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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 20:23

 

 

Quant à vous, dans l'immobilité soudain totale,
vous retournez entre vos doigts ce livre que vous
n'avez pas lu, mais par la présence duquel commence
à s'imposer si fortement à vous un autre livre que
vous imaginez, ce livre dont vous désireriez tant qu'il
fût pour vous, dans les circonstances présentes, ce
guide bleu des égarés à la quête duquel court, nage,
et se faufile ce personnage embryonnaire qui se débat

dans un sous-paysage encore mal formé, reste
silencieux devant le douanier Janus dont le double visage

est surmonté d'une couronne de corbeaux, chacune de

leurs plumes noires bordée d'un liseré de
flammes. qui s'élargit de telle sorte que toutes leurs
ailes bientôt sont en flammes, puis tout leur corps, puis
leur bec et leurs pattes semblables à du métal chauffé à
blanc. seuls leurs yeux demeurant comme des perles
noires froides au milieu de cet embrasement.

 

p 231

 

 

Vous dites ; il faudrait montrer dans ce livre

le rôle que peut jouer Rome dans la vie d'un homme à Paris ;

 

p 277

 

Le mieux serait sans doute de conserver à ces

deux villes leurs relations géographiques réelles,

et de tenter de faire revivre sur le mode de la

lecture cet épisode crucial de votre aventure, le

mouvement qui s'est produit dans votre esprit

accompagnant le déplacement de votre corps d'une gare à l'autre

à travers tous les paysages intermédiaires.

Vers ce livre futur et nécessaire dont vous tenez

la forme dans votre main.

 

p 283

 

 


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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 17:47

 

 

 

On dirait du Rohmer, genre Pauline à la plage

ou un autre peut être conte d'été,

en tout cas un de ces films où quelqu'un

aime quelqu'un qui en aime un autre.

Car ici aussi, il s'agit d'amour et

de non dit, d'un amour, ou de sa possibilité

et de mots qu'on échange dans une conversation

de pièges que l'on se tend

dans une intimité qui perrmet

la confidence, l'échange

entre des êtres qui jouent

et qui cherchent à travers les mots

à éclaicir ce qu'ils vivent.

 

 


 
Sa femme me fut très sympathique: c'était une gamine qui me dit gentiment de l'appeler Clelia et qui nous laissa seuls le temps qu'il fallait, mais, le soir, lorsqu'elle reparut devant nous pour sortir en notre compagnie, elle était devenue une femme ravissante dont, si
j'avais été un autre, j'aurais baisé la main.

 

p 33


Pavese note dans son journal, le 8 octobre 1948, que les prénoms de femmes haïes commencent par E, celles courtisées et intangibles par C. : Elena, Elvira; Concia, Cate ".
Sous peu, le romancier allait rencontrer Constance Dowling.

 

 

constance-Dowling-et-Pavese.jpg

 

 

On parle avec une étrange prudence quand on  est à demi nu  : les mots n'ont plus le même son  que d'habitude, parfois on se tait et il semble que  le silence lui-même libère des paroles ambiguës.
Clelia avait une façon extatique de jouir du soleil, étendue sur les rochers
, de se fondre avec ceux-ci et de s'aplatir contre le ciel, répondant à peine d'un chuchotement, d'un soupir ou d'un geste brusque du genou ou du coude aux brèves paroles de la personne qui était à côté d'elle. Je m'aperçus bientôt que, lorsqu'elle était étendue ainsi, Clelia n'écoutait vraiment rien. Doro, qui le savait, ne lui parlait jamais. Il restait assis sur sa serviette, mains croisées sur ses genoux, sombre et inquiet; il ne s'étendait pas comme Clelia; et si, parfois, il essayait de le faire, au bout de quelques minutes on le voyait se tortiller, se retourner et se mettre sur le ventre, ou se rasseoir comme précédemment.

