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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 15:10

 

Je rêvais carrément de devenir un «grand écrivain ». Mais ce qui me plaisait, c'était l'idée d'étonner. Je me serais tout aussi bien satisfaite d'entonner soudain un air d'opéra d'une voix de soprano, ou de parler des langues étrangères, ou de jouer au violon les danses hongroises de Brahms, ou de devenir un bon skipper. Bref, il m'aurait suffi de faire comprendre qu'on se trompait sur mon compte quand on s'entêtait à dresser
la liste de ce que je ne savais pas faire. Car je ne savais pratiquement rien faire, souffrant d'« insuffisance
motrice» depuis mon enfance. Et maintenant encore, quoi que je fasse, j'ai l'impression d'être totalement inadaptée. Je suis professeur de lettres et d'histoire dans un lycée et, souvent, je rentre chez moi triste, avec la sensation de ne pas avoir fait un bon cours, de ne pas avoir obtenu de résultats et de ne pas avoir été utile à mes élèves; et je me méprise pour tout cela.


Mais quand j'écris, en revanche, je ne me complique pas l'existence. Je le fais pour le plaisir. D'ailleurs, j'écris en secret, avec le remords de voler du temps à la réalité. Si je sens un fourmillement au cerveau et que je dois écrire, et qu'on m'invite à sortir, je me garde bien de dire la vérité, j'avance toute une série d'excuses: pile de linge à repasser, copies à corriger et autres raisons du même tonneau.
J'ai découvert que l'écriture, contrairement à la musique, aux langues, au sport et aux autres matières apprises au lycée, rachète le réel, et d'une façon toute particulière. Prenez quelqu'un que personne n'aime, dans la réalité : si vous le transformez en personnage, vous pouvez le faire aimer beaucoup. J'ai écrit sur des gens qui n'avaient ni chance ni amour dans leur vie, en espérant qu'ils en trouvent au moins auprès de mes lecteurs. Dans le monde merveilleux de l'imagination. Mais il ne s'agit pas seulement d'imagination. Ce que je raconte est en partie vrai et en partie inventé. Les deux se mélangent si bien que je ne me rappelle plus ce que j'ai inventé et ce qui est réel; et il m'arrive souvent d'attribuer des caractéristiques inventées à des personnes que je me mets alors à regarder comme des personnages, et vice versa. Je me tiens sur une frontière impalpable, comme une funambule, comme quand on s'amuse à ces petits jeux superstitieux du genre: « Si je réussis à marcher exactement le long de cette rangée de carreaux ... »

 

Jusqu'à une date récente, j'écrivais pour moi. Pour fuir, mais aussi pour retenir et sauver de la mort et de l'oubli les personnes et les émotions.

 

 

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31 août 2020 1 31 /08 /août /2020 07:42

 

 

 

Je regardai ma cousine qui se mît à me poser, des questions de sa voix basse et émouvante.  C’était une de ces voix que l'oreille suit dans ses modulations comme si chaque phrase était un arrangement de notes qui ne doit plus jamais être répété. Son visage était triste et charmant, plein de choses luisantes, des yeux luisants, une bouche luisante et passionnée; mais sa voix était un excitant que les hommes qui l'avaient aimée trouvaient difficile d'oublier: une mélodie irrésistible, un «écoutez» chuchoté l'assurance qu'elle venait de faire des choses gaies et passionnantes et que l'heure suivante serait tout aussi riche.
p 33

 

Je regardai Miss Baker, me demandant ce qu'elle pouvait bien « arriver à faire». J'éprouvais  du plaisir à la regarder. C'était une fille  mince, a seins petits, qui se tenait toute droite et accentuait cette raideur en rejetant le corps en arrière vers les épaules comme un jeune élève officier. Ses yeux gris, fatigués par l'éclat du soleil, me rendaient mon regard avec la réciprocité d'une curiosité polie, dans un visage las, charmant et mécontent.
p 35

 

Tout de suite, je demandai à l'infirmière si c'était un garçon ou une fille. C'était une fille. Je détournai la tête et me mis à pleurer; « Bon, dis-Je alors, tant mieux que ce soit une fille et j'espère qu'elle sera bien sotte. C'est ce qu'une Jeune fille a le plus' d'avantage à être dans ce  monde - une jolie petite sotte. Vois-tu, je trouve que la vie est une chose horrible, continua-t-elle d'un air convaincu. Tout le monde, pense comme moi, les gens les plus avancés. Et moi: Je sais. J'ai été partout, j'ai tout vu, j'ai
tout fait.»
p 42

