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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 21:19
 







"Hérodote au livre l de ses Histoires nous conte un passage brusque et violent de pouvoir royal, en Lydie, des Héraclides aux Mermnades, rupture de grande portée puisqu'il est gros de tout le conflit entre les Grecs et les Barbares. Candaule donc était roi de Lydie, un roi heureux, aussi puissant, aussi riche qu'amoureux fou de sa femme
qu'il pensait être la plus belle femme du monde. « II avait un favori nommé Gygés qui était son confident non seulement pour les  plus  importantes  des  affaires  du royaume mais qu'il entretenait aussi de la beauté de sa fem me (to eidos tes gunaikos) qu'il louait à l'excès. » Peu de temps après le mariage — «car le destin, ajoute Héro- dote, voulait qu'il arrivât malheur à Candaule» — Candaule adressa à Gvaès ces paroles : « Je pense que je ne te persuade pas quand je te parle de la beauté de ma femme car les oreilles des hommes sont plus incrédules que leurs yeux ; fais donc en sorte de la voir toute nue. » Voici le premier moment de séduction entre le Roi et son confident, entre le maître et l'esclave, où le premier risque sa maîtrise dans un défi lancé au second, non point dans la lutte à mort entre deux désirs dont le moteur serait le désir du désir de l'autre où toute la dialectique de l'histoire trouverait son origine, mais dans un discours, un discours de persuasion, «je pense que je ne te persuade pas quand je te parle de la beauté de ma femme. » C'est le pouvoir, l'efficace de la parole royale que le Roi met en jeu, c'est la parole qui fait être la croyance chez celui à qui elle est adressée qui se trouve risquée. Le discours du Roi ne fait pas exister la beauté
— invisible à tous —de la Reine, il ne la fait pas voir.
Le langage dit la chose, mais la chose même reste à distance
,
dans l'infinie distance de la négation inhérente à tout langage où s'évanouit la réalité sensible singulière, « cette chose-ci », mais pour être aussitôt relevée dans l'universalité du concept. Ce faisant, Candaule met en jeu la performativité caractéristique de sa propre parole qui, en disant, fait, fait croire c'est-à-dire fait voir. Mais dans le moment même de ce défi où le Roi risque le « faire » de son «dire», l'enjeu de ce jeu, c'est de faire exister la beauté de la Reine."


Stratégie des apparences - Le roi son confident et la reine
ou les séductions du regard, Louis Marin -  Traverse n°18

La séduction est dans un rapport de distance et de proximité par rapport à la perversité.

"Le défi séducteur est toujours perversité mais sa perversité est le nom que lui donne celui auquel le défi est adressé et qui est engagé dans le risque mortel du duel que tout geste de séduction ouvre."


Stratégie des apparences - Le roi son confident et la reine
ou les séductions du regard, Louis Marin -  Traverse n°18

"Le féminin est le lieu fascinant, sacré de la contradiction de la loi, du visible (eidos) qui n'est tel dans son excellence de beauté (areté) que de rester non-vu."

"La Reine fait semblant de na pas voir qu'elle est vue. [...]
Moment pur de la séduction : le féminin, ce visible voyant, le temps d'un instant, l'invisible regard qui le voit, en un moment où il ne se pense pas et où on ne le pense pas. [...] C'est le geste séducteur absolu : faire semblant de ne pas voir le regard invisible qui la voit dans sa visibilité nue."


« La Reine fit appeler Gygès. Lui qui ne pensait pas qu'elle sut rien de ce qui s'était passé, se rendit à l'appel... » Lorsqu'il fut arrivé, la femme lui dit :
« Maintenant Gygés, des deux routes qui s'offrent, je te donne à choisir celle où tu
veux t'engager : tue Candaule et sois pos- sesseur de ma personne et de la royauté
des Lydiens; ou bien c'est toi même qui dois périr sur l'heure sans plus d'affaires,
pour ne plus désormais, en obéissant en toutes choses à Candaule,
voir ce que tu ne dois pas voir. Ou bien lui qui a formé ce complot doit perdre la vie,
ou bien toi qui m'as regardée nue et as agi contre ce qui a force de loi»


Un extrait du conte de Charles Perrault, Peau d'Ane :
« On dit qu'en travaillant un peu trop à ta hâte,
De son doigt par hasard il tomba dans la pâte,
Un de ses anneaux de grand prix ;
Mais ceux qu'on tient savoir la fin de cette histoire
Assurent que par elle exprès il y fut mis ;
Et pour moi franchement je l'oserais bien croire,
Fort sûr que, quand le Prince à sa porte aborda
Et par le trou la regarda,
Elle s'en était aperçue :
Sur ce point la femme est si rude
Et son œil va si promptement
Qu'on ne peut la voir un moment
Qu'elle ne sache qu'on la vue. »


Stratégie des apparences - Le roi son confident et la reine
ou les séductions du regard, Louis Marin -  Traverse n°18.

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