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13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 09:42

 

Je songe maintenant à ces noms propres qui sont des toponymes, à ces anthroponymes qui désignent des lieux, à ces villes qui s'appellent Athènes ou Lisbonne sous différentes latitudes, à ces personnages qui se nomment Quichotte ou Gargantua, Guermantes ou Meaulnes, je pense au Havre et à Bouville, à la route des Flandres et à Ellis Island,

p 36

 

Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms. Soudain je me suis demandé comment les hommes avaient déposé les noms sur la Terre.

p 37

 

 je me suis demandé dans quel réservoir les hommes avaient puisé les sons et les signes qui marquaient, bornaient, identifiaient, localisaient des points sur le territoire, comment ils avaient inventé des mots suggérant parfois autre chose qu'eux-mêmes, des histoires, un émerveillement, ou plutôt une domination, une exploitation, une violence politique. J'ai pensé aux fantômes qui logeaient dans les noms, et je me suis demandé comment les entendre, comment les percevoir.

J'ai pensé à la matière silencieuse qui s'échappe des noms, à ce qu'ils écrivent à l'encre invisible.

p 39

 

Cette nuit-là, surexcitée, j'ai imaginé que les songlines aborigènes, une fois rassemblées, composaient une représentation quasi intégrale de l'espace australien et servaient de topo-guide à quiconque désirait le pénétrer, et s'y déplacer; j'ai visualisé les parcours innombrables qui s'entrecroisaient à la surface de la terre, ce maillage choral déplosur tous les continents, instaurant des identités mouvantes comme des flux, et un rapport au monde conçu non plus en termes de possession mais en termes de mouvement, de déplacement, de trajectoire, autrement dit en termes d'exrience.

P 45

 

J'aime l'idée que l'expérience de la mémoire, autrement dit l'action de se remémorer, transforme les lieux en paysage, métamorphose les espaces illisibles en récit.

P 53

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28 décembre 2017 4 28 /12 /décembre /2017 11:05

 

 

 

En cinq ans, j'avais presque oublié la maison, Il me fallait l'oublier, je ne pouvais pas l'emporter avec moi. Mais de temps en temps, le plus souvent en arrivant dans une ville nouvelle, avant d'y avoir trouvé des

compagnons, je sens s'amollir ma carapace de dureté. Une porte s'ouvre doucement, et je n'y peux rien. J'entends la vieille musique fatiguée qu'un père inconnu, aussi désabusé que moi, me laissa dans cette maison qu'il avait abandonnée. Je revois le doux éclat triste des centaines de petits bibelots colorés. Je retiens' mon souffle et, tout à coup, au milieu de son musée de verre, m'apparaît le visage de ma soeur - et elle habite ma nuit.

p 146 Portrait d'une jeune fille de verre

 

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17 décembre 2017 7 17 /12 /décembre /2017 15:00

 

 

Ainsi le prosateur est un homme qui a choisi un certain mode d'action secondaire qu'on pourrait nommer l'action par dévoilement. Il est donc légitime de, lui poser cette question seconde: quel aspect du monde veux-tu dévoiler, quel changement veux-tu apporter au monde par ce dévoilement ?L' écrivain « engagé » sait que la parole est action: il sait que dévoiler c'est changer et qu'on ne peut dévoiler qu'en projetant de changer. Il a abandonné le rêve impossible de faire une peinture impartiale de la Société et de la condition humaine.
p 30

 

Il sait que les mots, comme dit Brice-Parain, sont des « pistolets chargés ».
p 31

 

Mais dès à présent nous pouvons conclure que l'écrivain a choisi de dévoiler le monde...
p 31

 

Un des principaux motifs de la création artistique est certainement le besoin de nous sentir essentiels par rapport au. monde.
p 50

 

il faut que le lecteur invente tout dans un perpétuel dépassement de la chose écrite. Sans doute l'auteur le guide; mais il ne fait que le guider; les jalons qu'il a posés sont séparés par du vide, il faut les rej oindre, il faut aller au-delà d'eux. En un mot, la lecture est création dirigée.
p 57

 