 

Mais au fond de ce pays de grisaille, par-delà les tourbillons de poudre grise qui ne cessent d'errer sur sa surface, vous apercevez, après un moment, les yeux du docteur T. J. Eckleburg.  Les yeux du docteur T. J. Eckleburg sont bleus et gigantesques, leurs rétines ont un mètre de haut. Ils regardent dans un visage inexistant, derrière une paire d'énormes lunettes jaunes qui chevauchent un nez absent. De toute évidence, un oculiste de New York, ami de la plaisanterie, les a dressés sur ce paysage dans l'espoir d'y recruter des clients, puis s'est abîmé lui-même dans la cécité éternelle, à moins qu'il n'ait déménagé vers d'autres lieux, les oubliant là. Mais ses yeux, assez effacés par le temps et le manque de peinture, s'attristent encore sur le -solennel terrain cinéraire.
p 47 - 48

 

 

« C'est moi, Gatsby, fit-il tout à coup.
- Quoi! m'écriai-je. Oh! je vous demande pardon!
- Je croyais que vous saviez, vieux frère. J'ai bien peur de ne pas être un très bon maître de maison. »
II sourit avec compréhension - Beaucoup mieux qu'avec compréhension. C'était un de ces rares sourires, doués de la faculté de rassurer, qu'on rencontre, quand on a de la chance, quatre ou cinq fois dans sa vie. Il affrontait un instant - ou paraissait affronter - le monde extérieur dans son ensemble, pour se concentrer ensuite sur vous, avec un parti pris irrésistible en votre faveur. II ne vous comprenait qu'autant que vous désiriez être compris, il croyait en vous dans la mesure où: vous auriez voulu croire en vous-même, il vous persuadait qu'il avait exactement de vous "l'impression que, en mettant tout au mieux, vous espériez produire. A ce moment précis, le sourire s'évanouit - et je n'eus plus devant moi qu'un jeune homme élégant mais un peu fruste, âgé de trente et un ou trente-deux ans, dont le langage recherché frisait l'absurdité.
p 75

 

« N'était cette brume, nous verrions votre maison, de l'autre côté de la baie, dit Gatsby Il y a une lumière verte qui brûle, toute la nuit au bout de votre Jetée.»
Daisy glissa soudain son bras sous le sien, mais il semblait absorbé par ce qu'il venait de dire. Peut-être l'idée lui était-elle venue que la colossale importance de cette Iumière venait de s'évanouir à  jamais. Comparée à la grande distance qui l'avait séparé de Daisy, cette lumière lui avait paru toute proche d'elle, la touchant presque. A présent, ce n'était plus qu'une lumière verte sur une jetée. Son compte d’objets enchantés avait décru d'une unité.
p 124

 


Quand je m'avançai pour prendre congé je m'aperçus que le visage de Gatsby avait repris son expression d'ahurissement comme si un doute vague se levait en lui sur la qualité, de son bonheur actuel.
Presque cinq ans! Il devait y avoir eu des instants, même en cet après-midi, où Daisy ne s'était pas montrée à la hauteur de ses rêves - non pas par sa faute mais à cause de la colossale vitalité des illusions de Gatsby. Elles avaient absorbé, dépassé la personne de Daisy, elles avaient dépassé toute réalité. Il s'était jeté dans son rêve avec la passion d'un créateur, l'accroissant sans répit, l'ornant de toutes les plumes brillantes qui lui tombaient sous la main. Rien n'est comparable au volume de feu ou de fraîcheur que l'homme peut emmagasiner dans son coeur spectral.
p 127

 

Je suppose qu'il tenait déjà le nom tout prêt. Ses parents étaient des fermiers besogneux que le succès avait toujours fuis; son imagination ne les avait jamais acceptés comme parents. Au vrai, Jay Gatsby, de West Egg, Long Island, avait jailli de sa propre conception platonique de lui-même. C'était un fils de Dieu, phrase qui, si elle signifie quelque chose, signifie .cela même, et il lui incombait de s'occuper des affaires de son père, au service d'une vaste, vulgaire et mercenaire beauté. De sorte qu'il inventa précisément l'espèce de Jay Gatsby qu'un garçon de dix-sept ans pouvait inventer, et à cette conception il demeura fidèle jusqu'au bout.
p 130

