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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 15:21


Bir Baskadir est une très intéressante série turque qui permet d’aborder sereinement des questions qui entretiennent des clivages passionnés dans la société française tels que la place du voile ou de l’Islam. Plus largement la série présente des personnages complexes, très bien interprétés par les acteurs.trices et un grand nombre de rôles féminins qui éclipsent presque les personnages masculins, plutôt conçus dans une représentation archétypique que comme des individualités particulières. Bir Baskadir nous interroge aussi en nous représentant une société turque à un tournant de son histoire, celui de l’entrée dans une modernité qui nous concerne toujours, si l’on admet qu’une partie des fractures actuelles de la société françaises sont directement une ré-interrogation du consensus historique qui s’est établi, lorsque notre société a elle-même opéré ce basculement.

 

 

Schématiquement et pour aller vite, l’entrée dans la modernité peut être conçue comme l’émancipation des individus devenus libres et autonomes par rapports aux grands idéaux transcendants qui donnaient du sens à leur vie. En effet, le monde ancien était ordonné, et son immanence ne faisait pas problème pour des individus qui n’avaient pas à se questionner sur la place qu’ils y occupaient. Avec le Christianisme, la souffrance terrestre est justifiée par l’ouverture des portes du Paradis après la mort et l’attente messianique, sorte d’horizon d’espoir, du retour du Christ sur terre. Le Communisme lui, promettait des lendemains qui chantent pour les héritiers de ceux qui donnaient leur vie pour la Révolution. Dans ce monde « enchanté », réglé par de « grands récits » surplombants, le sens de la vie était donné d’avance et n’était pas à construire par des actes relevant d’une liberté personnelle. Comme on le voit, la modernité promet une libération en déliant les individus des idéologies situées hors d’eux même, chacun n’est plus que ce qu’il fait de sa vie. Mais en même temps que cette libération, la modernité a placé les individus au cœur d’une inquiétude existentielle, car le monde privé de Dieu ou de transcendance, peut désormais apparaître vide ou absurde selon la formule de Camus. Dans cette conception libérale, la vie personnelle devient une entreprise, au sens où il faut en faire quelque chose et la faire fructifier, à défaut de se retrouver comme ce personnage de Tchékhov et constater « Voilà que la vie est passée… On dirait que je n’ai pas encore vécu1 ».

Bir Baskadir reprend ces questions en présentant la Turquie comme une société où se télescopent plusieurs historicités, et montre l’incessant dialogue que les individus doivent entretenir soit avec eux-mêmes, soit avec une tierce personne pouvant les aider dans cette construction du sens à donner à leur existence. Car il s’agit bien de mettre en mot sa vie personnelle pour les individus, d’où l’importance de pouvoir dialoguer avec des personnes aptes à écouter comme les personnages de Peri et Gulbin psychanalystes (séculier) ou du Hodja (religieux). On notera, et c’est sans doute aussi une des réussites, qu’il n’y a pas d’opposition irréconciliable entre religion et laïcité, même si la série montre une société traversée par des appartenances s’identifiant au monde religieux ou au monde laïc. Au contraire, Bir Baskadir propose des passages possibles de l’un à l’autre et une mixité réussie pour deux réservoirs de significations, où les individus peuvent puiser pour s’adapter au monde nouveau qui émerge. La série parie sur la possibilité d’arriver à un monde de sens partagé plutôt que l’imposition d’une vision du monde contre l’autre. Les personnages « équilibrés » comme Hayrunnisa la fille du Hodja qui conjugue son homosexualité avec le respect des valeurs transmises par son père, ou Hilmi l’amoureux de Meryem qui va remplacer le Hodja mais qui est capable de disserter sur la philosophie et la sociologie, articulent au sein de leur personnalité, modernité et tradition, alors que ceux qui ne possèdent qu’un des aspects de cette opposition Peri, Cinan, paraissent souffrir de cette incomplétude. On a deviné que le cheminement intime de tous ces personnages constitue une métaphore du chemin que la société turque doit effectuer, pour réussir une entrée dans la modernité, qui ne soit pas une pâle copie de celle d’un occident, qui n’a dans ce domaine aucune leçon à donner…

 

1 - « La Cerisaie » Pièce en quatre actes de Tchekhov

 

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