Mais d'autre part les mots sont là comme des pièges pour susciter nos sentiments et les réfléchit, vers nous; chaque mot est un chemin de transcendance, il informe nos affections, les nomme, les attribue à un personnage imaginaire qui charge de les vivre pour nous et qui n'a d'autre
substance que ces passions empruntées; il le confère des objets, des perspectives, un horizon. Ainsi, pour le lecteur; tout est à faire et tout est déjà fait;

p 58


Puisque la création ne peut trouver son achèvement que dans la lecture, puisque l'artiste. doit confier à un autre le soin d'accomplir ce pourquoi écrire qu'il a commencé, puisque c'est à travers la conscience du lecteur seulement qu'il peut se saisir comme essentiel à son oeuvre, tout ouvrage littéraire est un appel. Écrire, c'est faire appel au lecteur pour qu'il fasse passer à l'existence objective le dévoilement que j'ai entrepris par le moyen du langage.
p 58 -
59

 

Ainsi l'écrivain en appelle à la liberté du lecteur 'pour qu'elle collabore à la production de son ouvrage.
p 59

 

La lecture est un rêve libre.
p 64

 

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16 décembre 2017 6 16 /12 /décembre /2017 17:45

 

De là cet axiome: Toute femme ment. Mensonge officieux, mensonge véniel, mensonge sublime, mensonge horrible; mais obligation de mentir. Puis, cette obligation admise, ne faut-il pas savoir bien mentir? les femmes mentent admirablement en France. Nos moeurs leur apprennent si bien l'imposture! Enfin, la femme est si naïvement impertinente, si jolie, si gracieuse, si vraie dans le mensonge; elle en reconnaît si bien l'utilité pour éviter, dans la vie sociale, les chocs violents auxquels le bonheur ne résisterait pas, qu'il leur est nécessaire comme la ouate où elles mettent leurs bijoux. Le mensonge devient donc pour elles le fond de la langue, et la vérité n'est plus qu'une exeption
p 113

 

Clémence Desmaret

Et voilà la vie telle qu'elle est.
Une femme est toujours vieille et déplaisante à son mari, mais toujours pimpante, élégante et parée pour l'autre, pour le rival de tous les maris, pour le monde qui calomnie ou déchire toutes les femmes. Inspirée par un amour vrai, car l'amour a, comme les autres êtres, l'instinct de sa conservation, Mme Jules agissait tout autrement, et trouvait, dans les constants bénéfices de son bonheur, la force nécessaire d'accomplir ces devoirs minutieux desquels il ne faut jamais se relâcher, parce qu'ils perpétuent l'amour.

p 122

 

Donc Mme Jules avait interdit à son mari l'entrée du cabinet où elle quittait sa toilette de bal, et d'où elle sortait vêtue pour la nuit, mystérieusement parée pour les mystérieuses fêtes de son coeur. En venant dans cette
chambre, toujours élégante et gracieuse, Jules y voyait une femme coquettement enveloppée dans un élégant peignoir, les cheveux simplement tordus en grosses tresses sur sa tête; car, n'en redoutant pas le désordre, elle n'en ravissait à l'amour ni la vue ni le toucher; une femme toujours plus simple, plus belle alors qu'elle ne l'était pour le monde; une femme qui s'était ranimée dans l'eau, et dont tout l'artifice consistait à être plus blanche que ses mousselines, plus fraîche que le plus frais parfum, plus séduisante que la plus habile courtisane, enfin toujours tendre, et partant toujours aimée.

p 123

 

Or, en rentrant après cette conversation, qui l'avait glacée d'effroi et qui lui donnait encore les plus vives inquiétudes, Mme Jules prit un soin particulier de sa toilette de nuit. Elle voulut se faire et se fit ravissante. Elle avait serré la batiste du peignoir, entrouvert son corsage, laissé tomber ses cheveux noirs sur ses épaules rebondies; son bain parfumé lui donnait une senteur enivrante; ses pieds nus étaient dans des pantoufles de velours. Forte de ses avantages, elle vint à pas menus, et mit ses mains
sur les yeux de Jules, qu'elle trouva pensif, en robe de chambre, le coude appuyé sur la cheminée, un pied sur la barre. Elle lui dit alors à l'oreille en
l'échauffant de son haleine, et la mordant du bout des dents: «À quoi pensez-vous, monsieur ?» Puis le serrant avec adresse, elle l'enveloppa de ses bras, pour l'arracher à ses mauvaises pensées. La femme qui aime a toute l'intelligence de son pouvoir; et plus elle est vertueuse, plus agissante est sa coquetterie.

p 124

 

