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31 janvier 2021 7 31 /01 /janvier /2021 08:21

 

« Quand le monde est perçu comme vivant - ouvert imprévisible inconnaissable, soumis aux irruptions de l'impensable -, que cela est vécu avec confiance décence et dignité, dans les bienveillances de la mondialité, il fait en nous « Tout-monde», C'est d'en être possédé qui ouvrira à nos divinations le monde qu'annoncent les migrants. »

Dans un livre foisonnant, Patrick Chamoiseau développe les idées d’Edouard Glissant sur la « Mondialité et le Tout-monde1 ». Avec une poétisation du langage permettant d’ouvrir le monde à un imaginaire l’enluminant, l’auteur propose de sortir de la mondialisation en regardant les migrations comme une autre façon de faire monde et en accueillant l’inquiétude émerveillée de leur surgissement comme une possibilité de déplier ce qui nous lie et de nous libérer en imaginant d’autres possibles…

« Sur quoi se fondent les élans migratoires ? Bien sûr: la guerre, la terreur, la peur, la souffrance économique, les désordres du climat... Mais aussi: sur l'appel secret de ce qui existe autrement.
La plupart des migrants ont identifié le lieu d'une arrivée, qu'ils ont choisi ou qu'a choisi pour eux leur perception du monde. Ils sont habités par une vision surgie de la mondialité. Sans doute subjective partielle partiale, aliénée par les forces dominantes qui nous formatent l'imaginaire, mais vision tout de même. En eux, elle a rompu les verticalités du paysage, élargi au-dessus des frontières leur territoire vital. L'a installé dans l'ardeur d'une promesse. C'est cette vision qui rend leur élan impérial, tendu entre la vie et la mort et s'acceptant ainsi.
»

 

 

Les migrants sont le surgissement de la mondialité, cette ouverture au monde qui se loge au plus profond de nous-même et qu’ils ont voulu ensevelir sous l’égoïsme de leur mondialisation qui en s’imposant, n’a pas poétisé le monde pour en faire « une maison commune2 », mais la éventré pour rassasier l’appétit féroce de la marchandisation qui transforme tout en marchandise, y compris le corps même des hommes3. Parce que « Leur mondialisation n'a pas prévu le surgissement de l'humain. Elle n'a prévu que des consommateurs  » nous perdons chaque jour un peu plus cette liaison avec une humanité issue de la réciprocité gratuite de l’échange avec l’autre, pour entrer dans celle du calcul, pour laquelle chaque rapport humain s’évalue selon les gains et les pertes escomptés. Le commerce saisit l’homme dans son être le plus profond, désormais « sa valeur se résume à son pouvoir d'achat, sa présence sur cette terre ne se conçoit que dans les accès commerciaux de son moi-numérique...  » Cette nouvelle barbarie qui se cache derrière des mots nouveaux4  recouvrant les anciens pour les faire oublier, « a pu s'étaler sur le monde, y organiser les écuelles de ses chiens jusqu'à produire partout, dans le standard des mêmes désirs, les mêmes devenirs de la consommation, de la consommation seule, consommation encore, se nourrissant d'elle-même  ». En atomisant les solidarités, en recroquevillant l’humain sur l’identité, la mondialisation détache les individus du collectif dans lequel ils sont socialisés, elle les pousse à être par-dessus tout, dans une déliaison mortifère d’avec le monde et les autres, oubliant la « terre commune, berceau de nos berceaux, nation finale de nos nations, patrie ultime où s'enchantent les frontières, lieu à comprendre, à sauver, à construire et à vivre.  » Tout est conçu pour nous empêcher de voir que nous sommes passés d’une barbarie – traite négrière, colonisation, totalitarisme, génocide – à une autre, cachée dans les langes d'un capitalisme financier voulant clôturer notre enfer consumériste, maquillé comme une course au bonheur à laquelle chacun est sommé de participer5, par un cimetière appelé Méditerranée. « La barbarie néo-libérale a verrouillé à sa manière
le monde 
» en coupant des ponts, en créant des camps figure terrifiante d’un endroit sans droit. La meute des marchands a lancé ses chiens, des milices privées lacèrent les tentes des migrants6, les identitaires ferment les cols dans les Alpes et les Pyrénées7  espérant que nous perdrons cette capacité de « S'émouvoir du reflet de soi dans les misères de l'Autre et y fonder sa compassion, comme cela se fait souvent dans l'élan impensé de l'accueil  ». Ils souhaitent nous convaincre qu’on ne peut pas « accueillir toute la misère du monde8 » car se serait alors pour eux l’obligation de renoncer à leurs profits « Alors, voici ce qu'il te faut considérer: ils refoulent les migrants parce que les migrants ne leur laissent pas le monde. Les migrants le leur reprennent. Surgis d'un des ressorts de la mondialité, ils nous l'offrent dans leurs bonds, dans leurs sauts, par leur sang par leurs morts, par leur surcroît de vie, par les vents et balans - par l'infini du mot A-C-C-U-E-I-L qu'ils nous forcent à épeler dans toutes les langues du monde. Kay mwen sé kay-ou tau!  »
Car ce qui circule dans leur mondialisation ce sont les capitaux et la mort avec eux, avec leur délocalisation vers des pays à moindre coût qu’ils quitteront pour d’autres dont les populations seront remmenées à « cette armée de réserve du capital 9 » nécessaire dans cette guerre de tous contre tous organisée par la compétition économique dans laquelle la mondialisation a lancé l’humanité comme un fleuve en cru rompant toutes les digues, pour que leurs profits murissent sur la dévastation du monde.

