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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 15:10

 

Je rêvais carrément de devenir un «grand écrivain ». Mais ce qui me plaisait, c'était l'idée d'étonner. Je me serais tout aussi bien satisfaite d'entonner soudain un air d'opéra d'une voix de soprano, ou de parler des langues étrangères, ou de jouer au violon les danses hongroises de Brahms, ou de devenir un bon skipper. Bref, il m'aurait suffi de faire comprendre qu'on se trompait sur mon compte quand on s'entêtait à dresser
la liste de ce que je ne savais pas faire. Car je ne savais pratiquement rien faire, souffrant d'« insuffisance
motrice» depuis mon enfance. Et maintenant encore, quoi que je fasse, j'ai l'impression d'être totalement inadaptée. Je suis professeur de lettres et d'histoire dans un lycée et, souvent, je rentre chez moi triste, avec la sensation de ne pas avoir fait un bon cours, de ne pas avoir obtenu de résultats et de ne pas avoir été utile à mes élèves; et je me méprise pour tout cela.


Mais quand j'écris, en revanche, je ne me complique pas l'existence. Je le fais pour le plaisir. D'ailleurs, j'écris en secret, avec le remords de voler du temps à la réalité. Si je sens un fourmillement au cerveau et que je dois écrire, et qu'on m'invite à sortir, je me garde bien de dire la vérité, j'avance toute une série d'excuses: pile de linge à repasser, copies à corriger et autres raisons du même tonneau.
J'ai découvert que l'écriture, contrairement à la musique, aux langues, au sport et aux autres matières apprises au lycée, rachète le réel, et d'une façon toute particulière. Prenez quelqu'un que personne n'aime, dans la réalité : si vous le transformez en personnage, vous pouvez le faire aimer beaucoup. J'ai écrit sur des gens qui n'avaient ni chance ni amour dans leur vie, en espérant qu'ils en trouvent au moins auprès de mes lecteurs. Dans le monde merveilleux de l'imagination. Mais il ne s'agit pas seulement d'imagination. Ce que je raconte est en partie vrai et en partie inventé. Les deux se mélangent si bien que je ne me rappelle plus ce que j'ai inventé et ce qui est réel; et il m'arrive souvent d'attribuer des caractéristiques inventées à des personnes que je me mets alors à regarder comme des personnages, et vice versa. Je me tiens sur une frontière impalpable, comme une funambule, comme quand on s'amuse à ces petits jeux superstitieux du genre: « Si je réussis à marcher exactement le long de cette rangée de carreaux ... »

 

Jusqu'à une date récente, j'écrivais pour moi. Pour fuir, mais aussi pour retenir et sauver de la mort et de l'oubli les personnes et les émotions.

 

 

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