Mais on n'était jamais seuls. La plage tout entière grouillait et causait ~ c'est pour cela que Clelia préférait au sable de tout le monde les rochers, la pierre dure et glissante. Lorsqu'elle se relevait, secouant ses cheveux, abrutie de soleil et riant,
elle nous demandait de quoi nous avions parlé et regardait qui était là
. Il Y avait des amies, il y avait Guido, il y avait toute la bande. L'un sortait alors de l'eau. Un autre y entrait prudemment. Guido, dans son peignoir en tissu éponge blanc, arrivait
avec des connaissances toujours nouvelles, qu'il congédiait au pied du parasol. Et puis, il grimpait sur le rocher et blaguait Cie lia, mais il n'entrait jamais dans la mer.

 

P 109

 

« … Il faut comprendre la vie, dit-il encore, en clignant de l’œil avec une expression gênée. La comprendre quand on est jeune. »

 

P 117

 

-     Pourquoi lui racontes-tu cela ? dit Doro. Pour supporter les souvenirs d’enfance d’un autre, il faut en être amoureux.

-       Mais il m’aime », dit Clelia.

 

P 139

 

Il n'y avait que quelques jours que j'étais à la mer et j'avais l'impression qu'il y avait un siècle. Pourtant, il ne s'était rien passé. Mais la nuit, quand je
rentrais, j'avais le sentiment que toute la journée écoulée - la banale journée de plage - attendait de ma part je ne sais quel effort d'élucidation pour que je puisse m 'y reconnaître.

 

P 171

 

Après le dîner, Guido nous rejoignit à la villa avec un certain air de fête, nous amenant Ginetta dans son auto. Pendant que Doro et Guido parIaient de choses de leur travail, moi j'écoutais CIelia et Ginetta et je repensais à cette saillie de Doro
quand nous descendions de la montagne: que la caractéristique de quelqu'un qui se marie, c'est de vivre avec plus d'une femme. MaisGinetta était-elle une femme? Son sourire boudeur et le côté envahissant de certaines de ses opinions en fai-
saient plutôt un adolescent sans sexe. Je comprenais de moins en moins comment Clelia avait pu, étant jeune fille, ressembler à cette Ginetta. Il y avait chez celle-ci une gaminerie réservée
, retenue, mais qui, parfois, lui libérait 1 tout le corps.
Ce n'était certainement pas elle qui se serait confessée à ses amis, et pourtant
, quand on la regardait parler, on avait le sentiment que rien ne restait caché en elle. Les yeux gris qu'elle ouvrait sans ostentation avaient une clarté aérienne.

 

P 173

 

- Mais toutes les années sont idiotes. C’est une fois qu’elles sont passées

qu’elles deviennent intéressantes.

 

P 199

 

« … Professore, me dit-il après un bref silence, il suffit de faire de la nuit le jour.

Tout devient beau. »

 

P 223

 

 

Improbable rapprochement, Bea Szenfeld prensete  une expo intitulée "Sur la plage"

Bea Szenfeld est une designer textile née en 1972 en Pologne. Depuis 1982 elle vit en Suède et réside actuellement à Stockholm. Ses créations haute couture sont issues de vêtements seconde main et de tissus récupérés lors de braderies.

 

Bea_Szenfeld-Sur_la_Plage_7_low-565x798.jpg

 

Bea_Szenfeld-Sur_la_Plage_10.jpg

 

Bea_Szenfeld-Sur_la_Plage_8_low-565x798.jpg

 

 

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2 octobre 2010 6 02 /10 /octobre /2010 19:11

L.MALET.jpg

 

 

 

Un sentiment instinctif m'a fait tourner la tête et je l'ai  aperçue depuis l'autre côté de la rue. Appuyée contre un mur  lépreux, elle s'érigeait, immobile comme une statue.

Elle portait des bottes de cuir noir à hauts talons et des  gants également de cuir qui luisaient dans la pénombre, cap- tant le plus ténu rais de lumière, comme s'ils ruisselaient  d'eau. Une jupe sombre, retenue par une ceinture à grosse  boucle de métal, lui arrivait aux genoux, laissant apparaître,  entre l'ourlet et le haut des bottes, la soie d'un bas noir. Un  chandail clair moulait son buste. Orgueilleusement, ses seins  de putain pointaient, lançant un double défi de leurs deux  bouts acérés. Sa physionomie vulgaire, aux yeux profondément enfoncés dans les orbites, à la bouche béante comme  celle d'une noyée, exprimait une sorte de mépris hébété.

