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22 mars 2018 4 22 /03 /mars /2018 17:06
Les Sujets de notre tsar - Ludmila Oulitskaïa

 

Un jour, on découvre que l'on n'existe pas. On est éparpillé en mille morceaux, et chaque morceau a son oeil, son nez, son oreille à lui. La vision devient celle d'un oeil à facettes, avec une image dans chaque fragment, l'ouïe devient stéréophonique, et les odeurs de neige fraîche et de cantine, mêlées aux effluves des plantes tropicales et des aisselles d'inconnus, forment une cacophonie.

Depuis l'adolescence, on fait des efforts titanesques pour assembler, pour composer son « moi » à partir de gestes, de pensées et de sentiments recueillis au hasard et empruntés à d'autres, et on a l'impression que ça y est, que l'on est presque sur le point d'acquérir la plénitude de soi-même. On est même légèrement fier de son exploit, on a insufflé sa personnalité unique à un prénom et à un nom, on a doté ces sons qui ne veulent rien dire de son individualité, de ses particularités si originales.

Et soudain - patatras! Tout s'écroule. Un monceau de fragments. Pas de moi qui constitue un tout. Et une énigme angoissante: il n'existe aucun moi, juste des images glanées en chemin, un kaléidoscope brisé avec, dans chaque éclat, ce que l'on a inventé, et tout ce bric-à-brac, c'est notre moi: un vieillard aveugle qui savoure du Beethoven, une femme ravissante qui porte le poids de sa beauté sans joie et la mort dans l'âme, deux vieilles femmes inconsolables, et une petite Génia qui s'étonne de la bêtise, du mystère, des mensonges et des délices du monde. C'est précisément grâce à elle, Génia, sa représentante et son émissaire, que l'auteur tente d'échapper à un point de vue personnel dont il a par-dessus la tête, à des opinions et à des jugements usés jusqu'à la corde, en accordant à ces fragments dont nous avons parlé la liberté de mener une existence indépendante.

Un auteur reste au milieu, entre ce qui observe et ce qui est observé. Il a cessé de présenter un intérêt pour lui-même. En fait, il se trouve lui aussi dans le champ d'observation, il n'est pas impliqué, il est détaché. Quel jeu délicieux on découvre quand on prend une telle distance avec soi-même! On s'aperçoit que la beauté des feuilles et des pierres, celle des visages humains et celle des nuages, ont été modelées par un seul et même artiste, qu'un léger souffle de vent change à la fois la position des feuilles les unes par rapport aux autres, et leurs nuances. Les rides sur l'eau forment un dessin nouveau, les vieux meurent et les jeunes sortent de leur coquille, entretemps, les nuages se sont transformés en eau, ils ont été bus par les hommes et les animaux, et ils ont pénétré la terre en même temps que leurs corps à présent dissous.

Les petits sujets de notre tsar observent tout cela, le nez en l'air. Ils s'émerveillent, ils se bagarrent, ils se tuent les uns les autres et ils s'embrassent. Sans remarquer l'auteur, qui n'existe presque pas.

 

 

C'est mon peuple. Il est ce qu'il est...

p 425

 

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