 

 

La mondialité nous demande d’essayer d’imaginer un autre rapport au monde, de nous départir de l’illusion protectrice de l’entre-soi, de sortir de cet asservissement volontaire10 qui transforme les dominés en agent de leur domination autant qu’en victimes de leur aliénation. Que faut-il mettre en oeuvre sinon  « l'ardente expression de sa force d'agir, sa puissance d'exister.  » mais surtout notre capacité à poétiser le monde pour dessiner « une autre cartographie de nos humanités  » nous mettre en relation avec « le tout-vivant du monde11 » selon une formulation qui fait échos aux travaux de Philippe Descola12 . A l’opposé du repli sur soi protecteur et atrophiant la mondialité nous propose de prendre le risque de nous déplier – « Celui qui marche déplie le monde13 » -  de « Tout déverrouiller en soi pour mieux ouvrir en nous le sanctuaire de l'humain, c'est notre liberté.  »  afin de sortir d’une barbarie qu’on ne peut plus seulement penser comme naturelle à l’homme14  et surtout, de prendre le risque d’avoir peur et continuer « demeurer vivants  ». N’étant plus certain de ce qu’il est, isolé dans la crainte de perdre son essence, l’humain est réduit à ce qu’il possède et voit en chaque autre une altérité menaçante venue lui voler ce à quoi son existence s’est réduite, les biens matériels en sa possession. « Dès lors, l'homme campé sur son seuil qui ne reconnaît pas l'homme qui vient, qui s'en inquiète seulement, qui en a peur sans pouvoir s'enrichir de cette peur, et qui voudrait le faire mourir ou le faire disparaître, est déjà mort à lui-même. Il a déjà disparu en lui-même, de sa propre mémoire, de sa propre histoire, et à ses propres yeux. C'est lui-même qu'il ne reconnaît plus. C'est avec la crainte de lui-même qu'il se menace.  » Pour dominer notre peur, il nous faut croire qu’une humanité est possible, que l’on peut faire du commun avec des différences, que l’autre à côté de moi est autant un problème pour moi qu’une solution, que la vie est une corde sur laquelle nous pouvons tirer ensemble plutôt que chacun de notre côté, et que nous pouvons  « forger une union qui ait un but, façonner un pays accueillant aux hommes de toutes cultures, de toutes couleurs de peau, de tous tempéraments et de toutes conditions. Et nous élevons nos regards non pas vers ce qui se dresse entre nous mais vers ce qui se dresse face à nous.15  » Pour sortir de la peur, il faut entrer en relation avec l’autre en acceptant son imperfection, il faut prendre le risque de perdre et d’être déçu et ne pas conditionner le don à sa contrepartie, il faut « vivre dans le feu du vivant  » et sa brûlure possible. Parce que le commun n’est pas fait que de moi mais de toutes les actions  des autres moi-même, je peux échouer sans que mes actes ne soient perdus, car nous n’attendons rien mais nous espérons tout. « Dès lors, en Relation, on est toujours neuf pour l'Autre, et l'Autre est toujours neuf pour nous. L'expérience évolutive qu'est désormais l'Autre ne saurait être élucidée une fois pour toutes, identifiée ni d'emblée ni d'avance. Elle est à découvrir, souvent à constater. Non pas à mettre en transparence mais à vivre telle qu'elle est, en Relation. Ta différence, ton expérience, n'est pas quelque chose qui me menace. C'est le mouvement d'un autre devenir dans lequel il m'est possible de puiser (ou de refuser de puiser) une part de mon propre devenir.  » Ouvrir les frontières à ceux qui en peuplent les marges par un don qui est comme un pari pour un avenir meilleur, et croire que notre générosité ne se retournera pas contre nous,  tel est le sens de l’accueil, mais nous n’avons aucune certitude que la main tendue pour attraper ces bouteilles jetées à la mer ne se referme pas sur du verre pillé. Pour Patrick Chamoiseau l’espérance est toujours plus forte que la déception possible « Tu ne saurais exiger d'un quelconque migrant qu'il devienne exemplaire. Dans un écosystème relationnel, l'irruption d'une crapule n'ouvre à aucune punition collective. Tu ne saurais la punir plus que d'ordinaire au prétexte de l'accueil prodigué. Celui qui trahit ou qui déçoit ne trahit que lui-même, il est souverain dans son propre devenir et il assume ses responsabilités. Il ne saurait décevoir tes attentes parce que ton seul désir - celui que tu t'autorises à formuler pour lui - est qu'il devienne au mieux, se réalise comme il le peut.  »