Je l'ai aperçue depuis l'autre côté de la rue et elle m'a  rappelé qu'il existait des femmes et qu'elle était mieux qu'un  échantillon de ce sexe, qu'elle représentait pour moi, à ce  moment, la Femme elle-même, et en même temps quelque  chose d'autre, de dangereux et de sacré, une goule dispensatrice de plaisir.

Je l'ai aperçue depuis l'autre côté de la rue et, dès que  je l'ai eu aperçue, j'ai eu envie d'elle à en crier. Elle s'offrait  à l'étal, à moi sur un signe. Il n'était que de s'entendre sur le prix... .  

Ce rappel pécuniaire m'a fait retomber sur terre. Je n'avais pas d'argent. Ou si peu. Mon désir de bénéficier des caresses tarifées de cette femme s'en est accru, nuancé d'un  peu de haine.

Je me suis éloigné lentement, tordant le cou pour ne la  point perdre de vue.

Elle restait spectralement immobile, phosphorescente de la tête aux pieds, comme une viande en décomposition.

 

 

 

p 32


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28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 18:49

 


Je disparais pour jamais et l'ombre de mon ombre s'effacera aussi.

p 18


Parce qu'il faut bien commencer et que n'importe quel commencement est comme un mur énorme qu'on ne pourrait franchir qu'au prix de mille peines ou comme un escalier sans marche.

p 29

 

Tu n'échapperas pas plus lontemps à la trame des mots qui cimentent les morceaux de ce corps.

p 32

 

Tu checherais en vain à te soustraire à la remontée des mots qui se lient aux souvenirs de ton corps.

p 35

 

Daniele Sallenave


 

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19 mai 2010 3 19 /05 /mai /2010 18:47



"... car l'homme est un hasard, et,

pour l'essentiel, le monde est fait d'oubli."

 

p 49


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28 avril 2010 3 28 /04 /avril /2010 10:16

 


" Je me conduis comme une vraie salope.
- Sois tranquille. Y'a des numéros pires que ça.
- Non, je veux dire par rapport à Elisabeth... Tu te rends compte de quoi je suis capable?!...
- On est tous capables du bien comme du mal. Ça dépend des circonstances. C'est comme ça : y'a pas les saints d'un côté et les ordures de l'autre. Ça dépend dans quel état
d'esprit on est.
Et hop ! je lui libère une jambe. On pousse un soupir de satisfaction, puis elle me tend
l'autre.
- Ce qui est terrible, dit-elle, c'est qu'il y a encore plus de plaisir à faire des trucs moches."

p 160 Criminels


Faut croire...


Djian c'est l'art du quotidien pris à l'état brut

l'intrusion dans des lieux cachés

en dehors du champ traditionnel de la littérature

pour planter une scène brute de décoffrage.


"Je suis en train de me faire saigner les gencives et ma bouche est gonflée de mousse mais
c'est un mal nécessaire pour obtenir une bonne hygiène. J'ai mis fin quelquefois, dans une
situation semblable, à des discussions dont je ne voyais pas le moindre bout, vu que nous
sommes en slip tous les deux et que je suis bien placé pour la prendre par-derrière. J'ai même tué de vraies engueulades dans l'œuf, lui coupant net la parole en lui glissant sans prévenir mon serpent entre les jambes. Mais je ne l'ai jamais fait avec du dentifrice plein la bouche.
Elle m'interroge vaguement du regard. Je prends l'air de celui sur qui toutes ces âneries
sont tombées comme dans l'oreille d'un sourd. Puis je lui fais signe de s'écarter afin que je puisse utiliser le lavabo. Elle s'assoit sur le bord de la baignoire et continue de se démaquiller pendant que je m'asperge la figure d'eau glacée.
Ensuite, on échange nos places et je grimpe dans la baignoire pour me laver les pieds. Elle
se met de la crème sur le visage."

p 142 Criminels

 

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7 avril 2010 3 07 /04 /avril /2010 19:23

Livre00


Leurs crimes à eux (les Européens) se font au nom de la civilisation, alors que ceux que commet l'Orient sont des actes barbares.

