Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
22 décembre 2013 7 22 /12 /décembre /2013 10:39
La vie très privée de Mr Sim - Jonathan Coe

Il y a quarante ans, Donald Crowhurst avait apparemment

pu se cacher au coeur de l'Atlantique, grain de poussière

dans l'océan, entouré par l'infini de la haute mer et dérobé aux yeux
de tous les habitants de la planète. De nos jours, une
quantité de satellites en orbite étaient braqués sur nous
en permanence et pouvaient établir nos coordonnées
avec une rapidité et une précision inimaginables. L'intimité,
ça n'existait plus. Nous n'étions plus jamais seuls
.

p 95

 

J'étais à un kilomètre à peine de chez moi, je me remettrais en
route dans quelques minutes; mais en attendant, il me
fallai~me poser, réfléchir, regarder passer les gens qui
partaient au travail - histoire de vérifier, sans doute,
qu'il me restait une manière de lien avec eux, mes
congénères, mes compatriotes, mes co-watfordiens.
Ça n'était pas gagné.
Il devait passer une personne toutes les trente
secondes, devant mon banc, et aucune qui me dise bonjour,
me fasse un signe de tête ou qui croise seulement
mon regard. Même, chaque fois que je tentais de croiser
le leur, les gens se détournaient promptement et sciemment,
et ils pressaient le pas. Vous pensez peut-être que
c'était surtout le cas pour les femmes, mais pas du tout
- les hommes avaient l'air tout aussi effarés à l'idée
qu'un inconnu tente d'engager un rapport quelconque
avec eux, ne serait-ce qu'un instant. Quelle douche
froide: sitôt que je tentais de faire jaillir entre nous une
étincelle d'humanité partagée, ils paniquaient, ils tournaient
les talons, ils fuyaient.

p 104

 

Je sais parfaitement que je n'étais pas à sa hauteur, intellectuellement.

Par exemple, je n'ai jamais lu autant qu'elle; elle passait sa
vie à lire. Attention, j'aime les livres, moi aussi. Quand
on est en vacances, par exemple, et qu'on se fait rôtir au
soleil au bord de la piscine, s'il ya une chose quej'adore,
c'est bien bouquiner. Mais pour Caroline, ça allait plus
loin. On aurait dit que la lecture était devenue une
obsession, chez elle. Elle dévorait régulièrement deux
ou trois livres par semaine; des romans, surtout; des
romans «littéraires» ou « sérieux », comme on dit (je
crois). «C'est pas un peu répétitif, au bout d'un
moment ? Ils se mélangent pas tous dans ta tête ? » je lui
ai demandé, une fois. Mais elle m'a répondu que je parlais
sans savoir. « Tu es le genre de personne qui ne verra
jamais un livre changer sa vie
», disait-elle. «Pourquoi
veux-tu qu'un livre change ma vie ? Ce qui change ta vie,
c'est la réalité, c'est se marier, avoir des enfants. - Moi,
je te parle d'élargir son horizon, d'élever son niveau
de conscience. » C'était un point sur lequel nous ne
serionsjamais d'accord. Une ou deux fois,j'ai tenté plus
sérieusement de m'y mettre, mais je n'ai jamais vraiment
compris où elle voulait en venir.

p 124 - 125

 

Il s'était mis en tête que j'avais envie d'un feu
comme ceux que faisait Chris, et j'allais l'avoir, mon feu.
En plus, après avoir jeté en vrac brindilles, herbes et
bûches, il n'a pas été fichu de faire prendre ses allumettes.
Il lui en a fallu trois ou quatre pour que le feu
démarre, et il s'est mis à fumer au point qu'en deux
minutes notre coin du camping était menacé d'asphyxie;
les gens sont sortis de leurs tentes en râlant pour nous
dire de l'éteindre. Là,j'ai éclaté de rire, mais c'était bien
la dernière chose à faire: Max a eu l'air plus malheureux
que jamais, et il a redoublé d'efforts pour relancer
la flambé~ en courant chercher une rallonge de bois
humide. A son retour, je mijotais de lui lancer une
phrase outrageusement aguicheuse, du type : « Tu sais,
on peut se réchauffer autrement », mais, quandj'ai vu la
tête qu'il faisait, les mots se sont figés sur mes lèvres.
Dire que ce n'était plus le moment de tenir ces propos
serait très au-dessous de la vérité. Je voyais bien que la
soirée était irrémédiablement gâchée, et pour lui, et pour
nous deux. Des larmes de frustration dans les yeux, il
ajoutait à son tas fumant divers végétaux humides et inutiles,
et il s'emberlificotait pour ouvrir la boîte et gratter
les allumettes à travers son mouchoir taché de sang. Je
savaisque tout était parti d'une intention généreuse - il
s'inquiétait pour moi, il voulait que j'aie chaud - mais
on n'en était plus là. Ça peut paraître idiot, maisje croyais
savoir ce qui se passait dans sa tête ou, du moins, dans
son inconscient. Il ne s'agissait plus de faire un feu. Ce
qui était en jeu, c'était sa relation avec son père.
Chris, on
lui avait appris. Papa avait trouvé le temps, il avait eu la
patience de transmettre à la génération suivante
. Ainsi
fonctionnait leur relation. MaisMax n'avait pas droit à ça.
Son père l'avait abandonné des années plus tôt, peut-être
même qu'il n'avait jamais su nouer le lien avec lui au
départ. Il ne lui restait donc plus qu'à s'accrocher aux
basques de cette mère placide et bienveillante, qui, de
son côté, n'avait rien à lui apprendre, rien à lui transmettre.
Il était seul au monde; déjà, il bataillait. Ne supportant
plus de le regarder jeter les allumettes l'une après
l'autre dans ce feu qui ne prendrait jamais, je lui ai dit:
«J'en ai assez,je rentre. Appelle-moi quand ça flambera. »
Maisquandj'aijeté un coup d'oeil dehors, une heure plus
tard, en fait de feu, il n'y avait toujours rien qu'un tas de
bois fumant piteusement, et Max était invisible, parti
quelque part de son côté.

p 211 - 212

 

Partager cet article
Repost0

commentaires