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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 18:09

 


Il y a parfois des livres que l’on lit et qui ne nous quitte plus, même tombé dans un relatif oubli suscité par le temps qui passe. Ils laissent des fragments, des épaves rejetées de l’océan sur lesquelles s’est accrochée la mémoire. Presque cent ans après avoir été écrit, ce texte de Virginia Woolf noue encore des liens très forts avec ses lecteurs. Tant que les livres sont lus, leurs mots deviennent alors les nôtres et les idées qu’ils portent nous perfusent.

« Au cours de cette conférence, je vous ai dit que Shakespeare avait une soeur; mais n'allez pas la chercher dans la biographie que sir Sidney Lee a écrite sur le poète. Elle est morte jeune et elle n'a malheureusement jamais écrit le moindre mot. Sa dépouille repose là où s'arrêtent les bus, face à Elephant and Castle. Eh bien, ce que je crois, c'est que cette poétesse qui n'a jamais écrit un mot et qui a été enterrée à ce carrefour est toujours vivante. Elle vit en moi, en vous, et en bien d'autres femmes qui ne sont pas avec nous ce soir, car elles font la vaisselle et couchent les enfants. Mais elle est vivante, car les grands poètes ne meurent pas; ce sont des présences qui nous hantent; il leur suffit d'une occasion pour se manifester parmi nous en chair et en os. Cette occasion, me suis-je dit, se présente désormais à vous pour que vous la saisissiez. Car, ce dont je suis convaincue, c'est que si nous vivons encore à peu près un siècle (je parle de notre vie commune à toutes, c'est-à-dire de la vraie vie, et non de nos petites vies individuelles distinctes) et que chacune gagne cinq cents livres par an et dispose d'une chambre à elle; si nous prenons l'habitude de la liberté et si nous avons le courage d'écrire exactement ce que nous pensons; si nous nous échappons de temps à autre de la salle à manger commune pour ne pas considérer les gens uniquement dans le cadre des relations qu'ils entretiennent les uns avec les autres, mais dans celui des relations qu'ils entretiennent avec le réel ; ainsi qu'avec le ciel, avec les arbres ou quoi que ce soit d'autre perçu de manière intrinsèque; si nous regardons au -delà du croquemitaine de Milton l, tant il est vrai que nul ne devrait pouvoir nous boucher la vue ainsi; si nous regardons en face le fait (car c'est un fait) qu'on ne peut se raccrocher à aucun bras et que nous marchons seules, que nous sommes liées au monde réel et pas simplement à un monde d'hommes et de femmes, alors, l'occasion se présentera et cette défunte poétesse qu'était la soeur de Shakespeare pourra se réincarner dans le corps qu'elle a si souvent délaissé. En puisant son existence dans la vie de femmes inconnues dont elle est l'héritière, comme son frère l'a fait avant elle, elle pourra venir au monde. Mais si elle y venait sans cette préparation, sans cet effort de notre part, sans cette détermination qui fait que, lorsqu'elle renaîtra, il lui semblera possible de vivre et d'écrire ses poèmes, il ne faudra pas y compter, car ce serait impossible. Mais j'ai la conviction qu'elle pourrait renaître si nous y oeuvrions, et le fait d'oeuvrer de la sorte, fût-ce dans le dénuement et dans l'obscurité, en vaudrait alors vraiment la peine. »

 

 

Survivre après la mort et laisser « une œuvre » en héritage pour une femme qui n’a pas eu d’enfant quand un auteur de son époque avertissait que « lorsqu’elles n’ont plus vraiment envie d’avoir des enfants, elles ne servent plus vraiment à grand-chose. 1 » équivalait peut-être à une sorte de rédemption destinée à racheter l’effacement dont les femmes ont été victimes dans l’histoire universelle. Mais surtout cela correspond à un désir profond de transmettre quelque chose au-delà de l’inscription de son nom dans la succession des générations, de tenir une place dans un monde qui a occulté la présence des femmes comme si elle n’y vivaient qu’en tant que matrice vide dévolue à recevoir la semence vitale des hommes « Qu’avaient donc fait nos mères pour ne rien nous laisser en héritage ? 2 » Dans une situation que l’on pourrait presque comparer, Chloé Delaume dans un livre manifeste évoquant la sororité, confessait son choix d’être restée célibataire et de ne pas avoir d’enfants « Avoir 45 ans et être célibataire, être de celles qui préfèrent tellement être encouplées. Celles dont déjà les lèvres s'effondrent sous les ridules, qui se demandent si encore oseront venir des baisers. Être de celles qui veulent absolument être libres mais que la solitude, en vrai, fait suffoquer. Avoir 45 ans, c'est également admettre qu'on n'est pas cohérente et qu'il faut faire avec. Je n’ai souhaité de descendance, mais fais voeu de transmission. Faire passer quelque chose, vécu, informations, sans posture verticale, héritage, maîtres, disciples. L'élève tuera le maître, à quoi bon rejouer l'histoire, on la connaît par coeur et elle ne mène à rien. C'est pour ça que j'écris ce livre. Sans bâton de parole, former un cercle de femmes, toutes saisir l'occasion.3 » Concevoir la littérature dans sa vocation à servir de passeur de significations, pour ne pas laisser perdre ce que l’on croit utile, pour constituer ce monde déjà-là, dans lequel s’insère tout être humain, un monde qui nous parle et que nous occupons en témoin, permet de d’envisager sa disparition avec le legs d’une trace durable qui pourra « croitre dans l’esprit d’autrui 4 ». On retrouve dans le film de Joseph Kosinski « Oblivion » une scène où Jack harper (Tom Cruise) ramasse un livre « Lays of Ancient Rome » de Thomas Babington Macaulay, perdu au milieu des gravats, qui reprend cette symbolique du livre comme objet de passage et marqueur d’une inscription dans la culture que nous acceptons en héritage et qui nous fonde comme participant au monde5 . Paul Ricoeur a exprimé cette idée qu’il existait dans ce qui a été transmis des « promesses enfouies et non encore tenues 6 ». et qui constituent un horizon possible dans lequel les hommes peuvent inscrire leur action.