 

Mais son coeur était une constante, une turbulente émeute. Les imaginations les plus grotesques et les plus fantasques le hantaient la nuit dans son lit. Un univers d'un ineffable clinquant se tissait en son cerveau cependant que la pendule faisait tic-tac sur la toilette, et que la lune baignait d'une humide lumière ses vêtements répandus sur le plancher. Chaque nuit il ajoutait de nouveaux traits au tracé de ses fantaisies, jusqu'au moment où le sommeil refermait son oublieuse étreinte sur quelque scène éclatante. Ces rêveries servirent un temps d'exutoire à son imagination; elles étaient une allusion satisfaisante à l'irréalité de la réalité, l'assurance que ce rocher, le Monde, solidement reposait sur l'aile d'une fée.
131

 

Il ne voulait rien moins d'obtenir de Daisy qu'elle allât à Tom et lui dît : "Je ne vous ai jamais aimé." Une fois qu'elle aurait oblitéré quatre années par cette phrase, ils pourraient chercher une solution quant aux mesures d'ordre pratique qui resteraient à prendre. Une de celles-ci était, après qu'elle serait libre, de retourner à Louisville et de s'y marier le cortège partirait de chez elle - comme si c'était cinq ans plus tôt.
p 143

 

Il jeta autour de lui un regard égaré, comme si le passé se cachait là, dans l'ombre de la villa, juste
hors de portée de la main.
« Je vais arranger tout exactement comme c'était avant, fît-il, en hochant la tête d'un air déterminé.
Elle verra.»
Il parla abondamment du passé, et je crus comprendre qu'il voulait reconquérir quelque chose, peut-être une idée que jadis il s'était faite de lui-même; qui s'était absorbée dans son amour pour Daisy.
Depuis lors, sa vie avait été confuse et désordonnée mais s'il pouvait seulement revenir à un certain point de départ et refaire lentement le même chemin il pourrait découvrir ce qu'était cette chose...
Un soir d'automne, cinq ans plus tôt, ils marchaient ensemble dans une rue au moment où les feuilles tombaient. Ils arrivèrent à un endroit où il n'y avait point d'arbres, où le trottoir était tout blanc de lune. S'arrêtant, ils se tournèrent l'un vers l'autre. Cette nuit était fraîche et pleine: de la mystérieuse surexcitation qui vient avec les deux métamorphoses de l'année. Les paisibles lumières des maisons sortaient dans les ténèbres en bourdonnant et dans les étoiles, il y avait comme un frémissement, comme une agitation, Du coin de l'oeil, Gatsby voyait que les dalles des trottoirs formaient en réalité une échelle qui montait vers un endroit secret au-dessus des arbres; il pourrait y monter, s'il y montait seul, et une fois là-haut, sucer la pulpe de la vie, boire l'incomparable lait de l'émerveillement.
Son coeur battait fort à mesure que le blanc visage de Daisy montait vers le sien. Il savait qu'une fois qu'il aurait donné un baiser à cette jeune fille et marié à jamais ses indicibles visions à son souffle périssable, son esprit d'homme ne s'ébattrait plus jamais comme l'esprit d'un dieu. .
Il attendit donc, tendant l'oreille un instant de plus au diapason dont quelqu'un venait de heurter un astre. Puis, il l'embrassa. Au contact de ses lèvres, elle s'épanouit pour lui comme une fleur, et l'incarnation fut complète.
Tout ce qu'il me. dit, et même son effarante sentimentalité, me rappelait quelque chose un rythme insaisissable, un fragment de paroles perdues, que j'avais entendues quelque part, il y avait longtemps. Un moment, une phrase chercha à prendre forme dans ma bouche et mes lèvres se séparèrent, telles celles d'un muet comme si quelque chose de plus qu'un souffle d'air frémissant se débattait sur, elle. Mais elles ne produisirent aucun son et ce que J'avais failli me rappeler demeura incommunicable à jamais.
p 144 - 145

 