Ida Gruget

Cette demoiselle était le type d'une femme qui ne se rencontre qu'à Paris. Elle se fait à Paris, comme la boue, comme le pavé de Paris, comme l'eau de la Seine se fabrique à Paris, dans de grands
réservoirs à travers lesquels l'industrie la filtre dix fois avant de la livrer aux carafes à facettes où elle scintille et claire et pure, de fangeuse qu'elle était. Aussi est-ce une créature véritablement originale. Vingt fois saisie par le crayon du peintre, par le pinceau du caricaturiste, par la plombagine du dessinateur, elle échappe à toutes les analyses, parce qu'elle est insaisissable dans tous ses modes,
comme l'est la nature, comme l'est ce fantasque Paris. En effet, elle ne tient au vice que par un rayon, et s'en éloigne par les mille autres points de la circonférence sociale. D'ailleurs, elle ne laisse deviner qu'un trait de son caractère, le seul qui la rende blâmable: ses belles vertus sont cachées; son naïf dévergondage, elle en fait gloire. Incomplètement traduite dans les drames et les livres où elle a été mise en scène avec toutes ses poésies, elle ne sera jamais vraie que dans son grenier, parce qu'elle sera toujours, autre part, ou calomniée ou flattée. Riche, elle se vicie; pauvre, elle est incomprise.
Et cela ne saurait être autrement! Elle a trop de vices et trop de bonnes qualités; elle est trop près d'une asphyxie sublime ou d'un rire flétrissant; elle est trop belle et trop hideuse;

p 140

Elle est toute la femme, moins que la femme, plus que la femme.
p 141

 

car, à Paris, tout fait spectacle, même la douleur la plus vraie.
p 203

 

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8 décembre 2017 5 08 /12 /décembre /2017 21:14

 

 

On ne saurait affirmer que notre héros fût tombé amoureux il est même douteux que les gens de cette sorte soient capables d'aimer. Cependant il éprouvait une étrange sensation. Il avoua plus tard avoir cru pendant " quelques minutes que le bal, son brouhaha, son agitation, se perdaient dans le lointain ; trompes et violons paraissaient jouer derrière une colline; une brume rappelant un fond vague de tableau enveloppait toutes choses; sur ce champ imprécis se détachaient en relie} les traits de la séduisante enfant, son visage ovale, sa taille menue de pensionnaire en rupture de classe, sa robe blanche toute simple, qui moulait avec grâce des formes d'une harmonieuse pureté. Parmi la-foule opaque et trouble, elle semblait une apparition lumineuse, une diaphane figurine d'ivoire.

P 197 - 198

 

Quels chemins étroits, tortueux, détournés, impraticables, a choisis l'humanité en quête de l'éternelle vérité, alors que devant .elle s'ouvrait une royale avenue, large et 'droite comme celles qui mènent aux demeures souveraines. Ensoleillée le jour illuminée la nuit, cette voie dépassé toutes les autres en splendeur ; cependant les hommes ont toujours  cheminé dans les ténèbres sans l'apercevoir. Si parfois, obéissant à une inspiration d'en haut, ils s'y engageaient

p 243

 

O Russie ! Russie! Des lointains merveilleux où je réside Je t’aperçois, pauvre terre rude et inhospitalière

 

Mais quelle force secrète attire vers toi ? Pourquoi retentit sans cesse à tes oreilles la chanson plaintive qui, d'une mer à l'autre, vibre partout sur la vaste étendue ? Que veut dire cet appel qui sanglote et vous prend l'âme ? Quels sons s'insinuent, comme une caresse douloureuse, jusqu'à mon coeur et l'obsèdent continuellement ? Russie, que veux-tu de moi ? Quel lien incompréhensible nous attache l'un à l'autre ?

P 254

 

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8 décembre 2017 5 08 /12 /décembre /2017 15:11

 

Le début du roman se déroule  dans un petit village de l'arrière pays niçois pendant l'été 1943 au moment où l'armée allemande chasse les italiens qui occupaient cette partie de la France. Le récit de l'arrestation du père d'Esther par la Gestapo ressemble au récit que fera Serge Klarsfeld de l'arrestation de son propre père dans les mémoires qu'il écrira avec son épouse.

 

je pensais à mon père, quand il était parti, la dernière image que j'avais gardée de lui, grand, fort, son visage doux, les cheveux bouclés très noirs, son regard, comme s'il voulait s'excuser, comme s'il avait fait une bêtise.

P 145

 

Je ne dois jamais rien oublier de tout cela.