 

 

Virginia Woolf le dit si bien, c’est en puisant dans cet héritage que les femmes pourront venir au monde comme le fait Chloé Delaume en se situant dans cette tradition féministe occulté par le patriarcat et qui porte  le nom de sororité « Sororité: communauté de femmes ayant une relation, des liens, qualité, état de soeur. L'important c'est de comprendre qu'en oubliant que ce mot existe, les femmes ont perdu le concept avec, de même pour les hommes qui les regardaient. Sororité ça voulait dire: les femmes deviennent une caste, une classe. Plus dangereux que le communisme à l'échelle internationale, un incendie dans chaque foyer. Aucune révolution ne fera tomber le gland de la phallocratie. On peut tuer le roi et dénoncer son frère, mais la bite, on n'y touche pas, sauf si papa demande.7 » Et il ne s’agit pas de seulement remplacer un mot fraternité par un autre sororité, car celui qui possède le pouvoir que confère les mots possède aussi celui d’agir, tellement dire c’est déjà faire advenir ce qui n’est encore qu’en parole. Réjane Sénac voit dans l’affirmation au moment de la Révolution Française du triptyque «Liberté, Egalité, Fraternité » dans l’étymologie du dernier terme « Une cécité au cœur de la narration républicaine égalitaire8 » car le terme de fraternité9 ne recouvre pas l’ensemble des hommes et des femmes réunis, il exclut implicitement de la République des frères et de l’égalité qu’il proclame, les sœurs jugées incapables d’en faire partie10 . Contrairement à l’ambition affichée, l’exclusion des femmes et des personnes racisées de l’ordre politique républicain défini par la nouvelle Constitution, est un projet porté par les penseurs de la République dès son origine. Contre ce « séparatisme » qui n’a jamais dit son nom, les femmes ont dû s’imposer en tant qu’acteur.trice politique investissant tous les domaines dont elles étaient exclues jusqu’à la création artistique, en conquérant une confiance en soi et une puissance dont la société, avec une naturelle évidence, paraît les hommes autant qu’elle les infériorisait «  Pour les créatures pétries d’illusions que nous sommes, ce que la vie demande peut-être par-dessus tout, c’est qu’on ait confiance en soi.11 » car le propre d’une domination est d’entrer si profondément dans l’intimité des sujets.tes qu’ils en viennent d’eux-mêmes à participer à sa production, en oubliant la violence de son inculcation «  Pendant tous ces siècles, les femmes ont été pour les hommes des miroirs dotés du magique et délicieux pouvoir de refléter la silhouette de l’homme en deux fois plus grand.12 »
Loin d’inscrire le féminisme dans une lutte contre les hommes13 , ce que suggèrent pour le discréditer des polémistes actuels14 , V. Woolf en fait une arme de libération massive profitant à tous, car faire émerger dans la conscience des femmes les mécanismes sociaux qui les oppriment, c’est aussi, malgré la perte des privilèges qui en résulte pour les hommes, découvrir des nouvelles façons d’être ensemble unis dans des liens nouveaux capable de créer en acte, cette humanité que nous partageons tous, mais que les dominations de tous ordres voudraient nous cacher…

 