p 219


En Occident, disait Etlenne de Brissac, la plupart des gens cultivés étaient persuadés qu'il n'existait pas d'autre manière de vivre que la leur, ils s'imaginaient  . que leur façon de penser était la seule valable, qu'ils avaient toujours le bon droit de leur côté.  C'est pourquoi ils ne cessaient de discuter de la manière dont ils allaient mettre de l'ordre dans le monde entier,  le civiliser, lui indiquer le chemin à suivre.

p 239


Tu sais, tout ce qui s'est fait de bon en ce monde, c'est toujours un tout petit nombre

qui l'a fait. Ceux qui détruisent sont les plus nombreux, parce que c'est facile de détruire [...]

tandis que construire, ça exige beaucoup de patience, ça demande de la sueur et des larmes,

ça demande du sang. Le plus souvent, une vie entière ne suffit pas pour voir le résultat.

p 267

 

Non, ce n'est pas ça que nous voulions, nous n'avons pas lutté pour changer ce que l'homme a sur le dos mais ce qu'il a dans la tête, nous avons lutté pour la liberté et pour la dignité, non pas pour participer à cette comédie qui dure depuis des années et des années.

p 268

 

Est-ce qu'on peut lutter pour un monde meilleur quand on accepte de s'incliner devant celui qui existe autour de soi, de se soumettre à ses lois, de se plier à ses exigences ?

p 268

 

Il y a des millions de gens dans l'histoire qui se sont battus pour une religion ou pour une autre, qui se sont sacrifiés pour une idée, pour la liberté ou pour la démocratie. Mais a-t-on jamais entendu dire que quelqu'un ait accepté d'endurer prisons et tortures, de se faire fusiller pour une banque ?

p 271

 

Cela fait des milliers d'années que notre peuple applique le système du Petit Poucet, il laisse derrière lui des petits repères, il sème des légendes, des contes, des chansons, il coupe son histoire en petits morceaux et les caches pour les préserver de ceux qui veulent faire disparaître les époques et les évènements qui ne les arrangent pas. C'est sa manière à lui de ne pas s'égarer, il sait ainsi qu'après la tourmente il pourra retrouver son chemin...

p 306


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2 avril 2010 5 02 /04 /avril /2010 16:46

Livre00

 

 

 

Bret-Easton-Ellis.jpeg

 

 

Ellis nous parle d'une Amérique sous transxène, qui s'enfile les anxiolytiques comme on boirait de la tisane cherchant inlassablement le secret qui permettrait à tous les enfants désaxés qu'elle produit à la pelle, victimes des angoisses de leurs parents de trouver un sens à la vie.

Ellis nous parle de lui, ou d'un phantasme de lui, d'un personnage qui ne s'appartiendrait plus qui se diluerait dans une biographie imaginée par un double qui se regarderait en réalisant qu'il n'est déjà plus lui-même.

 

« Eh bien, l'auteur du livre n'est pas dans le livre, a été la réponse de Kimball, accompagnée d'un sourire qui se voulait rassurant et ne l'était absolument pas. Je veux dire que Bret Ellis n'est pas un personnage du livre et jusqu'à présent l'agresseur ne s'est intéressé qu'à des gens dont les identités ou les noms étaient semblables à ceux des personnages de fiction. » Silence. « Vous n'êtes pas un personnage de fiction, n'est-ce pas, Mr. Ellis ? »

p 162

 


Ellis recrache tout ce qu'il ingère mélangeant les influences, se nourissant des mots des autres et du mal d'un pays qui phagocyte son écriture jusqu'à laisser croire qu'il est l'Amérique, mais Ellis est un faussaire qui dit la vérité.

Ellis nous parle du père et c'est là qu'il est monstrueux, un monstre qui tout à coup nous apparaît tellement humain qu'on fini parl'aimer.