P 146

Tout d'un coup, malgré le soleil, malgré les cris des gens et l'odeur du blé coupé, j'avais compris que ça allait finir, j'avais pensé cela très fort, que mon père devrait s'en aller, pour toujours, comme nous aujourd'hui.

Je m'en souviens, cette idée-là est venue tranquillement, en faisant à peine un petit bruissement, et d'un seul coup elle a fondu sur moi, elle m'a serré le coeur dans sa griffe, et je n'ai plus pu faire semblant de rien. Saisie d'horreur, j'ai couru sur le chemin au milieu des blés, sous le ciel bleu, je me suis échappée aussi vite que j'ai pu. Je ne pouvais plus crier, ni pleurer, je ne pouvais que courir de toutes mes forces, en sentant cette étreinte qui broyait mon coeur, qui m'étouffait.

P 146

 

Je peux entendre encore leurs voix et leurs rires, cet après-midi- là, sur la pente d'herbages immenses, avec le ciel qui nous entourait. Les nuages roulaient, dessinaient des volutes éblouissantes sur le bleu du ciel, et j'entendais les rires et les éclats de voix de mon père et de ma mère, à côté de moi, dans les herbes. Et c'est là, à ce moment-là, que j'ai compris que mon père allait mourir. L'idée m'est venue, et j'avais beau l'écarter, elle revenait, et j'entendais sa voix, son rire, je savais qu'il suffisait que je me retourne pour les voir, pour voir son visage, ses cheveux et sa barbe brillant au soleil, sa chemise, et la silhouette de maman, couchée contre lui. Et tout d'un coup, je me suis jetée sur le sol, et je mordais ma main pour ne pas crier, pour ne pas pleurer, et malgré cela je sentais les larmes qui glissaient hors de moi, le vide qui se creusait dans mon ventre, qui s'ouvrait au-dehors, un vide, un froid, et je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il allait mourir, qu'il devait mourir.

C'est cela que je dois oublier, dans ce voyage, comme disait l'oncle Simon Ruben, « Il faut oublier, il faut partir pour oublier ! »

p 148

 

Jamais aucune nuit ne m'a paru aussi longue. Je me souviens, autrefois, avant Saint-Martin, j'attendais la nuit avec inquiétude, parce que je croyais que c'était à ce moment-là qu'on pouvait mourir, que c'était pendant la nuit que la mort volait les gens.

P 152

 

" Nous marchons sur les morts », disait Esther. Elle pensait à tous ceux qui étaient morts ailleurs, oubliés, abandonnés, tous ceux que les soldats de la Wehrmacht chassaient dans les montagnes, dans la vallée de la Stura, ceux qu'on avait enfermés dans le camp de Borgo San Dalmazzo, et qui n'étaient jamais revenus. Elle pensait à la pente, en dessous du Coletto, où elle avait guetté la silhouette de son père, si longtemps que sa vue se brouillait et qu'elle perdait connaissance.

P 201

 

C'était comme une plaie au coeur, je voulais voir le mal, comprendre ce qui m'avait échappé, ce qui m'avait jetée vers un autre monde. Il me semBlait que si je trouvais la trace de ce mal, je pourrai enfin m'en aller, oublier, recommencer ma vie, avec Michel, avec Philip, les deux hommes que j'aime.

Enfin je pourrais voyager de nouveau, parler, découvrir des paysages et des visages, être dans le temps présent. J'ai peu de temps. Si-je ne trouve pas où est le mal, j'aurai perdu ma vie et ma vérité. Je continuerai à être errante.

P 326

 

Le récit de l'arrestation de son père qui mourra à Auschwitz par S. Klarsfeld dans "Mémoire"

Le 8 septembre 1943, moins d'un mois auparavant, les Allemands ont fait irruption à Nice et achevé d'occuper les huit départements du sud-est de la France dont ils avaient confié le contrôle à leurs alliés italiens le 11 novembre 1942, au moment de l'invasion de la zone libre par le Hl" Reich.

P 26

 

Pour nous, la débâcle italienne est une catastrophe. Des soldats italiens ont tenté d'emmener des Juifs, de les mettre à l'abri. Mais la reprise en main par les Allemands a été si soudaine que la plupart de leurs tentatives ont échoué.

