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30 septembre 2021 4 30 /09 /septembre /2021 13:32

 

Il y a là, devant la case, un vieil homme qui ne sait rien de

«poésie », et dont la voix seule s'oppose. us cheveux gris sur la tête

noire, il porte dans la mêlée de terres, dans les deux histoires, pays

d'avant et pays-ci, le pur et rétif pouvoir d'une racine. Il dure, il

piète dans la friche qui ne procure. ( À lui les profonds, les possibles

de la voix ! ) J'ai vu ses yeux,j'ai vu ses yeux égarés chercher l'espace

du monde.

 

 

 

Du temps de l'esclavage dans les isles-à-sucre, il y eut

un vieux-nègre sans histoires ni gros-saut, ni manières à

spectacle. Il était amateur de silence, goûteur de solitude.

C'était un minéral de patiences immobiles. Un inépuisable

bambou. On le disait rugueux telle une terre du

Sud ou comme l'écorce d'un arbre qui a passé mille ans.

Pourtant, la Parole laisse entendre qu'il s'enflamma soudain

d'un bel boucan de vie.

Les histoires d'esclavage ne nous passionnent guère. Peu

de littérature se tient à ce propos. Pourtant, ici, terres

amères des sucres, nous nous sentons submergés par ce

noeud de mémoires qui nous âcre d'oublis et de présences

hurlantes. À chaque fois, quand elle veut se

construire, notre parole se tourne de ce côté-là, comme

dans l'axe d'une source dont le jaillissement encore irrésolu

manque à cette soif qui nous habite, irrémédiable.

Ainsi, m'est parvenue l'histoire de cet esclave vieil

homme. Une histoire à grands sillons d'histoires

variantes, en chants de langue créole, en jeux de langue .

française. Seules de proliférantes mémoires pourraient

en suivre les emmêlements. Ici, soucieux de ma parole, je

ne saurais aller qu'en un rythme léger flottant sur leurs

musiques.

P 17 – 18

 

Durant son peu de temps libre, et

à l'issue de ses vêpres du dimanche, le Béké mignonne un

molosse redoutable destiné à traquer les foubins qui

fuient les servitudes. Nul, jusqu'alors, n'a pu déjouer

l'effrayante traque de l'animal. Le Maître l'adore sans

doute à cause de cela. TI n'a d'embellie de sourire qu'à

l'intention de ce fauve. Et quand, sur sa véranda, il gratte

d'une mandoline nacrée, le molosse soupire comme une

amante orientale. Les esclaves de la région et ceux de son

domaine, d'aussi loin qu'ils puissent être, s'abandonnent

aux chairs de poule en percevant cette mélodie salope.

P 20

 

Le molosse exprimait la cruauté du Maître et de cette

plantation. Il était maladivement vivant. Quand le vieil

homme esclave longeait son grillage, il le suivait d'un oeil

de feu. De temps en temps, le vieux-bougre lui jetait un

regard, quelque chose de glissé, et de terne. Et leurs yeux

se croisaient sur sept nièmes de secondes. L'affrontement

dura ainsi des mois durant. Le molosse ramena des bois

six ou sept nègres marrons. Il égorgea une Congo qui

s'était prise d'une décharge. Le temps passant, il semblait

encore plus regrettable. Et si les décharges demeurèrent

régulières ( agressions sans manman, suicides ou démences

volcaniques de certains ), il fut de moins en moins

fréquent de voir quiconque s'enfuir en direction des bois.

Le molosse montait en face des âmes captives une garde

effroyable. C'est dire si l'on fut ébahi de voir que le vieil

homme l'avait quand même défié.

Mais comment donc cela avait été possible, pour lui. si

vieux et si près de la mort ? Je vais, sans craindre mensonges

et vérités, vous raconter tout ce que j'en sais. Mais

ce n'est pas grand-chose.

P 41 – 42

 

De cette mesure en démesure. Pourtant,

tout cela se situe dans une infime partie de moi. Ce

que j'appelle« moi »peut nicher aussi dans une partie

infime de ce que je perçois. Ou que je reçois. Je ne suis ni

passif ni actif. Ni en vouloir ni en coma. Un état pas ordinaire

 à l'autre bord de ce monde mais avec lequel je

peux vivre ce monde, cette jambe brisée, ce pauvre corps

ridé, ce monstre impitoyable raidi en face de moi. Sans

savoir pourquoi, je veux m'offrir un nom. M'attribuer un

nom comme à l'heure des baptêmes que le Maître

ordonnait. Je ne trouve rien. Il y a tant de noms en moi. Tant

de noms possibles. Mon nom, mon Grand-nom, devrait

pouvoir les crier tous. Les sonner tous. Les compter tous.

Les brûler tous. Leur rendre justice à tous. Mais cela

n'est pas possible. Rien ne m'est désormais possible.

Tout m'est au-delà du nécessaire et du possible. Au-delà

du légitime. Ni Territoire à moi, ni langue à moi, ni Histoire

à moi, ni Vérité à moi, mais à moi tout cela en

même temps, à l'extrême de chaque terme irréductible, à

l'extrême des mélodies de leurs concerts. Je suis un homme.

Je crois pleurer mais pleurer n'a pas de sens. Je crois

encore ressentir une souffrance, ou même un frisson de

peur quand le monstre se rapproche de moi. Mais tout

cela n'est que réflexe de chair. Souvenirs fous de muscles.

Sensible fixe de mes os. Mes os. Que diront-ils de moi ?

Comme ces peuples réfugiés dans une pierre, je vais

aboutir à quelques os perdus au fond de ces Grands-bois.

Je les vois déjà, ces os, architecture de mon esprit,

matière de mes naissances et de mes morts. Certains

feront poussières, d'autres roches. Certains se sculpteront jusqu'à

l'informe, d'autres rêveront du cristal et des

flûtes chantantes. Certains feront coquille sur le mystère

d'une perle, d'autres iront l'invariable des cercles

incommencés qui répugnent à finir, Mais cela n'a pas

d'importance: ma salive a le goût de l'aurore. Le

monstre, dit-on, se rapprocha. Mufle fétide. L'homme

ne fut même pas surpris quand l'énorme gueule atteignit

son visage.

P 123 – 124

 

Le chien réapparut. Le Maître n'eut même pas un sursaut

de plaisir. L'animal venait vers lui et le Maître ne

l'identifiait pas. Il avait lâché un tueur, lui revenait un

énorme animal, trop serein et trop calme. Le Maître

s'agenouilla et le serra contre lui. Il le serrait comme on

serre un cadavre pour lui ramener la vie. Mais le molosse

avait changé. Ses yeux étaient mobiles. Ses yeux étaient

brillants. Son muscle était tranquille, presque mol. Alors,

le Maître pleura sur son monstre perdu.

P 125

 

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