 

 

"... mais c'était ce qui se passait quand vous refusiez de visiter ou d'affronter le passé : le passé commence à vous rendre visite et à vous affronter. Mon père me suivait (mais il t'avait suivi depuis toujours) et il voulait me dire quelque chose et c'était urgent et c'était maintenant que ce besoin se manifestait. C'était contenu dans la maison qui pelait et les lumières qui clignotaient et déclinaient et c'était contenu dans le mobilier qui se déplaçait et le maillot de bain humide et les apparitions de la Mercedes crème. Mais pourquoi ? Je me concentrais, mais mes souvenirs ne le concernaient pas : une piscine éclairée, une plage vide à Zurna, une vieille chanson New Wave, une portion déserte de Ventura Boulevard à minuit, la frondaison des palmiers dansant sur les traînées violettes d'un ciel de fin d'après-midi, les mots « Je n'ai pas peur » prononcés pour blâmer quelqu'un. Je l'avais effacé de tout. Mais à présent il était de retour et je comprenais qu'il y avait un autre monde au-dessous du monde dans lequel nous vivions"

p 219

 

"... j'ai compris l'unique chose que j'étais en train d'apprendre de mon père : à quelle solitude les gens se condamnent. Mais j'ai aussi compris ce que je n'avais pas appris de lui : qu'une famille - si vous le permettez - vous donne de la joie, qui vous donne à son tour de l'espoir. Que nous avions tous les deux échoué à comprendre que nous partagions le même cœur.

Il y avait encore une dernière histoire à écrire."

p 374


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23 janvier 2010 6 23 /01 /janvier /2010 08:25
Livre00
"Le sens de la vie consiste à s'immerger dans la beauté.
Pas nécessairement à la créer.
Citation reprise d'un article sur fluctuat.net : link


Camus voulait imaginer Sisyphe heureux.
Après la lecture de ce livre, vous ne pourrez plus qu'imaginer
Leg Sadovsky aussi réélle et vivante
qu'un personnage de roman peut l'être,
lumineuse et libre,
incarnation heureuse
de ce que pourrait être une vie
où la liberté ressemble à une course
que rien ne parvient à arrêter.
Il faut imaginer Leg Sadovsky
filant comme l'éclair sur ses longues jambes
ses cheveux flottant au vent...



Sur le moment, on ne sait jamais qu'on est heureux tant la vie a un caractère immédiat : on vogue toutes voiles dehors, on est pris par une fièvre de mouvement. Jusqu'à ce que, tout danger désormais écarté puisque tout est joué, passé, mort, on déclare, comme se réveillant d'un rêve : « Oui, j'étais heureuse, à  l'époque.  Oui,  maintenant  que  tout  est  fini,  je comprends qu'alors, j'étais heureuse. » C'est peut-être pour ça que mourir est un avantage ?

P 69

 

Legs Sadovsky a grandi - elle doit mesurer au moins un mètre soixante-douze; visage anguleux, regard inquisiteur, affamé, impatient : elle est belle, oui, mais comme elle ne prend aucun soin d'elle sa beauté ne durera pas. Maddy l'observe, se demandant quel lien existe entre elles, et ce qu'il en adviendra – Maddy Wirtz et cette jeune femme au corps presque masculin, si  mince,  si  dense,  si  musclé : aux  cheveux  coupés court sauvagement dressés sur le front comme une crête  d'oiseau.  Legs  porte  un  pull  de  coton  sans manche de couleur chartreuse, assez moulant pour souligner ses vertèbres et ses petits seins durs aux mamelons pointus, un pantalon noir à taille basse avec une ceinture à médaillons d'argent, cadeau de quelqu'un (une des gardiennes ?) à la sortie de Red Bank; rien que dans sa façon de se tenir, il y a quelque chose d'agressif et de sexuel : os iliaques et pelvis saillants, estomac si plat qu'il en est presque concave, contrastant avec un mont de Vénus subtilement bombé, et ses pupilles sont si dilatées que ses yeux semblent noirs - Ils ont raison, elle est dangereuse.

Et alors ?

