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14 juin 2019 5 14 /06 /juin /2019 20:08


Lorsqu’il était rentré chez lui après sa journée de travail, il avait quitté sa veste et s’était assis sur le fauteuil en face de la grande baie vitrée, regardant sans voir les arbustes en fleurs du jardin, vidé de toutes pensées, absent au monde dans cet univers familier qu’il connaissait si bien et dont pourtant aujourd’hui il éprouvait l’extraordinaire vacuité. Il n’entendit même pas la voix de Julia « C’est toi Winston ? » qu’il n’oubliait jamais d’embrasser dès qu’il entrait dans la maison, ni même ses pas qui s’approchaient de lui… A peine sentit-il ses doigts qui lui caressaient la nuque et le haut des épaules dans un geste tendre destiné à lui ôter les tensions qu’il avait accumulé…
- Encore une journée éprouvante au labo…
Depuis qu’il travaillait sur le nouveau programme de recherche, Winston rentrait souvent déprimé, mais Julia devina que ce soir-là, il avait franchi un palier dans cette sorte de désespoir morbide qui l’accablait. Cela avait commencé insensiblement lorsqu’ils étaient passés de l’expérimentation animale à des tests grandeurs natures sur des cobayes humains, des repris de justices condamnés à perpétuité dont personne n’entendrait jamais parler car le programme était classé « secret ultime » ce qui signifiait que pour le reste de la société il n’existait pas…
- Si tu voyais ça Julia… Ce qu’on leur fait subir… Ils sont attachés des heures entières devant leur télécran à regarder des émissions préparées par « le ministère de la propagande »… On note leurs réactions, on mesure les taux de sécrétions hormonales, on quantifie l’activité des neurones, on évalue l’influence de ce qu’ils regardent en continue sur leur capacités cérébrales…
- N’y pense plus… Tu es avec moi maintenant…
- Le pire Julia c’est que je vois la dégradation mentale qui s’opère sur nos sujets, au bout d’un certain temps après avoir d’abord résisté de toutes leurs forces en essayant d’arracher les liens qui les entravent ou de fermer les yeux maintenus ouverts, ils vocifèrent des phrases incohérentes reflétant les pensées qu’ils éprouvent, ils deviennent des éponges mentales absorbant ce qu’ils entendent et régurgitant des propos plus débiles les uns que les autres…. Puis, ils se réfugient dans cet état d’apathie mentale qui les laisse prostrés et hagards, ils se mettent à baver en geignant jusqu’à tomber d’épuisement avant qu’on ne les libère inconscients pour les ramener dans leur cellule…
- Je te prépare un café chéri… Mais promets-moi de ne plus parler de ton travail…
- J’ai suivi un des types que l’équipe de sécurité ramenait en cellule, un type plutôt avenant dont le regard juvénile m’avait inspiré de l’empathie, je l’ai observé à travers le judas de la porte… Je l’ai vu qui se dénudait tout à coup pour saisir les aliments de son repas et se les bourrer dans l’anus…
- Winston arête ! Je ne veux pas entendre ça…
- C’est là que j’ai compris… J’ai entrevu la finalité du programme mis au point par le ministère de la propagande… A force de regarder ces émissions et d’écouter des pensées de merde ces pauvres types avaient fini par prendre leur cul pour leur tête… Cela m’apparaissait maintenant comme une évidence… Ce qui leur arrivait c’était ce qui allait nous arriver… Après la phase de test, ces émissions seraient bientôt diffusées sur les télécrans et elles nous étaient destinées… Je suis retourné au cœur du labo et je suis entré dans la pièce sécurisée où l’on conservait les centaines d’émissions prêtes à être visionnées, passant outre l’interdiction formelle, qui nous était imposée, de ne jamais regarder ce que voyaient nos cobayes, j’ai lancé la vidéo et voilà ce que j’ai vu…

 

Attention, nous déclinons toutes responsabilités quant au visionnement de ces vidéos qui peuvent occasionner de graves dommages cérébraux…

 

 

 

Pascal Praud en est en quelque sorte le parangon, l’idéal typique aurait dit Max Weber avec l’aplomb d’une suffisance emprunte de crétinisme « il ose tout » selon la formule d’Audiard. Entouré  d’Affidés qui excellent dans la bêtise et usant d’une large palette roborative qui à défaut de stimuler la pensée peut faciliter la gerbe, il incarne un journalisme qui est à l’intelligence ce que sont à l’odorat  les dernières vapeurs d’une flatulence trop longtemps retenue…


Les deux personnages, Julia et Winston sont les héros du roman de Georges Orwell « 1984 »

 

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