 

 1 - https://www.cairn.info/journal-espace-geographique-2016-4-page-321.htm
 2 - Le discours sur la Maison commune européenne est prononcé devant le Conseil de l'Europe par Mikhaïl Gorbatchev. Depuis 1985, celui-ci est le premier secrétaire du Parti communiste d'Union soviétique (…) Il est absolument indispensable de faire tout ce qui est dans le pouvoir de la pensée moderne pour que l'homme puisse continuer à s'acquitter de la mission qui lui appartient sur cette terre et peut-être dans l'univers afin qu'il puisse s'adapter au nouveau stress de la vie moderne et sortir vainqueur de la lutte pour la survie des générations présentes et futures. https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1644
3 -  https://www.sciencesetavenir.fr/sante/trafic-d-organes-la-pauvrete-pousse-les-bangladais-a-ceder-leur-rein_29535
4 -  « Contre une tendance du sens commun à considérer ce qu'elle appelle les « pratiques langagières » comme de simples supports techniques de communication, Josiane Boutet, « sociolinguiste » qui a notamment co-dirigé le remarquable Les mondes du travail , s'applique au contraire à montrer dans cet essai que les mots sont porteurs d'une importante capacité à influencer les conduites, à créer et entretenir des rapports de domination, bref, à exercer ce que Bourdieu justement appelait une « violence symbolique ». https://journals.openedition.org/lectures/1214
5 - «  Il faut qu’on ose consommer»: l’appel de Muriel Pénicaud à «combattre» la crise économique » https://www.lunion.fr/id153168/article/2020-05-29/il-faut-quon-ose-consommer-lappel-de-muriel-penicaud-combattre-la-crise Des propos à rapprocher de la citation de Kenneth Boulding « Quiconque croit qu’une croissance exponentielle peut durer toujours dans un monde fini est un fou ou un économiste. » Or M. Pénicaud n’est pas une économiste… « Plus globalement, un sondage du CSA, publié le 5 février par la Fevad, indique que 37 % des Français ont la volonté de diminuer leur consommation pour limiter leur impact sur l’environnement. Plus d’un tiers des consommateurs ! Ce n’est plus un signal faible, c’est une tornade. » https://www.challenges.fr/economie/consommation/pour-relancer-la-consommation-il-faudrait-liberer-l-epargne_641282
6 -  Des tentes déchirées et lacérées. Les images diffusées par le photojournaliste Louis Witter le 29 décembre dernier ont été massivement relayées. Elles montrent des hommes en combinaison, parfois cagoulés ou vêtus d’une veste à motifs militaires. Plusieurs photos montrent l’un d’entre eux en train de lacérer au couteau les parois d’une tente, lors d’une évacuation d’un camp de migrants dans le bois du Puythouck, à Grande-Synthe (Nord). Dans un tweet, Louis Witter explique que ces hommes sont «des membres des équipes de nettoyage qui accompagnent les policiers», dans le cadre des expulsions.
https://www.liberation.fr/checknews/2021/01/06/tentes-de-migrants-lacerees-a-grande-synthe-une-pratique-ancienne-mais-jamais-assumee_1810293
7 -  Doudounes bleues, gros 4x4 et montagnes enneigées : ce mardi matin, les militants de Génération identitaire (GI) ont lancé dans les Pyrénées une nouvelle opération anti-migrants sur le modèle de celle du col de l’Echelle dans les Alpes, en 2018. L’objectif affiché était de nouveau de «sécuriser» la frontière, présentée comme une «zone d’infiltration», ainsi que de jouer les supplétifs des forces de l’ordre. https://www.liberation.fr/france/2021/01/19/operation-anti-migrants-generation-identitaire-rejoue-les-gardes-frontieres-dans-les-pyrenees_1817995