« Oh ! .vous exigez trop! cria-t-elle à Gatsby. Je vous aime à présent - est-ce que cela ne vous suffit pas? Je ne puis empêcher ce qui a été.»
Elle se mit à sangloter éperdument.
« Je l'ai aimé jadis, mais vous aussi je vous aimais. » Gatsby ouvrit et ferma les yeux.
« Vous m'aimiez aussi.
- Et même ça c'est un mensonge, dit Tom avec férocité. Elle ignorait si vous étiez vivant ou non. '
Allons donc, il y a entre Daisy et moi des choses que vous ne connaîtrez jamais, des choses que nous ne pourrons jamais oublier ni l'un ni l'autre.»
p 169

 

La voie s'incurva; on marchait à présent le dos au soleil qui, à mesure qu'il s'abaissait semblait s'étendre comme une bénédiction sur la' ville disparue où elle avait respiré. Il étendit désespérément la main comme pour saisir, ne fût-ce qu'une touffe de cheveux, comme pour sauver un fragment de ce site qu'elle avait fait si beau. Mais tout marchait trop vite pour ses yeux brouillés et il sut qu'il avait perdu cette partie de sa vie, la plus fraîche et la meilleure, à jamais.
p 192

 

Je ne pouvais ni lui (Tom) pardonner, ni éprouver de la sympathie pour lui, mais je compris que ce qu'il avait fait était justifié à ses propres yeux. Tout cela n'était que négligence et confusion. C'étaient des gens négligents  - Tom et Daisy - ils brisaient choses et êtres, pour se mettre, ensuite, à l'abri de leur argent ou de leur vaste négligence, ou quelle que fût la chose qui les tenait ensemble, en laissant à d'autres le soin de faire le ménage...
p 221

 

Et, assis en cet endroit, réfléchissant au vieux monde inconnu, je songeais à l’émerveillement que dut éprouver Gatsby quand il identifia pour la première fois la lumière verte au bout de la jetée de Daisy. Il était venu de bien loin sur cette pelouse bleue, et son rêve devait lui paraître si proche, qu’il ne pouvait manquer de le saisir avec sa main. Il ignorait qu’il était déjà derrière lui (…)
Gatsby croyait en la lumière verte, l’extatique avenir qui d’année en année recule devant nous. Il nous a échappé ? Qu’importe ! Demain nous courrons plus vite, nos bras s’étendront plus loin… Et un beau matin…
C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé.
P 223

 

 

 

 

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30 janvier 2020 4 30 /01 /janvier /2020 08:40

 

 

 

« À notre malheureuse époque où chaque instant que nous vivons est marqué par d’horribles « exploits » guerriers, où l’argent dont nous aurions tant besoin pour aménager la terre est dépensé par les États en fumée, sous le couvert de projets prétendus scientifiques qui cachent mal le but d’accroître leur puissance militaire et leur pouvoir de destruction future, où nous polluons l’air et l’eau et détruisons l’innocent monde animal (et, plus insidieusement, nous-mêmes) ; où une sarabande de commercialisation atteint l’art, la littérature, et la science elle-même, et où les plus simples et les plus utiles réformes (oecuménisme, lutte contre la misère et le racisme, limitation des naissances qui assurerait la dignité de chaque naissance humaine et empêcherait le fourmillement des foules de détruire l’homme) sont sauvagement combattues par une puissante arrière-garde, où enfin l’immense majorité des enfants grandissent sans espoir de s’instruire et de contribuer un jour à l’établissement d’un état de choses meilleur – en cette triste fin de l’an de grâce 1965, avons-nous tout à fait le droit de souffrir pour nous seuls et à cause de nous seuls ? Réfléchissez-y ».

 

tiré de https://diacritik.com/2020/01/30/le-pendant-des-memoires-dhadrien-et-leur-entier-contraire-marguerite-yourcenar-la-bataille-editoriale/

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31 août 2019 6 31 /08 /août /2019 17:03

 

