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5 avril 2019 5 05 /04 /avril /2019 18:10

 

 

 

Il se sentait rêveur, presque triste, étreint par la puissance d’un sentiment qui ressemblait à la mélancolie. Son regard se posait sur le monde autour de lui et pourtant il ne voyait rien, insensible soudain à la rumeur de la vie bruissante dont il échappait lentement à la prégnance. Assis, immobile, ayant fermé les livres dont il avait parcouru quelques pages, cherchant une distraction qui n’était pas venue, à cet ennui vague et sans objet précis, mais dont la force, il le sentait, le plongerait dans un songe d’autant plus profond qu’il n’avait pas de nom, se demandant s’il savait toujours dans « l’obscurité profonde de la nuit belle et douce comme du velours ; et dans le crissement du sable humide, sous les pas lents et lourds de la sentinelle1  » entendre la petite chanson de la vie .
Peut-être avait-il perdu l’élan qui l’avait conduit, étant plus jeune à croire en ce feu libérateur et rédempteur qui pourrait dévorer toute la misère du monde, à cet embrasement fait des cris et des hurlements de tous les damnés de la terre
, il avait cru en cet avenir prométhéen, dans la certitude que viendrait, comme une promesse faite à la nuit, la Révolution… Pourtant, de partout qu’il se tournait ce n’était que fer2 et que sang... Rien n’avait surgit de ce qu’il espérait qui n’ait été piétiné, renvoyé dans les limbes… L’histoire n’était-elle donc que cette longue plainte étouffée de ceux qui souffraient « La route du socialisme – à considérer les luttes révolutionnaires – est pavées de défaites3  »
Tout avait brûlé et rien n’avait poussé, les années avaient passées usant peu à peu le rêve qu’il portait en lui, mais contrairement à tant d’autres qui avaient survécu et trahi, s’accommodant d’adorer les puissants devant lesquels ils courbaient maintenant l’échine, offrant leur dos obséquieux à la caresse de la main qu’ils servaient
4  il conservait sous la cendre des insurrections éteintes, la chaleur du feu qui couve… Cela le rendait triste et pourtant il lui semblait tirer de cette tristesse la possibilité de croire le bonheur possible, malgré les échecs ou peut-être parce qu’ils n’étaient pas cette fin de l’histoire annoncée avec arrogance par ceux, quelque soit leur nom et les époques, qui maintenaient la multitude des gueux sous leur domination… Il en avait la certitude, la mélancolie qui l’étreignait n’annonçait pas le crépuscule, il n’avait pas renoncé « Nous sommes debout, les deux pieds sur ces défaites et nous ne saurions renoncer à une seule d’entre elles, car de chacune nous tirons un peu de notre force, une partie de notre lucidité.5 »
Cet espoir fait de tristesse et de sang il le laisserait en devenir, il le transmettrait comme il l’avait reçu des générations passées, il le transmettrait enrichi de la mémoire des luttes, de cette histoire écrite par les dominés contre l’histoire officielle comme une longue suffocation qui ne meurt jamais...
« L’ordre règne à Berlin ! sbires stupides ! Votre ordre est bâti sur le sable. Dès demain la Révolution se dressera de nouveau avec fracas proclamant à son de trompe  pour votre plus grand effroi : J’étais, je suis, je serai.
6 »

 

 

1 - Rosa Luxemburg, Lettres de prison à Sophie Liebknecht, à la veille du 24 décembre 191.
2 -  L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. Jean-Jacques Rousseau « Le contrat social »
3 -  L’ordre règne à Berlin, dernier article de Rosa Luxemburg
4 -   Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col mao au Rotary , Guy Hocquenghem
5 -   L’ordre règne à Berlin, dernier article de Rosa Luxemburg
6 -   L’ordre règne à Berlin, dernier article de Rosa Luxemburg

 

 

 

Les citations sont de Rosa Luxemburg assassinées le 15 janvier 1919 à Berlin après l’échec de la Révolution Spartakiste :

En novembre 1918, le gouvernement social-démocrate de la République de Weimar a conclu un pacte avec l’état-major militaire et les corps francs pour liquider le soulèvement des travailleurs et des organisations révolutionnaires. Rosa Luxemburg et ses camarades, fondateurs de la ligue spartakiste, membres du noyau initial du Parti communiste allemand depuis décembre 1918, ont été durement touchés. Le 15 janvier, un groupe de soldats arrête Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg vers neuf heures du soir. Rosa « remplissait une petite valise et prenait des livres », pensant qu’elle allait retourner une fois de plus en prison. Après avoir appris leur arrestation, le gouvernement de Noske laisse Rosa et Karl entre les mains du « Kreikorps » - le corps paramilitaire d’anciens combattants de l’armée du Kaiser. A peine sortis de l’Hôtel Eden, les dirigeants spartakistes reçoivent des coups de crosse à la tête, sont traînés et abattus. Le corps de Rosa a été jeté dans la rivière depuis le pont de Landwehr.

 

Rosa Luxemburg est connue par ses analyses historiques du mouvement communiste, mais ce sont ses lettres de prison à Luise Kautsky, Mathilde Jacob, Sonia Liebknecht, Clara Zetkin et d’autres… qui révèlent le mieux sa personnalité, ouvrant son intimité au lecteur d’aujourd’hui qui découvre à quel point elle fut une femme inspirante, profondément moderne dans sa manière d’éclairer le monde par l’intensité émotionnelle de ses sentiments…

Quelques extraits de lettres en suivant le lien : Lettres de Rosa Luxemburg

 

Le tableau est de Vincent Van Gogh, il représente le docteur Gachet (1890).


 

 

 

 

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