La terreur se répand comme une traînée de poudre. Les arrestations se multiplient d'emblée parmi les 25000 Juifs présents à Nice. Des barrages sont dressés dans les rues, aux carrefours, aux entrées et aux sorties de la ville; les voyageurs qui tentent de prendre le car ou le train sont systématiquement contrôlés; un maillage méthodique se met en place, faisant courir à ceux qui essaient de s'échapper des périls encore plus grands que ceux encourus par ceux qui restent. Face à l'ampleur du danger, mon père a décidé de bricoler une cachette qui se ferme de l'intérieur et devant laquelle il a refixé une tringle où sont suspendus des vêtements destinés à en renforcer la discrétion. notre situation est cependant précaire. Une simple pression de sa main ou un coup de crosse sur un mur qui n'est qu'une fragile cloison en bois suffirait à révéler le subterfuge, et notre présence.

Ma soeur a onze ans, j'en ai huit. Nous nous disputons souvent, mais, à l'instant où il fallut pénétrer dans le placard, nous avons montré une docilité et une discipline exemplaires. Notre mère, Raîssa, ma soeur et moi sommes serrés dans la cachette avec les habits que nous portions la veille et que nous avons saisis en sautant de nos lits. Raïssa ressort faire les lits. Il s'agit d'éliminer toute trace de notre présence récente dans l'appartement. Elle revient vite, ferme la porte. Le scénario est prêt, et le déroulement des opérations minutieusement appris. Si la Gestapo vient nous prendre, mon père se livrera en prétendant que l'appartement est en cours de désinfection et qu'il a préféré nous envoyer à la campagne pour nous protéger d'une éventuelle intoxication.

p 28 - 29

 

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28 août 2017 1 28 /08 /août /2017 21:24

 

 

 

Les hommes désespérés vivent dans des angles. Tous les hommes amoureux vivent dans des angles. Tous les lecteurs des livres vivent dans des angles. Les hommes désespérés vivent accrochés dans l'espace à la manière des figures qui sont peintes sur les murs, ne respirant pas, sans parler, n'écoutant personne.

P 9 - 10

 

En 1639, Jacob Veet Jakobsz, orfèvre dans la cité de Bruges, fut nommé juge électif pour l'année. Il avait une fille qui était étrange et belle. Elle était blonde, très blanche, longue, légèrement voûtée, la taille fine, les mains fines, la gorge lourde, très silencieuse. Le jeune graveur Meaume la vit lors de la procession de la fête des orfèvres. Il avait vingt et un ans. Il avait achevé son apprentissage chez Rhuys le Réformé à Toulouse. Meaume arriva de Lunéville en compagnie d'Errard le Neveu qui le quitta ensuite pour se rendre à Mayence.

Sa beauté le laissa désert. Sa longue apparence l'attira. Aussi la suivit-il sans qu'il s'en rendît compte. Elle, elle s'en rendit compte. Meaume surprit le regard qu'elle portait sur lui. Ce regard sur lui, toute sa vie, vécut en lui.

P 13 - 14

 

Ce fut dans une minuscule chapelle latérale. Dans un angle glacé. À l'intérieur du grand hôpital de Bruges. il fait très froid. Ils sont engloutis dans la pénombre brune du mur de soutènement. La servante fait le guet. L'apprenti graveur ne trouve pas des mots à dire à la fille unique du juge électif.

Alors il touche avec ses doigts timidement son bras. Elle glisse sa main dans ses mains. Elle donne sa main toute fraîche à ses mains. C'est tout. il serre sa main. Leurs mains deviennent chaudes, puis brûlantes. ils ne parlent pas. Elle tient sa tête penchée. Puis elle le regarde directement, dans les yeux. Elle ouvre ses grands yeux en le dévisageant. ils se touchent dans ce regard. Elle lui sourit.

ils se quittent.

P 14 - 15

 

«L'amour consiste en des images qui obsèdent l'esprit. S'ajoute à ces visions irrésistibles 'une conversation inépuisable qui s'adresse à un seul être auquel tout ce qu'on vit est dédié. Cet être peut être vivant ou mort. Son signalement est donné dans les rêves car dans les rêves ni la volonté ni l'intérêt ne règnent. Or, les rêves, ce sont des images. Même, d'une façon plus précise, les rêves sont à la fois les pères et les maîtres des images. Je suis un homme que les images attaquent. Je fais des images qui sortent de la nuit. J'étais voué à un amour ancien dont la chair ne s'est pas évanouie dans la réalité mais dont la vision n'a plus été possible parce que l'usage en a été accordé à un plus bel échantillon. TI n'y a pas lieu d'épiloguer davantage. »