P 227

 

Marianne montre ensuite sa chambre à Margaret. Située au second étage de la maison, cette pièce est la plus jolie qu'on puisse imaginer, un vrai sucre d'orge avec ses raies rosés et cramoisies. Il y a un lit à colonnes surmontées d'un baldaquin sur lequel s'empilent des oreillers à l'ancienne recouverts de taies brodées - broderies ressemblant à celles que font les vieilles femmes de Lowerton, ces immigrantes qui parlent le tchèque, le polonais, le hongrois et l'allemand plutôt que l'anglais. Legs, un instant déroutée, est brusquement saisie d'une rage inexplicable. Comment le fin travail exécuté par des pauvres, le produit de leur fatigue, de la lassitude de leur âme, le travail d'esclave, d'esclave-salarié, peut-il finir inévitablement entre les mains des riches? C'est la voix du père Theriault, mais aussi sa voix propre qui résonnent à ses oreilles, bien qu'elle sache combien ces échos conjoints sont peu raisonnables : il est en effet fort possible que ce délicat travail d'aiguilles ait été exécuté par de riches oisives qui ne l'ont entrerpris que par plaisir.  Autant pour toi,  ma fille !

Si le travailleur vend de son plein gré - et même avec empressement - le produit de son travail, on n'y peut rien. Comment, après des millénaires de cette pratique, pourrait-on transformer le cœur avide de l'homme ?

Autant pour toi, ma fille!

P 315

 

Marianne recule, trébuche, le pied pris dans l'extrémité pendante d'un traversin en duvet d'eider jeté comme un grand serpent en travers du lit. Poussant un cri perçant et riant aussi follement que si on la chatouillait elle court vers la pièce contiguë, talonnée par une Margaret toujours coiffée du melon crânement incliné sur l'œil, qui fait d'abord valser une antique chaise de merisier avant de renverser une table recouverte de photos de famille; dans l'entrebâillement d'une porte, aussi rond qu'un ballon, surgit le visage d'une domestique - présence que ni Marianne, proie hurlante, ni Margaret, chasseur souriant et cruel, ne remarquent; toutes deux échouent dans l'alcôve du dressing-room de madame, dans cette impasse aux murs de miroir rosé, dans cette poche sans air imprégnée d'odeurs féminines - poudre de talc, parfums, lotions pour les mains, laque pour les cheveux, déodorants - où une Margaret chapeautée de noir, saisissant de force la taille d'une Marianne coiffée d'une queue de cheval, fait mine de l'embrasser, puis, perdant l'équilibre, trébuchant, riant, l'embrasse pour de bon – si on peut appeler baiser cet écrasement de ses lèvres, le choc de ses dents contre celles de la fille qui proteste.

« J' te l'ai dit, non ? QUE PAPA ALLAIT T'ATTRAPER! »

P 319

 

Quelle chose étrange que le Temps! Pas son passage, qui peut vous sembler infini, comme un tunnel dont on ne voit pas le bout et dont on a oublié où il commence, mais le constat subit que quelque chose s'est terminé, qu'un morceau de Temps s'est bel et bien écoulé – à jamais perdu.

P 320

 

Comme elle l'a dit un jour à Maddy Wirtz, « la chance n'est qu'une combinaison du destin et du désir. Si on veut absolument quelque chose, elle se produit nécessairement ».

p 330

 

Une fille vole de toit en toit; elle file comme l'éclair sur ses longues jambes, les cheveux flottant au vent. Aucun de vous, jamais, ne pourra l'attraper. Ce n'est même pas la peine d'essayer.

P 361

 

Sa vie, la vie de celle qu’on a surnommé Legs, la submerge, vague après vague. Aussi évanescente qu’un rêve qu’on n’arrive pas complètement à mémoriser.

P 368

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9 janvier 2010 6 09 /01 /janvier /2010 19:01
Livre00

Les réponses ne viennent pas toujours quand elles le devraient,

et il arrive même souvent que la seule réponse possible soit de rester simplement

à les attendre.

P 292

 

Quel sens ont donc des larmes quand le monde a perdu tout son sens.

P 278

 

Je veux dire que nous ne disposons pas d’assez de sentiments,

ou alors nous disposons d’eux, mais nous avons cessé d’utiliser les mots

qui les expriment.

P 327

 

Ce qui est difficile, ce n’est pas de vivre avec les gens, dit le médecin,

c’est de les comprendre.

P 336

 

Je pense que nous ne sommes pas devenus aveugles,

je pense que nous étions aveugles, des aveugles qui voient,

des aveugles qui voyant, ne voient pas.

P 366

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