Il attendit, en effet. Il attendit deux ans. Un soir de juillet 1982,
il fit monter Antonia dans sa voiture et l'emmena
hors du village. Il alla se garer sur un chemin de
terre, à l'écart de la route. Il l' embrassa bien moins
chastement que la première fois, se mit à respirer
lourdement et la pénétra sur la banquette arrière
après lui avoir uniquement retiré les vêtements qui
pouvaient faire obstacle à son entreprise. Quand
ce fut terminé, il remonta son pantalon et sortit
fumer une cigarette qui rougeoyait dans la nuit.
Antonia utilisa son t-shirt pour essuyer le sperme
répandu sur son ventre et tâtonna dans l'obscurité
à la recherche de sa culotte qu'elle récupéra finalement
sous le siège du passager. Elle sortit rejoindre
Pascal B. et l'enlaça tendrement, par-derrière, la
joue appuyée contre ses épaules. Il se retourna et
la serra contre lui en la couvrant de baisers. Il n'y
avait eu ni beaucoup de douleur ni beaucoup de
plaisir et pas du tout de sang. Les choses ne ressemblaient
pas vraiment à ce qu'elle avait imaginé
depuis si longtemps mais ce n'était pas grave. Elle
vivait une aventure merveilleuse et se sentait pleine
d'amour et de gratitude.
p 41

 

À Paris, désormais, on attend ses photos avec
plus d'impatience que ses articles. C'est sans doute
pourquoi il persiste à s'infliger le spectacle de ces
mises à mort quotidiennes qui engourdissent peu
à peu son coeur et son âme et le plongent dans une
lassitude à laquelle il craint de ne jamais pouvoir
échapper. On verra ses photos et grâce à elles, tout
le monde saura ce qui s'est un jour passé ici, le souvenir
de ceux qui sont morts en Tripolitaine ne disparaîtra
pas dans le néant et personne ne pourra
ignorer qu'ils ont vécu. Gaston C. lutte en vain
contre le silence et l'oubli.
p 60

 

C'est la bataille de la vie qui m'aura fortifié et c'est moi qui
te fortifierai. Il est fier d'avoir refusé de servir totalement
la propagande italienne. Malgré les supplications,
je me suis reposé à faire les chroniques qu'on
. attendait de moi, parce que j'aurais jugé malhonnête
de dire ce que je ne pensais pas, et que j'aurais dû me
résoudre, si je m'étais décidé à dire ce que je pensais,
à quitter ce sol où la moindre dissonance est baptisée
"trahison': où on veut, à tout prix, que tout soit bien
même si tout est mal et que tout soit charmant quand
presque tout est terrible.
p 61

 

Viens. Il l'entraîna sur la banquette arrière et l'embrassa avec une fougue
déplaisante et sans lui laisser le temps de répondre
à son étreinte ou de lui rendre ses caresses, il glissa
une main fébrile sous sa robe et enfonça brutalement
un doigt dans son sexe. Antonia voulut d'abord le
calmer et le libérer de sa maladresse, elle ne lui dit -
pas qu'il lui faisait mal, elle murmura aussi doucement
qu'elle le-pouvait, attends, s'il te plaît, attends
un peu, mais il secouait la tête convulsivement, il
lui léchait l'oreille, la barbouillant de salive, je n'en
peux plus, tu ne peux pas savoir, je n'en peux vraiment
plus. Sa voix tremblait et Antonia ne savait pas
ce qui de cette voix tremblante ou des mots qu'elle
prononçait était le plus vulgaire, elle essaya de le
repousser sans se départir de sa douceur, en répétant,
attends, embrasse-moi, mais il ne l'entendait
même plus et il la pénétra en écartant l'élastique
de sa culotte. Antonia cessa de lutter. Elle se sentait
trahie par la docilité de son corps qui s'offrait
mollement, elle s'entendait gémir alors que la vulgarité
insigne de cette voix d'homme, pleine d'un
désir qui ne la concernait même pas, faisait voler
en éclats ses rêves d'encens, de tendresse et de draps
blancs et, au bout de quelques instants, Pascal B.
jouit en poussant un râle qu'elle aurait préféré ne
pas entendre et elle ferma les yeux pour rien tandis
qu'il retombait lourdement sur elle.
p 77

 

on ne sait
jamais comment se conduire avec les morts, ni à
quelle distance d'eux se tenir, aucune distance ne
convient sans doute,
p 95

 

Le regard ne s'appuie sur les images que pour les traverser
et saisir, au-delà d'elles, le mystère éternel et
sans cesse renouvelé de la Passion. Oui, les images
sont une porte ouverte sur l'éternité. Mais la photographie
ne dit rien de l'éternité, elle se complaît
dans l'éphémère, atteste de l'irréversible et renvoie
tout au néant.
p 108