P 46 - 47

 

« En vieillissant il devient de plus en plus difficile de s'arracher à la splendeur du paysage qu'on traverse. La peau usée par le vent et par l'âge, distendue par la fatigue et les joies, les différents poils, larmes, gouttes, ongles et cheveux qui sont tombés par terre comme des feuilles ou des brindilles mortes, laissent passer l'âme qui s'égare de plus en plus souvent à l'extérieur du volume de la peau. Le dernier envol n'est à la vérité qu'un éparpillement. Plus je vieillis, plus je me sens bien partout. Je ne réside plus beaucoup dans mon corps. Je crains de mourir quelque jour. Je sens ma peau beaucoup trop fine et plus poreuse. Je me dis à moi-même: Un jour le paysage me traversera.

P 91 – 92

 

Jadis kholè ne signifiait pas ira mais noirceur. Aux yeux des Anciens la colère qui est dans la mélancolie, c'est le noir qui est dans la nuit. II n'y a jamais assez de noir pour exprimer le violent contraste qui déchire ce monde entre naissance et mort.

P 100

 

«Il y a un âge où on ne rencontre plus la vie mais le temps. On cesse de voir la vie vivre. On voit le temps qui est en train de dévorer la vie toute crue.

Alors le coeur se serre. On se tient à des morceaux de bois pour voir encore un peu le spectacle qui saigne d'un bout à l'autre du monde et pour ne pas y tomber.»

P 139

 

« Oh! Le secret de mes rêves était un corps qui revenait sans cesse. Une femme jadis a été horrifiée en découvrant mon visage. J'ai perdu alors sans retour la plus grande part de la substance de ma vie. J'ai conservé le regard qui était dans ses yeux quand elle les tournait vers moi mais elle a refusé que je partage sa vie. J'ai dû voyager dans d'autres mondes que le sien mais, dans chaque rêve, dans chaque image, dans chaque vague, dans tous les paysages j'ai vu quelque chose d'elle ou qui procédait d'elle. Sous une autre apparence je l'avais attirée et séduite. »

P 149

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6 mai 2017 6 06 /05 /mai /2017 18:32
Virginia Woolf

 

 

La seule vie qui soit passionnante est la vie imaginaire.


Journal intégral 

 

 

.

Virginia Woolf

 

Portrait de Virginia Woolf par sa soeur Vanessa Bell

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23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 20:58

 

 

Un peu plus, un peu moins, tout homme est
suspendu aux récits, aux romans, qui lui révèlent
la vérité multiple de la vie. Seuls ces récits,
lus parfois dans les transes, le situent devant le destin.

p 11

 

Elle devint hideuse. Je compris que j'aimais
en elle ce violent mouvement, Ce que j'aimais
en elle était sa haine, j'aimais la laideur imprévue,
la Iaideur affreuse, que la haine donnait à ses traits.

 

 

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19 décembre 2016 1 19 /12 /décembre /2016 10:01

 

Ecoute ce que je te dis, c'est pour ton
bien. Personne ne vient dans cette ville, pas même
mon frère, sans être repéré, surveillé, ni sans faire
l'objet d'une fiche à l'attention du conseil de
sécurité du Projet. Je veux due que toute personne,
tout étranger à la ville, tout nouvel arrivant
est classé par le nouveau système d automation
selon trois catégories : « bon", « douteux", ou
« mauvais ", d'après les risques q'il présente
pour la sécurité. Chaque nouvel arrivant, ici ,ou
dans les environs, fait l'objet d un controle, d'un
double contrôle, d'un triple contrôle par le système
d'automation et le bureau de renseignements.
Et autre chose qu'il faut que tu saches
pour ton bien : une nouvelle législation va entrer
en vigueur très rapidement, pour. l'isolement de
tous ceux qui ne sont pas admis..

p 53

 

L'enjeu est trop lourd, il y a trop de
conséquences possibles pour tolérer, à l'échelle
du monde, les éclats d'humeur et les fantaisies
artistiques.

p 54

 

les inadaptés, on ne les supportera qu'un certain temps, 
très court, jusqu'à ce qu'on les ait extirpés d'une société en
progrès.

p 54

 

Très bien, de parler de tolérance, de droits individuels 
et de tout ce fourbi; mais il y a des moments où il
faut tirer un trait sur certaines choses.

p 62

 

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