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28 août 2017 1 28 /08 /août /2017 21:24

 

 

 

Les hommes désespérés vivent dans des angles. Tous les hommes amoureux vivent dans des angles. Tous les lecteurs des livres vivent dans des angles. Les hommes désespérés vivent accrochés dans l'espace à la manière des figures qui sont peintes sur les murs, ne respirant pas, sans parler, n'écoutant personne.

P 9 - 10

 

En 1639, Jacob Veet Jakobsz, orfèvre dans la cité de Bruges, fut nommé juge électif pour l'année. Il avait une fille qui était étrange et belle. Elle était blonde, très blanche, longue, légèrement voûtée, la taille fine, les mains fines, la gorge lourde, très silencieuse. Le jeune graveur Meaume la vit lors de la procession de la fête des orfèvres. Il avait vingt et un ans. Il avait achevé son apprentissage chez Rhuys le Réformé à Toulouse. Meaume arriva de Lunéville en compagnie d'Errard le Neveu qui le quitta ensuite pour se rendre à Mayence.

Sa beauté le laissa désert. Sa longue apparence l'attira. Aussi la suivit-il sans qu'il s'en rendît compte. Elle, elle s'en rendit compte. Meaume surprit le regard qu'elle portait sur lui. Ce regard sur lui, toute sa vie, vécut en lui.

P 13 - 14

 

Ce fut dans une minuscule chapelle latérale. Dans un angle glacé. À l'intérieur du grand hôpital de Bruges. il fait très froid. Ils sont engloutis dans la pénombre brune du mur de soutènement. La servante fait le guet. L'apprenti graveur ne trouve pas des mots à dire à la fille unique du juge électif.

Alors il touche avec ses doigts timidement son bras. Elle glisse sa main dans ses mains. Elle donne sa main toute fraîche à ses mains. C'est tout. il serre sa main. Leurs mains deviennent chaudes, puis brûlantes. ils ne parlent pas. Elle tient sa tête penchée. Puis elle le regarde directement, dans les yeux. Elle ouvre ses grands yeux en le dévisageant. ils se touchent dans ce regard. Elle lui sourit.

ils se quittent.

P 14 - 15

 

«L'amour consiste en des images qui obsèdent l'esprit. S'ajoute à ces visions irrésistibles 'une conversation inépuisable qui s'adresse à un seul être auquel tout ce qu'on vit est dédié. Cet être peut être vivant ou mort. Son signalement est donné dans les rêves car dans les rêves ni la volonté ni l'intérêt ne règnent. Or, les rêves, ce sont des images. Même, d'une façon plus précise, les rêves sont à la fois les pères et les maîtres des images. Je suis un homme que les images attaquent. Je fais des images qui sortent de la nuit. J'étais voué à un amour ancien dont la chair ne s'est pas évanouie dans la réalité mais dont la vision n'a plus été possible parce que l'usage en a été accordé à un plus bel échantillon. TI n'y a pas lieu d'épiloguer davantage. »

P 46 - 47

 

« En vieillissant il devient de plus en plus difficile de s'arracher à la splendeur du paysage qu'on traverse. La peau usée par le vent et par l'âge, distendue par la fatigue et les joies, les différents poils, larmes, gouttes, ongles et cheveux qui sont tombés par terre comme des feuilles ou des brindilles mortes, laissent passer l'âme qui s'égare de plus en plus souvent à l'extérieur du volume de la peau. Le dernier envol n'est à la vérité qu'un éparpillement. Plus je vieillis, plus je me sens bien partout. Je ne réside plus beaucoup dans mon corps. Je crains de mourir quelque jour. Je sens ma peau beaucoup trop fine et plus poreuse. Je me dis à moi-même: Un jour le paysage me traversera.

P 91 – 92

 

Jadis kholè ne signifiait pas ira mais noirceur. Aux yeux des Anciens la colère qui est dans la mélancolie, c'est le noir qui est dans la nuit. II n'y a jamais assez de noir pour exprimer le violent contraste qui déchire ce monde entre naissance et mort.

P 100

 

«Il y a un âge où on ne rencontre plus la vie mais le temps. On cesse de voir la vie vivre. On voit le temps qui est en train de dévorer la vie toute crue.

Alors le coeur se serre. On se tient à des morceaux de bois pour voir encore un peu le spectacle qui saigne d'un bout à l'autre du monde et pour ne pas y tomber.»

P 139

 

« Oh! Le secret de mes rêves était un corps qui revenait sans cesse. Une femme jadis a été horrifiée en découvrant mon visage. J'ai perdu alors sans retour la plus grande part de la substance de ma vie. J'ai conservé le regard qui était dans ses yeux quand elle les tournait vers moi mais elle a refusé que je partage sa vie. J'ai dû voyager dans d'autres mondes que le sien mais, dans chaque rêve, dans chaque image, dans chaque vague, dans tous les paysages j'ai vu quelque chose d'elle ou qui procédait d'elle. Sous une autre apparence je l'avais attirée et séduite. »

P 149

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