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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 16:59

 

 

 

Par le biais de la fiction, c'est-à-dire par la construction d'un univers hypothétique habité par ces créatures « expérimentales» que sont les personnages, chaque grande œuvre romanesque découvre un nouvel aspect de l'univers réel dans lequel nous devons vivre, ou plutôt: elle dévoile cet univers - et partant notre propre vie - sous un aspect qui nous semble totalement inédit mais qui, une fois révélé, nous apparaît aussitôt comme une vérité sans laquelle nous ne pourrions plus comprendre qui nous sommes ni comment nous vivons, Cervantès: le monde comme espace de l'errance et de l'illusion indéfinies, Balzac: le monde comme théâtre. Flaubert: le monde comme ennui. Kafka : le monde comme labyrinthe. Et ces nouvelles perceptions apportées par chaque œuvre singulière, l'histoire du roman les fait aussitôt siennes, les incorporant à ses acquis et à ses visées propres, les inscrivant pour de bon sur la carte de son territoire esthétique, afin qu'elles s'ajoutent au patrimoine commun que partagent tous les romanciers, ceux d'autrefois comme ceux de demain. Ainsi, les découvertes de Kafka n'annulent pas celles de Cervantès ni ne les remplacent; les unes et les autres, au contraire, entrent en résonance, elles se conjuguent, s'éclairent, se précisent mutuellement, si bien que l'œuvre de Kafka apparaît comme une nouvelle figuration de l'errance et de l'illusion indéfinies, tandis que celle de Cervantès accueille, en retour, l'image du monde-labyrinthe comme l'une de ses significations restée inaperçue jusque-là.
Par-delà les siècles et les pays, Don Quichotte devient l'ancêtre et le fils de Joseph K.
Or la découverte, ou l'une des découvertes essentielles de l'œuvre de Kundera, l'hypothèse centrale qui préside à sa naissance et à son déploiement, c'est justement la perception - ou plutôt: l'expérience - du monde comme espace dévasté. Ce thème, on peut dire que tous les romans de Kundera sans exception en font le récit à leur manière, un récit qui chaque fois le réactualise, en interroge de nouveau la signification et en étend la portée, comme si toute l'entreprise romanesque était une inlassable variation sur sa propre origine, la réassumation perpétuelle de l'événement mental qui l'a fait naître et que chaque œuvre nouvelle a besoin de ressaisir et de méditer encore pour qu'il ne s'épuise jamais.
 Mais La plaisanterie (avec certaines parties de "Risibles amours" comme « Personne ne va rire» ou « Édouard et Dieu ») possède cette clarté et cette exemplarité toutes particulières qui marquent souvent l'œuvre inaugurale d'un romancier et en augmentent d'autant plus la valeur à nos yeux que la découverte ne sy présente pas encore comme accomplie, ainsi que cela se passera par exemple pour le quadragénaire de La vie est ailleurs, la Tamina du Livre du rire et de l'oubli ou l'Agnès de L'immortalité, mais bien comme une prise de conscience ou une conversion qui s'accomplit sous nos yeux, c'est-à-dire comme un apprentissage.

 

 

Postface de François Ricard
A la plaisanterie de M. Kundera

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