 

S'il avait pu exister une photo de la mort
du Chsist, elle n'aurait rien montré d'autre qu'un
cadavre supplicié livré à la mort éternelle. Sur les
photographies, les vivants mêmes sont transformés
en cadavres parce qu'à chaque fois que se déclenche
l'obturateur, la mort est déjà passée.
p 109

 

Rista M. découvre que, curieusement,
les hommes aiment à conserver le souvenir
émouvant de leurs crimes, comme de leurs noces,
de la naissance de leurs enfants ou de tout autre
moment notable de leur vie, avec la même innocence.
L'invention de la photographie leur a donné
l'irrésistible occasion de céder à ce penchant. L'idée
qu'ils portent ainsi contre eux-mêmes le plus accablant
des témoignages ne les effleure apparemment
pas. Pourquoi devraient-ils s'en soucier?
p 118

 

En cette même année,
un photographe sud-africain, Kevin C, remporta
le prix Pulitzer pour l'une d'entre elles. On y voit
un enfant, le ventre gonflé et les membres squelettiques,
prostré sur le sol et, posé derrière lui, un
vautour qui le fixe de ses yeux vides. Très rapidement,
apparurent des photomontages sur lesquels
la tête de Kevin C remplace celle du vautour. De
bonnes âmes indignées lui reprochaient d'avoir
actionné le déclencheur au lieu de secourir l'enfant.
Que la photo soit obscène, c'était indiscutable pour
Antonia, comme ce devait être également indiscutable
pour Kevin C lui-même et c'était sans doute
la raison pour laquelle il l'avait prise, afin que nul
ne puisse prétendre ignorer l'obscénité du monde
dans lequel il consentait à vivre.
p 194

 

Peut-être aurait-elle jugé qu'elle était enfin
parvenue à atteindre la simplicité des photos qui
la touchaient tant lorsqu'elle était enfant, les portraits
de famille, les polaroïds, les photos d'identité
rangées dans des enveloppes jaunies ou plaquées
sur la pierre des tombeaux qui, toutes, dans leur
innocence impitoyable, disent la même chose, des
hommes ont vécu, mais désormais, la mort est passée,
en vérité, la mort est déjà passée au moment
même où une main anonyme actionne le déclencheur,
dans l'immeuble de la Loubianka, les prisons
de Phnom Penh ou, plus loin encore, dans
un appartement de Santiago du Chili, alors que le
soleil éclaire à contre-jour le visage d'une étudiante
souriante tenant entre ses mains l'étui en cuir d'un
appareil photo et qui n'eut d'autre sépulture que
ce portrait et alors, peut-être, Antonia aurait pu
songer que tous ces clichés dont elle avait si honte
d'être l'auteur, les joueurs de pétanque, les comités
des fêtes, les élections de miss ou les jeunes gens
posant en cagoule dans le maquis, le fusil à la main,
sous des drapeaux à tête de Maure disaient au fond
eux aussi la même chose, avec la même innocence
et, bien sûr, la même absence de pitié.
p 217

 

 

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12 mai 2019 7 12 /05 /mai /2019 20:28

 

Tout à coup, cela paraît facile de faire un gâteau, d'élever un enfant. Elle aime son fils avec candeur, comme la plupart des mères - elle ne lui en veut pas, elle ne, veut pas partir. Elle aime son mari et est heureuse d'être mariée. Il est possible (il n'est pas impossible)
qu'elle ait glissé de l'autre côté d'une ligne invisible, la ligne qui l'a toujours séparée de ce qu'elle préférerait ressentir, de ce qu'elle préférerait être. Il n'est pas impossible qu'elle ait subtilement mais profondément changé, là, dans cette cuisine, en ce moment d'une extrême banalité: qu'elle se soit retrouvée. Elle s'y est efforcée pendant si longtemps, avec tant d'opiniâtreté, une telle bonne foi, et maintenant elle a découvert l'art de vivre heureuse, en restant elle-même, comme un enfant apprend à un moment donné à garder l'équilibre sur une bicyclette. Tout se passera bien, semble-t-il. Elle ne perdra pas espoir. Elle ne se lamentera pas sur ses possibilités gâchées, ses talents inexplorés (et si elle n'avait aucun talent, après tout ?). Elle va continuer à se consacrer à son fils, à son mari, à sa maison et à ses tâches, à tout ce qu'elle a reçu. Elle désirera vraiment ce second enfant.

