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30 janvier 2019 3 30 /01 /janvier /2019 18:20

Je dois savoir si la détresse est une situation, un
état du corps ou un état de l'esprit.
On peut être accroché à une paroi à trois mille
quatre cents mètres d'altitude en plein orage nocturne
sans être en détresse. On peut aussi sous le même
otage nocturne se sentir au chaud au fond de son lit
au coeur de la détresse. On peut avoir soif, être fatigué,
blessé sans être en détresse.

p 10

 

Le regret engendre la détresse. « Je n'aurais pas dû »
est le début et le fond de la détresse. Le conditionnel


tout entier, ce temps révolu qui n'est même pas le
passé est le fondement et peut-être le créateur de la
détresse. L'occasion qu'elle s'installe.

Le conditionnel introduit une illusion d'avenir à
l'intérieur du passé. Il ouvre une brèche, un éventail


de fantômes dans la nécessité des faits irréversibles,
qui ont déjà eu lieu. Il n'y aurait pas de détresse sans
le conditionnel. La faim, l'épuisement, la douleur et
la mort si ça se trouve, mais pas de détresse.

p 12

 

Tous les matins, il faut se demander: qui suis-je ?
Un corps ? Une fortune? Une réputation ? Rien de
tout cela. Qu'ai-je négligé qui conduit au bonheur ?

p 14

 

Que se passe-t-il quand je suis une trace et que
tout à coup, il faut passer un pas, équivalent à tous
ceux que j'ai faits jusque-là, mais au-dessus du vide
parce que le chemin à cet endroit s'est effondré sur
la longueur de ce pas? Le chemin est-il devenu plus
technique? Un risque est-il apparu? Si le chemin est
exposé depuis le début du parcours, s'il s'accroche par
exemple à une forte déclivité sur quinze centimètres
de largeur, et que depuis le début une chute serait
l'occasion d'un accident grave ou mortel, ce pas audessus
du vide est-il un risque supplémentaire? Alors
qu'il ne présente aucune difficulté technique en lui même?
Pourquoi la confiance dans le bon déroulé de
mon pas est-elle subitement fragile? Cette difficulté
n'est pas physique, elle n'est pas de l'ordre de l'acte
mais de l'ordre de la représentation. C'est une difficulté
d'état d'esprit. Les montagnards répondent: il ne faut pas s'attarder.
Ni s'arrêter ni se précipiter.
Il faut soigneusement passer vite. Si je m'affole, je
ne pourrai rien faire soigneusement et je me mettrai
alors en danger.

p 17 - 18

 

Je me suis assise de
mon côté sur l'autre banc sans le regarder directement.
Cela me paraissait indécent, trop intrus if. Une
fois assise, j'ai tourné la tête. Pas bougé. J'ai pensé au
dressage des dobermans, pas bouger, pas toucher, pas
mordre. Et j'ai replacé mon visage face au lac. Je ne
le voyais plus. Puis il y a eu un mouvement sur ma
gauche. Figée comme j'étais, je le percevais avec l'oreille
interne et la peau. Puis il était devant moi, devant mes
yeux à la place du lac le moine, et alors il a planté
son regard dans le mien comme il l'avait planté dans
l'eau une heure auparavant, il a levé son habit de laine
jusqu'à sa poitrine et s'est mis comme ça, debout, les
jambes arquées, à pisser dans ma direction. J'ai tout vu,
les genoux sales,les cuisses décharnées, le pubis glabre,
le ventre dur, l'épais filet qui sortait de son corps. J'ai vu
les lèvres, c'était une femme. Quand le jet s'est épuisé,
elle m'a tourné le dos, s'est accroupie au sol dans la
flaque qu'elle venait de produire et sous mes yeux,
dans sa main ouverte, la droite, elle s'est mise à chier.
Quand elle a eu terminé, elle a jeté sa merde dans l'eau
devant elle. J'ai vu les ronds de l'impact se diffuser à
la surface, s'élargir, s'accorder à la dimension du lac.
Elle s'est essuyé les mains dans la laine en se relevant,
elle est rentrée dans.la cabane et elle a fermé la porte.
Durant les heures qui ont suivi, il ne s'est rien passé.
Rien d'autre. Le soleil s'est couché. Je suis rentrée dans
la nuit, je ne sais comment, abasourdie.

p 112 - 113

 

Je ne peux pas, personne ne le peut, ne pas prêter
attention à la présence d'un humain. D'une coccinelle
d'un geai, d'un isard, d'une souris, oui, mais pas d'un
humain. C'est un fait. Dès que je vois un humain, j'ai l'idée
d'une relation entre lui et moi. Je m'en rends compte. Je
ne peux pas faire comme s'il n'existait pas. Encore moins
dans la position isolée dans laquelle je me trouve. Que
j'ai choisie. Dans laquelle je m'exerce et cherche à savoir
si on peut vivre hors jeu, en ayant supposé qu'on le peut
et que c'est une des conditions requises pour obtenir la
paix de l'âme. C'est une hypothèse que j'ai faite et que
je m'efforce de vérifier. Et tout à coup il y a un moine,
enfin, une nonne, disons. Qui ne ressent pas la menace.
Qui plonge son regard dans le mien comme elle le plonge
dans le lac. Est-ce un contact visuel ? Est-ce qu'elle a un
contact visuel avec le lac aussi ? Tout à coup, il y a une
nonne qui vous chie au nez.
Chacun chez soi et les poules seront bien gardées,
c'est le début d'une société, d'une règle sociale. TI n'y
a pas de non-relation entre humains.
Le type qui siffle dans le jardin à côté du vôtre en
faisant cuire ses saucisses, vous signale qu'il existe,
que vous respirez tous les deux le même air et qu'il
est chez lui dans votre espace sonore. Vous êtes sur le
même plan. C'est très archaïque. Les comportements
humains pour la plupart sont très archaïques, et passablement
agressifs.

p 116 - 117

 

Je me suis essuyé le visage dans mon pull et quand j'ai relevé la tête,
j'ai vu la ligne. Complètement plate, vibrante, vivante. Pus
qu'incongrue. Elle était là, comme une plaisanterie,,
indéniablement présente, irrésistible. Je l'ai regardée
longtemps. Je suis techniquement capable de traverser
deux fois sa longueur, d'exécuter un demi-tour,
de m'asseoir et de me relever sur la sangle. Je l'étais à
soixante centimètres du sol. Et maintenant ? Je me suis
posé cette question et j'ai commencé à rire, à rire du
fond du coeur, à m'en faire péter les boyaux. Quand
le calme est revenu, je l'ai laissée s'installer puis je me
suis avancée vers le précipice mais Dongbin m'a attrapé
le bras : demain.
Est-ce que c'est le jeu que je cherchais ? Celui qui
combine la menace sans domination et la promesse
sans objet ? Le jeu sans aucune part obscure, le jeu
limpide ? La méthode ? Le moyen de se décoller, de
se surprendre soi-même et de s'accueillir ?
L'idiotie ?
Est-ce que c'est un bluff ? Un risque calculé ? Un
risque recueilli ? Est-ce que je saurai demain si l'éternité
peut tenir dans une durée finie ? Est-ce que j'en
ferai plusieurs parties ? Est-ce que ça compte ?
Comment pourrait-il accueillir le monde celui qui
ne se mise pas lui-même ?

p 189 - 190

 

 

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