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30 octobre 2018 2 30 /10 /octobre /2018 20:18
Dorothea Lange
Dorothea Lange
Dorothea Lange
Dorothea Lange
Dorothea Lange
Dorothea Lange

 

«il faudrait vraiment utiliser l'appareil photo comme
si l'on devait être frappé de cécité demain.
Vivre une vie consacrée au visible, c'est une
entreprise considérable,quasiment inaccessible,
mais quand on parvient à produire de bonnes
photographies, c'est dans cette direction-là
qu'il faut aller. Je n'ai fait que l'effleurer, à
peine l'effleurer. »

 

« Les errants, les émigrants, étaient devenus des nomades.
Des familles qui avaient jusque-là vécu sur un lopin de terre,
dont toute l’existence s’était déroulée sur leurs quarante
arpents, qui s’étaient nourries – bien ou chichement – du
produit de leurs quarante arpents, avaient maintenant tout
l’Ouest comme champ de pérégrinations. Et elles erraient à
l’aventure,
à la recherche de travail; des flots d’émigrants
déferlaient
sur les autostrades et des théories de gens
stationnaient dans les fossés bordant les routes.
Et derrière
ceux-là, il en arrivait toujours d’autres. Les autostrades
grouillaient de véhicules de toutes sortes. Ces régions du
Centre-Ouest et du Sud-Ouest avaient été habitées jusque-
là par une population agrarienne que l’industrialisation
n’avait pas touchée; des paysans simples, qui n’avaient
pas subi le joug du machinisme et qui ignoraient combien
une machine peut être un instrument puissant et dangereux
entre les mains d’un seul homme. Ils n’avaient pas connu les
paradoxes de l’industrialisation à outrance et avaient gardé
un jugement assez sain pour discerner toute l’absurdité de
la vie industrielle.
Et brusquement, les machines les chassèrent de chez eux
et les envoyèrent peupler les grandes routes. Et avec la vie
nomade
, les autostrades, les campements improvisés, la
peur de la faim et la faim elle-même, une métamorphose
s’opéra en eux. Les enfants qui n’avaient rien à manger, le
mouvement ininterrompu, tout cela les changea. Ils étaient
devenus des nomades.
L’hostilité qu’ils rencontraient partout
les changea, les souda, les unit – cette hostilité qui poussait
les habitants des petites villes et des villages à se grouper
et à s’armer comme s’il s’agissait de repousser une invasion
– sections d’hommes munis de manches de pioches, calicots
et boutiquiers munis de fusils de chasse – de défendre le
monde contre leurs propres concitoyens.
Le flot perpétuellement renouvelé des émigrants fit régner
la panique dans l’Ouest. Les propriétaires tremblaient
pour leurs biens. Des hommes qui n’avaient jamais connu
la faim la voyaient dans les yeux des autres. Des hommes
qui n’avaient jamais eu grand-chose à désirer voyaient
le désir brûler dans les regards de la misère. Et pour se
défendre, les citoyens s’unissaient aux habitants de la riche
contrée environnante et ils avaient soin de mettre le bon
droit de leur côté en se répétant qu’ils étaient bons et que
les envahisseurs étaient mauvais, comme tout homme doit le
faire avant de se battre. [...]
Et les Sociétés et les Banques travaillaient inconsciemment
à leur propre perte. Les vergers regorgeaient de fruits et les
routes étaient pleines d’affamés. Les granges regorgeaient
de produits et les enfants des pauvres devenaient
rachitiques et leur peau se couvrait de pustules. Les grandes
Compagnies ne savaient pas que le fil est mince qui sépare
la faim de la colère. Au lieu d’augmenter les salaires, elles
employaient l’argent à faire l’acquisition de grenades à
gaz, de revolvers, à embaucher des surveillants et des
marchands, à faire établir des listes noires, à entraîner leurs
troupes improvisées. Sur les grand-routes, les gens erraient
comme des fourmis à la recherche de travail, de pain. Et la
colère fermentait. »

John Steinbeck, « Les raisins de la colère » p. 396-399.

 

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