ce discours, la trivialité démultipliée de ces mots mille fois prononcés, mille fois entendus: je l'aime, je l'ai aimé, je ne l'aime plus, ce mec, ce type, est-ce que je l'aime encore, cet homme, ce mec-là, mon mec, avec lui c'était bien, au début c'était bien, c'était formidable – on dit ça des livres aussi, des gens, des moments, des voyages

p 30 - 31

 

Il y a une obscénité rare à se montrer en public en amont du désir, à appeler le garçon, à lire le menu, à goûter le vin, à parler de soi, à parler tout court. Se montrer, montrer à l'autre qui l'on est: leurre monstrueux! Peut-on se montrer sans être nu ? Au XVIIe siècle, on employait une expression particulière pour désigner ce badinage, cette entreprise de séduction par la conversation; on disait: « faire l'amour » pour « faire la cour ». « Et vous ferez l'amour en présence du père », lit-on chez Racine. Voilà qui en dit long sur la vraie nature de la galanterie, ce fatras de mots censés remplacer le corps ou le faire admettre à la longue, ce trie otage de compliments et de niaiseries, ce tissu de fadaises destinées à fabriquer de l'amour, à le faire exister dans la langue conformément à la loi, aux usages, comme si on pouvait le faire autrement qu'en le faisant.

p 36

 

La rencontre telle qu'elle advient constitue pour elle un sommet de perfection. Il n'y a pas de mots, on échappe au bruit des mensonges. L'amour, c'est quand on ne dit rien - qu'est-ce qu'on pourrait dire, qui vaille ?

p 33

 

C'est ce qu'elle aime chez les hommes, ce flottement que rien n'empêche, ces liens qui laissent un espace, une liberté de mouvement. Par définition, tous les hommes sont pris. Mais chez quelques-uns, il y a du jeu.

 

Nous sommes tous hantés, dit-on, par deux instants inconnus : celui de notre origine et celui de notre fin.

p 209

 

Le premier amour est éternel, le temps ne passe pas, c'est le principe amoureux. L'histoire n'a pas la forme d'un convoi dont les wagons en mouvement éloigneraient toujours davantage la gare et ses mouchoirs, mais celle d'un conte de bonne femme où l'on pourrait, sans même avoir à traverser des forêts épaisses, retrouver endormi l'homme aimé, l'amoureux, il nous attendrait là, le visage tout empreint de confiance en nous, les bras déliés dans l'abandon du sommeil, il s'éveillerait sous nos mains, sous nos lèvres, ce prince au charme immobile, cet ange de patience pour qui cent ans ne sont rien, « c'est vous », dirait-il en ouvrant les yeux, vous vous seriez fait attendre, il est vrai, mais il vous aimerait tout comme au premier jour, de cet amour sans fin dont sont faits les rêves d'enfant.

p 262 - 263

 

La fidélité, c'est une idée creuse, une vanité aveugle, comme si on tenait quelque chose, comme si on se croyait immortel, comme si on l'était. Au fond, je me suis mise à aimer les hommes comme j'aime mes enfants - mes filles: quand je les serre dans mes bras, depuis l'enfance, depuis qu'elles sont toutes petites, je sais que cette chaleur m'abandonnera, que ces corps que je caresse de tout mon amour me quitteront et que je ne saurai même plus où les retrouver, je sais qu'elles s'en iront, depuis le début je connais cette absence logée au creux des bras les plus tendres, cette solitude où l'autre nous laisse, même s'il nous aime, où il finit par nous laisser, même s'il revient, cette solitude qui est aussi la sienne, sa différence irréductible.

 

C'est aussi ce dont je jouis dans l'amour, dans toutes les formes d'amour: je jouis de la présence physique, je jouis du présent et du corps. Oui, les hommes sont comme de grands enfants. Ils partent, je ne les retiens pas. Ils sont libres - ils prennent des libertés, il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour, n'est-ce pas  ? Le corps est la seule preuve d'amour - ou plutôt non, non, pas la seule : les hommes libres peuvent partir, et quelquefois ils restent - voilà la plus belle preuve d'amour: prendre la liberté de rester alors qu'on pourrait s'en aller. Je crois que c'est une idée juste, comparer l'amour des hommes à celui des enfants. La fidélité qu'on exige d'un amant, d'un mari, la monogamie de la chair sous prétexte qu'il a été en nous, dans notre ventre, est-ce qu'on la demande aux fils et aux filles, est-ce qu'on demande à un enfant de rester fidèle à sa mère parce qu'il a habité son ventre, est-ce qu'on exige de lui, éternellement, cette reconnaissance-là, stupide et vaine -la reconnaissance du ventre ? Partez, allez, partez, je sais que vous m'aimez – pourquoi ajouterais-je les liens du sang et de la peau aux mille chaînes qui nous attachent déjà ?

p 266 - 267

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