p 84 - 85

 

Clarissa aura été amoureuse: d'une femme. Ou d'une jeune fille, plutôt; oui, d'une jeune fille qu'elle a connue dans sa jeunesse ; une de ces passions qui s'embrasent quand on est jeune - lorsque vous croyez sincèrement que votre découverte de l'amour et des idées est unique, que personne ne les a jamais perçus comme vous ; durant cette brève période de la jeunesse où l'on se sent libre de faire ou de dire n'importe quoi; de choquer, de voler de ses propres ailes; de refuser le futur qui vous est proposé et d'en exiger un autre, beaucoup plus noble et plus surprenant, entièrement déterminé et maîtrisé par soi-même [...]

p 86

 

Cela ressemblait aux prémices du bonheur, et il arrive parfois à Clarissa, trente ans plus tard, de ressentir un choc en pensant que c'était le bonheur; que toute cette expérience tenait dans un baiser et une promenade, l'attente d'un dîner et un livre. Le dîner est aujourd'hui oublié; Doris Lessing a depuis longtemps été éclipsée par d'autres auteurs; et même la relation sexuelle, une fois que Richard et elle en furent parvenus à ce stade, avait été fougueuse mais malhabile, insatisfaisante, plus affectueuse que passionnée. Ce qui demeure intact dans la mémoire de Clarissa plus de trente ans après, c'est un baiser au crépuscule sur un carré d'herbe jaunie, et une promenade autour d'un étang à l'heure où les moustiques bourdonnent dans la lumière faiblissante. Cette perfection-là subsiste, et elle est parfaite parce qu'elle semblait, à cette époque, promettre encore davantage.
Dorénavant, elle sait: ce fut le moment, là, précisément. Il n'y en eut pas d'autre.

p 102

 

 

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24 avril 2019 3 24 /04 /avril /2019 06:31

 

 

Les exaspérés sont ainsi, ils jaillissent un beau jour de la tête des peuples comme les fantômes sortent des murs.

 

 

John Wyclif eut l'idée qu'il existe une relation directe entre les hommes et Dieu. (…)
Enfin, pour vraiment emmerder le monde, il répudia la transsubstantiation, comme
une aberration mentale. Et, pour finir, il eut sa plus terrible idée, et prôna l'égalité des hommes.
P 16

 


Car les puissants ne cèdent jamais rien, ni le pain ni la liberté. Et c'est à ce moment qu'il prononce devant eux sa plus terrible parole. Devant le duc Jean, le prince héritier, le bailli Zeiss, le bourgmestre et le conseil d'Allstedt, après le glaive, les pauvres, Nabuchodonosor et la colère de Dieu, voici que Müntzer dit:
IL FAUT TUER LES SOUVERAINS IMPIES.
P 41

 


les fantaisies sont pourtant une des voies de la vérité.
P 50

 


On dit que la vérité a plusieurs visages, dont
l'un serait plus affreux que le mensonge, mais toujours caché.
P 58

 


Les mots, qui sont une autre convulsion des choses.
P 59

 


Ces légendes scélérates ne viennent courber la tête des renégats qu'au moment où
leur est retirée la parole. Elles ne sont destinées qu'à faire tinter en nous la voix qui
nous tourmente, la voix de l'ordre, à laquelle nous sommes au fond si attachés que nous
cédons à ses mystères et lui livrons nos vies.
P 66

 

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16 février 2019 6 16 /02 /février /2019 14:20

 

Le mari, l'amant, l'ex, les ex, le père, le copain, l'ami, je connais toutes les catégories, tout ce qui s'écrit sur le sujet, les différents styles, les types, la typologie : le prudent, le casanier, le distant, le timide, le surbooké, le méfiant, le violent, le tendre, le déprimé, le passionné, l'infidèle, je ne suis pas la première, c'est sûr, je ne suis pas la seule, et c'est déjà insupportable, cette répétition, ce discours, la trivialité démultipliée de ces mots mille fois prononcés, mille fois entendus: je l'aime, je l'ai aimé, je ne l'aime plus, ce mec, ce type, est-ce que je l'aime encore, cet homme, ce mec-là, mon mec, avec lui c'était bien, au début c'était bien, c'était formidable – on dit ça des livres aussi, des gens, des moments, des voyages

p 30 - 31

 