8 -  On retrouve la trame de cette formule dans un discours prononcé le 6 juin 1989 à l’Assemblée nationale (page 1 797 du document) : «Il y a, en effet, dans le monde trop de drames, de pauvreté, de famine pour que l’Europe et la France puissent accueillir tous ceux que la misère pousse vers elles», déclare ce jour-là Michel Rocard, avant d’ajouter qu’il faut «résister à cette poussée constante». Il n’est nullement question alors d’un quelconque devoir de prendre part à cet afflux. https://www.liberation.fr/france/2015/04/22/misere-du-monde-ce-qu-a-vraiment-dit-michel-rocard_1256930
9 -  Chez Marx, la notion d’« armée de réserve » désigne ces fractions de la classe ouvrière qui se trouvent en surnombre par rapport aux besoins momentanés du capital, mais qui sont éventuellement disponibles pour être exploitées. Cette théorie de la « surpopulation relative » est exposée dans le Livre 1 du Capital https://www.revue-ballast.fr/marx-et-limmigration-mise-au-point/
10 -  Cette servitude est d'autant plus étrange qu'elle mérite le qualificatif de volontaire : elle est impossible sans la complicité active de ceux qui en souffrent ; il ne faudrait, affirme La Boétie, que vouloir ne pas servir pour que la tyrannie s'effondre comme une statue dont on aurait soudain retiré le socle. https://www.erudit.org/fr/revues/ltp/1988-v44-n2-ltp2131/400373ar.pdf
11 -  « Cette indéfinissable mise en relation avec le tout-vivant du monde nous émeut, nous affecte, comme auraient dit les philosophes. » - « Frères migrants » Patrick Chamoiseau, p 55
12 -  « Que faut-il penser de ce nouveau découpage dans lequel humains et non-humains ne sont plus soumis à des régimes de description et d’explication bien séparés ? Cela n’introduit-il pas une forme de relativisme ? Loin de défendre un hyper relativisme, P. Descola (« De la Nature universelle aux natures singulières : quelles leçons pour l’analyse des cultures ? ») promeut au contraire la mise au point d’outils analytiques qui permettent de passer d’un monde uniforme ordonné par une division majeure entre la nature et les cultures à des mondes diversifiés dans lesquels humains et non-humains composent une multitude d’assemblages. L’abandon de nos schèmes d’analyse naturalistes permettraient de mieux déchiffrer ces rapports de monde. Il serait alors plus évident de concevoir que lorsque les communautés autochtones défendent un volcan andin, menacé par une compagnie minière, il ne s’agit ni de la manifestation de superstition folklorique ou puérile, ni de la volonté de protéger une ressource mais de la défense d’un « membre de plein exercice du collectif mixte dont les humains forment une partie avec les montagnes, les troupeaux, les lacs et les champs de pommes de terre »
13 -  «La longue marche », poème inédit d'Emmanuel Merle.
14 -  Lire à ce sujet Franz De Waal « L’âge de l’empathie » - « Nous comptons puissamment les uns sur les autres pour notre survie. C'est Cette réalité qui devrait servir de point de départ à tout débat sur la société humaine, non les rêveries des siècles passés qui dépeignaient nos ancêtres comme aussi libres que l'air et dépourvus d'obligations sociales » p 40
15 -  « The Hill We Climb » (occasional poetry)
To compose a country committed to all cultures, colors, characters, and conditions of man.
 And so we lift our gazes not to what stands between us, but what stands before us.
We close the divide because we know, to put our future first, we must first put our differences aside.
 We lay down our arms so we can reach out our arms to one another.
 We seek harm to none and harmony for all.
Amanda Gorman, discours prononcé lors de l’investiture de Joe Biden  https://blogs.mediapart.fr/bertrand-rouzies/blog

 

 

L'accueil des migrants n'est possible que dans un monde où la lutte contre les inégalités serait au coeur d'un projet de société qui permettrait un meilleur partage des richesses et non pas leur prédation au profit des plus riche.

 

 

 

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