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31 août 2019 6 31 /08 /août /2019 17:03

 

Il attendit, en effet. Il attendit deux ans. Un soir de juillet 1982,
il fit monter Antonia dans sa voiture et l'emmena
hors du village. Il alla se garer sur un chemin de
terre, à l'écart de la route. Il l' embrassa bien moins
chastement que la première fois, se mit à respirer
lourdement et la pénétra sur la banquette arrière
après lui avoir uniquement retiré les vêtements qui
pouvaient faire obstacle à son entreprise. Quand
ce fut terminé, il remonta son pantalon et sortit
fumer une cigarette qui rougeoyait dans la nuit.
Antonia utilisa son t-shirt pour essuyer le sperme
répandu sur son ventre et tâtonna dans l'obscurité
à la recherche de sa culotte qu'elle récupéra finalement
sous le siège du passager. Elle sortit rejoindre
Pascal B. et l'enlaça tendrement, par-derrière, la
joue appuyée contre ses épaules. Il se retourna et
la serra contre lui en la couvrant de baisers. Il n'y
avait eu ni beaucoup de douleur ni beaucoup de
plaisir et pas du tout de sang. Les choses ne ressemblaient
pas vraiment à ce qu'elle avait imaginé
depuis si longtemps mais ce n'était pas grave. Elle
vivait une aventure merveilleuse et se sentait pleine
d'amour et de gratitude.
p 41

 

À Paris, désormais, on attend ses photos avec
plus d'impatience que ses articles. C'est sans doute
pourquoi il persiste à s'infliger le spectacle de ces
mises à mort quotidiennes qui engourdissent peu
à peu son coeur et son âme et le plongent dans une
lassitude à laquelle il craint de ne jamais pouvoir
échapper. On verra ses photos et grâce à elles, tout
le monde saura ce qui s'est un jour passé ici, le souvenir
de ceux qui sont morts en Tripolitaine ne disparaîtra
pas dans le néant et personne ne pourra
ignorer qu'ils ont vécu. Gaston C. lutte en vain
contre le silence et l'oubli.
p 60

 

C'est la bataille de la vie qui m'aura fortifié et c'est moi qui
te fortifierai. Il est fier d'avoir refusé de servir totalement
la propagande italienne. Malgré les supplications,
je me suis reposé à faire les chroniques qu'on
. attendait de moi, parce que j'aurais jugé malhonnête
de dire ce que je ne pensais pas, et que j'aurais dû me
résoudre, si je m'étais décidé à dire ce que je pensais,
à quitter ce sol où la moindre dissonance est baptisée
"trahison': où on veut, à tout prix, que tout soit bien
même si tout est mal et que tout soit charmant quand
presque tout est terrible.
p 61

 

Viens. Il l'entraîna sur la banquette arrière et l'embrassa avec une fougue
déplaisante et sans lui laisser le temps de répondre
à son étreinte ou de lui rendre ses caresses, il glissa
une main fébrile sous sa robe et enfonça brutalement
un doigt dans son sexe. Antonia voulut d'abord le
calmer et le libérer de sa maladresse, elle ne lui dit -
pas qu'il lui faisait mal, elle murmura aussi doucement
qu'elle le-pouvait, attends, s'il te plaît, attends
un peu, mais il secouait la tête convulsivement, il
lui léchait l'oreille, la barbouillant de salive, je n'en
peux plus, tu ne peux pas savoir, je n'en peux vraiment
plus. Sa voix tremblait et Antonia ne savait pas
ce qui de cette voix tremblante ou des mots qu'elle
prononçait était le plus vulgaire, elle essaya de le
repousser sans se départir de sa douceur, en répétant,
attends, embrasse-moi, mais il ne l'entendait
même plus et il la pénétra en écartant l'élastique
de sa culotte. Antonia cessa de lutter. Elle se sentait
trahie par la docilité de son corps qui s'offrait
mollement, elle s'entendait gémir alors que la vulgarité
insigne de cette voix d'homme, pleine d'un
désir qui ne la concernait même pas, faisait voler
en éclats ses rêves d'encens, de tendresse et de draps
blancs et, au bout de quelques instants, Pascal B.
jouit en poussant un râle qu'elle aurait préféré ne
pas entendre et elle ferma les yeux pour rien tandis
qu'il retombait lourdement sur elle.
p 77

