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12 mai 2019 7 12 /05 /mai /2019 20:28

 

Tout à coup, cela paraît facile de faire un gâteau, d'élever un enfant. Elle aime son fils avec candeur, comme la plupart des mères - elle ne lui en veut pas, elle ne, veut pas partir. Elle aime son mari et est heureuse d'être mariée. Il est possible (il n'est pas impossible)
qu'elle ait glissé de l'autre côté d'une ligne invisible, la ligne qui l'a toujours séparée de ce qu'elle préférerait ressentir, de ce qu'elle préférerait être. Il n'est pas impossible qu'elle ait subtilement mais profondément changé, là, dans cette cuisine, en ce moment d'une extrême banalité: qu'elle se soit retrouvée. Elle s'y est efforcée pendant si longtemps, avec tant d'opiniâtreté, une telle bonne foi, et maintenant elle a découvert l'art de vivre heureuse, en restant elle-même, comme un enfant apprend à un moment donné à garder l'équilibre sur une bicyclette. Tout se passera bien, semble-t-il. Elle ne perdra pas espoir. Elle ne se lamentera pas sur ses possibilités gâchées, ses talents inexplorés (et si elle n'avait aucun talent, après tout ?). Elle va continuer à se consacrer à son fils, à son mari, à sa maison et à ses tâches, à tout ce qu'elle a reçu. Elle désirera vraiment ce second enfant.

p 84 - 85

 

Clarissa aura été amoureuse: d'une femme. Ou d'une jeune fille, plutôt; oui, d'une jeune fille qu'elle a connue dans sa jeunesse ; une de ces passions qui s'embrasent quand on est jeune - lorsque vous croyez sincèrement que votre découverte de l'amour et des idées est unique, que personne ne les a jamais perçus comme vous ; durant cette brève période de la jeunesse où l'on se sent libre de faire ou de dire n'importe quoi; de choquer, de voler de ses propres ailes; de refuser le futur qui vous est proposé et d'en exiger un autre, beaucoup plus noble et plus surprenant, entièrement déterminé et maîtrisé par soi-même [...]

p 86

 

Cela ressemblait aux prémices du bonheur, et il arrive parfois à Clarissa, trente ans plus tard, de ressentir un choc en pensant que c'était le bonheur; que toute cette expérience tenait dans un baiser et une promenade, l'attente d'un dîner et un livre. Le dîner est aujourd'hui oublié; Doris Lessing a depuis longtemps été éclipsée par d'autres auteurs; et même la relation sexuelle, une fois que Richard et elle en furent parvenus à ce stade, avait été fougueuse mais malhabile, insatisfaisante, plus affectueuse que passionnée. Ce qui demeure intact dans la mémoire de Clarissa plus de trente ans après, c'est un baiser au crépuscule sur un carré d'herbe jaunie, et une promenade autour d'un étang à l'heure où les moustiques bourdonnent dans la lumière faiblissante. Cette perfection-là subsiste, et elle est parfaite parce qu'elle semblait, à cette époque, promettre encore davantage.
Dorénavant, elle sait: ce fut le moment, là, précisément. Il n'y en eut pas d'autre.

p 102

 

 

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