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30 juillet 2011 6 30 /07 /juillet /2011 10:05

 

cesare_pavese.jpg

 

 

 

 

 Pavese est né le 9 septembre 1908 à Santo Stefano Belbo dans le Piemont. Dans ce roman, le narrateur orphelin élevé par des paysans pauvres, revient dans ce pays après avoir fait fortune aux Etats Unis. Il retrouve ce qu'il avait cru oublier et qui ne s'oublie pas...

Si les lieux et les sentiments que la vie a fait naître à leur contact sont restés tels qu'ils étaient, permanence imuable sur laquelle le souvenir se déchire, il ne reste personne sauf Nuto le confident, l'ami de toujours. La mort et la perte du bonheur promis par la jeunesse et la bauté ont emporté l'Irène, Silvia et Santina...

 

 

Cela semblait un destin. Parfois, je me demandais pourquoi, de tant de gens vivants, il ne restait maintenant que Nuto et moi, précisément nous. L'envie qu'autrefois j'avais eue dans le corps (un matin, dans un bar de San Diego, j'en
avais été comme fou) de déboucher par cette route, de tourner et de franchir la grille entre le pin et la voûte de tilleuls, d'écouter les voix, les rires, les poules, et de dire:
« Me voici, je suis revenu» devant le visage ahuri de tous - des domestiques, des femmes, du chien, du vieux - et les yeux blonds et les yeux noirs des filles m'auraient reconnu de la terrasse - cette envie je ne pourrais plus jamais me la passer. J'étais revenu, j'avais débouché de la route, j'avais fait fortune - je couchais à l'Angelo et je causais avec le Cavaliere -, mais les visages, les voix et les mains qui devaient me toucher et me reconnaître n'étaient plus là. Il Y avait pas mal de temps qu'ils n'étaient plus là.
Ce qui restait était comme une place un lendemain de foire, comme une vigne après les vendanges, comme de retourner seul au restaurant quand quelqu'un vous a plaqué. Nuto, le seul qui restait, n'était plus le même: c'était un homme comme moi. Pour tout dire en un mot, j'étais un homme moi aussi, j'étais un autre - même si j'avais retrouvé la Mora telle que je l'avais connue le premier hiver, et puis l'été, et puis de nouveau été et hiver, jour et nuit, pendant toutes ces années, je n'aurais sans doute su qu'en faire. Je revenais de trop loin - je n'étais plus de cette maison, je n'étais plus comme Cinto, le monde m'avait changé.

 

P 142

 

 

Qu'aurais-je donné pour voir encore le monde avec les yeux de Cinto, pour recommencer à Gaminella comme lui, avec ce même père et, même, avec cette jambe, maintenant
que je savais tant de choses et que je savais me défendre. Ce n'était pas de la pitié que j'éprouvais pour lui: à certains moments, je l'enviais. Il me semblait savoir aussi les rêves
qu'il faisait la nuit et les choses qui lui passaient par la tête tandis qu'il traînait la jambe sur la place. Je n'avais pas marché comme ça, moi, je n'étais pas boiteux, mais combien de fois j'avais vu passer les charrettes bruyantes pleines de femmes et de gosses qui allaient à la fête, à la foire, aux
manèges de Castiglione, de Cossano, de Campetto, partout, et moi, je restais avec Giulia et Angiolina sous les noisetiers, sous le figuier, sur le petit mur du pont, ces longues soirées
d'été, à regarder le ciel et les vignes toujours semblables. Et puis la nuit, toute la nuit, sur la route, on entendait les gens rentrer, chantant, riant et s'appelant à travers le Bclbo.
C'était ces soirs-là qu'une lumière, un feu d'herbes sèches, vus sur les collines lointaines, me faisaient crier et me rouler par terre parce que j'étais pauvre, parce que j'étais un gosse, parce que je n'étais rien. J'étais presque heureux quand survenait un orage, un orage terrible, de ceux qu'il
y a en été, et que cela leur gâtait leur fête. Maintenant, quand j'y repensais, je regrettais cette époque, j'aurais voulu y être de nouveau.

 

P 168

 

De tout cela, de la Mora, de notre vie à nous autres, que reste-t-il? Pendant tant d'années, il m'avait suffi d'une bouffée de tilleul le soir, et je me sentais un autre, je me sentais vraiment moi-même et je ne savais même pas pourquoi. Une chose à quoi je pense toujours, c'est au nombre de gens qui doivent vivre dans cette vallée et en ce monde, auxquels il arrive exactement maintenant ce qui nous arrivait alors, et qui ne s'en doutent pas, qui n'y pensent pas. Peut-être y a-t-il une maison, avec des jeunes filles, des vieillards, une fillette - et un Nuto, une CaneIli, une gare de chemin de fer, et un gars comme moi qui voudrait s'en aller et faire fortune-et des gens qui, en été, battent le blé, vendangent, qui, en hiver, vont à la chasse, une maison avec une terrasse - où tout arrive comme à nous. Il doit forcément en être ainsi. Les garçons, les femmes, le monde n'ont pas changé. Les femmes n'ont plus d'ombrelles, les gens, le dimanche, vont au cinéma au lieu d'aller à la fête, on porte le blé au silo, les jeunes filles fument - et pourtant la vie est la même, et ils ne savent pas qu'un jour, ils regarderont autour d'eux et que pour eux aussi, tout sera passé.

 

P 198

 

La plage - Cesare Pavese

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