 

on ne sait
jamais comment se conduire avec les morts, ni à
quelle distance d'eux se tenir, aucune distance ne
convient sans doute,
p 95

 

Le regard ne s'appuie sur les images que pour les traverser
et saisir, au-delà d'elles, le mystère éternel et
sans cesse renouvelé de la Passion. Oui, les images
sont une porte ouverte sur l'éternité. Mais la photographie
ne dit rien de l'éternité, elle se complaît
dans l'éphémère, atteste de l'irréversible et renvoie
tout au néant.
p 108

 

S'il avait pu exister une photo de la mort
du Chsist, elle n'aurait rien montré d'autre qu'un
cadavre supplicié livré à la mort éternelle. Sur les
photographies, les vivants mêmes sont transformés
en cadavres parce qu'à chaque fois que se déclenche
l'obturateur, la mort est déjà passée.
p 109

 

Rista M. découvre que, curieusement,
les hommes aiment à conserver le souvenir
émouvant de leurs crimes, comme de leurs noces,
de la naissance de leurs enfants ou de tout autre
moment notable de leur vie, avec la même innocence.
L'invention de la photographie leur a donné
l'irrésistible occasion de céder à ce penchant. L'idée
qu'ils portent ainsi contre eux-mêmes le plus accablant
des témoignages ne les effleure apparemment
pas. Pourquoi devraient-ils s'en soucier?
p 118

 

En cette même année,
un photographe sud-africain, Kevin C, remporta
le prix Pulitzer pour l'une d'entre elles. On y voit
un enfant, le ventre gonflé et les membres squelettiques,
prostré sur le sol et, posé derrière lui, un
vautour qui le fixe de ses yeux vides. Très rapidement,
apparurent des photomontages sur lesquels
la tête de Kevin C remplace celle du vautour. De
bonnes âmes indignées lui reprochaient d'avoir
actionné le déclencheur au lieu de secourir l'enfant.
Que la photo soit obscène, c'était indiscutable pour
Antonia, comme ce devait être également indiscutable
pour Kevin C lui-même et c'était sans doute
la raison pour laquelle il l'avait prise, afin que nul
ne puisse prétendre ignorer l'obscénité du monde
dans lequel il consentait à vivre.
p 194

 

Peut-être aurait-elle jugé qu'elle était enfin
parvenue à atteindre la simplicité des photos qui
la touchaient tant lorsqu'elle était enfant, les portraits
de famille, les polaroïds, les photos d'identité
rangées dans des enveloppes jaunies ou plaquées
sur la pierre des tombeaux qui, toutes, dans leur
innocence impitoyable, disent la même chose, des
hommes ont vécu, mais désormais, la mort est passée,
en vérité, la mort est déjà passée au moment
même où une main anonyme actionne le déclencheur,
dans l'immeuble de la Loubianka, les prisons
de Phnom Penh ou, plus loin encore, dans
un appartement de Santiago du Chili, alors que le
soleil éclaire à contre-jour le visage d'une étudiante
souriante tenant entre ses mains l'étui en cuir d'un
appareil photo et qui n'eut d'autre sépulture que
ce portrait et alors, peut-être, Antonia aurait pu
songer que tous ces clichés dont elle avait si honte
d'être l'auteur, les joueurs de pétanque, les comités
des fêtes, les élections de miss ou les jeunes gens
posant en cagoule dans le maquis, le fusil à la main,
sous des drapeaux à tête de Maure disaient au fond
eux aussi la même chose, avec la même innocence
et, bien sûr, la même absence de pitié.
p 217

 

 

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