Scolie

Pour ceux ou celles qui auraient des doutes quant à la violence dont peuvent être victimes les femmes qui ne réclament que leur droit, et qui ne voient que celle du féminisme, la réflexion de Maïa Mazaurette et l’article de libération fourniront une bon aperçu du chemin qui déroule ses lacets devant nous : Maïa Mazaurette @MaiaMazaurette 19h « Il faut lire cet article. Et observer (encore et toujours) qu'aucune femme, aucune féministe, aucune séparatiste radicale, ne déteste les hommes au millième de la détestation que les femmes subissent. » - Menacée sur les réseaux sociaux, Marie Laguerre porte plainte. L’étudiante de 22 ans, qui avait été agressée cet été à Paris par un homme depuis condamné à six mois de prison ferme, reçoit toujours des menaces d'agression, de viol et de mort sur les réseaux sociaux.15

 

1 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 204
2 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 50
3 - « Mes biens chères sœurs » Chloé Delaume p 107
4 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 192
5 - « Envisagé comme horizon de l'action, le monde n'est pas fait de rapports sociaux intangibles, mais d'une multitude de significations qui apparaissent au cours de l'expérience sensible. » Après la fin du monde – M. Foessel p 258
6 - « Qu’est-ce que transmettre ? » M. Bertrand https://www.cairn.info/revue-etudes-theologiques-etreligieuses- 2008-3-page-389.htm  
7 - « Mes biens chères sœurs » Chloé Delaume p 85
8 - «L’égalité sans condition » R. Sénac p 26
9 -  « On pourrait parler d’adelphité, un terme grec qui désigne « les enfants de la même mère » quel que soit leur sexe. Je préfère le terme de « solidarité » car il permet de dépasser l’analogie familiale et donc de penser une interdépendance au-delà des frontières de l’humain et entre humains. Le principe de « solidarité » permet ainsi de construire une communauté du vivant. » https://www.lesfameuses.com/entretien-conclusion-rejane-senac/
10 - « Ainsi, le 30 octobre 1793, lors du débat devant la Convention, le député Jean-Pierre-André Amar justifia le décret interdisant les clubs féminins en affirmant « que les femmes, de façon générale peu capables de conceptions hautes et de méditations sérieuses, donc dénuées de la force morale et physique qu'exige le traitement des affaires publiques, sont disposées par leur constitution physique à une exaltation politiquement funeste, tandis que l'homme étant fort, paraît seul propre aux méditations profondes et sérieuses qui exigent une grande contention d'esprit». Le député Louis-Joseph Charlier explicite ce qui est en jeu dans cette interdiction en précisant que retirer aux-femmes le droit de « s'assembler paisiblement », un « droit commun à tout être pensant», c'est contester leur appartenance au genre humain. Ce qui est en oeuvre dans cette H(h)istoire, c'est la légitimité et le pouvoir de quelques-uns de classifier l'humanité en déterminant « qui» est politique et qui ne l'est pas, c'est-à-dire « qui» a la capacité et la légitimité d'être autonome et puissant. » 27 «L’égalité sans condition » R. Sénac
11 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 72
12 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 74
13 - Le féminisme n’est pas une guerre contre les hommes, mais contre la domination masculine », selon Victoire Tuaillon. Dans son livre « Les couilles sur la table », la journaliste Victoire Tuaillon revisite les thématiques abordées dans son podcast, qui interroge les masculinités avec un point de vue féministe (...) Dans votre ouvrage, vous reprenez la théorie selon laquelle la virilité est un privilège, mais aussi un piège. En quoi est-elle un piège ? D’abord, il ne faudrait pas penser que les hommes souffrent autant de la domination masculine que les femmes. Selon Pierre Bourdieu, la virilité est un piège pour les hommes parce que cela leur impose de l’affirmer en toutes circonstances. Incompatible avec les sentiments et la vulnérabilité, elle fait croire aux hommes qu’ils sont forts, n’ont besoin de personne ni de s’investir dans des relations sentimentales. C’est le terreau d’une société dans laquelle il ne fait pas bon vivre. Une société profondément imprégnée de misogynie et de sexisme, que l’on justifie avec des croyances erronées sur ce qui serait de l’ordre du naturel, du biologique. https://www.20minutes.fr/societe/2634183-20191025-feminisme-guerre-contre-hommes-contre-domination-masculine-selon-victoire-tuaillon
14 - Les beaux jours du féminisme seraient-ils derrière lui ? Si l’on en croit plusieurs sondages publiés récemment, il existe actuellement un véritable malaise de l’opinion publique par rapport au féminisme. Ainsi, selon le sondage publié en octobre 2014 par Louis Harris Interactive pour Grazia, 70 % des Français déclarent que les féministes n’ont pas les bonnes méthodes et sont trop agressives et radicales. Une forte majorité pense que les féministes ne devraient pas se positionner contre les hommes, qu’elles « en font trop », qu’elles nuisent à l’image des femmes, etc. https://www.cairn.info/revue-reseaux-2017-1-page-115.htm
15 - https://www.liberation.fr/france/2018/12/06/menacee-sur-les-reseaux-sociaux-marie-laguerre-porte-plainte_1696355

 

 

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