Il y a une obscénité rare à se montrer en public en amont du désir, à appeler le garçon, à lire le menu, à goûter le vin, à parler de soi, à parler tout court. Se montrer, montrer à l'autre qui l'on est: leurre monstrueux! Peut-on se montrer sans être nu ? Au XVIIe siècle, on employait une expression particulière pour désigner ce badinage, cette entreprise de séduction par la conversation; on disait: « faire l'amour » pour « faire la cour ». « Et vous ferez l'amour en présence du père », lit-on chez Racine. Voilà qui en dit long sur la vraie nature de la galanterie, ce fatras de mots censés remplacer le corps ou le faire admettre à la longue, ce trie otage de compliments et de niaiseries, ce tissu de fadaises destinées à fabriquer de l'amour, à le faire exister dans la langue conformément à la loi, aux usages, comme si on pouvait le faire autrement qu'en le faisant.

p 36

 

La rencontre telle qu'elle advient constitue pour elle un sommet de perfection. Il n'y a pas de mots, on échappe au bruit des mensonges. L'amour, c'est quand on ne dit rien - qu'est-ce qu'on pourrait dire, qui vaille ?

p 33

 

C'est ce qu'elle aime chez les hommes, ce flottement que rien n'empêche, ces liens qui laissent un espace, une liberté de mouvement. Par définition, tous les hommes sont pris. Mais chez quelques-uns, il y a du jeu.

 

Nous sommes tous hantés, dit-on, par deux instants inconnus : celui de notre origine et celui de notre fin.

p 209

 

Le premier amour est éternel, le temps ne passe pas, c'est le principe amoureux. L'histoire n'a pas la forme d'un convoi dont les wagons en mouvement éloigneraient toujours davantage la gare et ses mouchoirs, mais celle d'un conte de bonne femme où l'on pourrait, sans même avoir à traverser des forêts épaisses, retrouver endormi l'homme aimé, l'amoureux, il nous attendrait là, le visage tout empreint de confiance en nous, les bras déliés dans l'abandon du sommeil, il s'éveillerait sous nos mains, sous nos lèvres, ce prince au charme immobile, cet ange de patience pour qui cent ans ne sont rien, « c'est vous », dirait-il en ouvrant les yeux, vous vous seriez fait attendre, il est vrai, mais il vous aimerait tout comme au premier jour, de cet amour sans fin dont sont faits les rêves d'enfant.

p 262 - 263

 

La fidélité, c'est une idée creuse, une vanité aveugle, comme si on tenait quelque chose, comme si on se croyait immortel, comme si on l'était. Au fond, je me suis mise à aimer les hommes comme j'aime mes enfants - mes filles: quand je les serre dans mes bras, depuis l'enfance, depuis qu'elles sont toutes petites, je sais que cette chaleur m'abandonnera, que ces corps que je caresse de tout mon amour me quitteront et que je ne saurai même plus où les retrouver, je sais qu'elles s'en iront, depuis le début je connais cette absence logée au creux des bras les plus tendres, cette solitude où l'autre nous laisse, même s'il nous aime, où il finit par nous laisser, même s'il revient, cette solitude qui est aussi la sienne, sa différence irréductible.

 

C'est aussi ce dont je jouis dans l'amour, dans toutes les formes d'amour: je jouis de la présence physique, je jouis du présent et du corps. Oui, les hommes sont comme de grands enfants. Ils partent, je ne les retiens pas. Ils sont libres - ils prennent des libertés, il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour, n'est-ce pas  ? Le corps est la seule preuve d'amour - ou plutôt non, non, pas la seule : les hommes libres peuvent partir, et quelquefois ils restent - voilà la plus belle preuve d'amour: prendre la liberté de rester alors qu'on pourrait s'en aller. Je crois que c'est une idée juste, comparer l'amour des hommes à celui des enfants. La fidélité qu'on exige d'un amant, d'un mari, la monogamie de la chair sous prétexte qu'il a été en nous, dans notre ventre, est-ce qu'on la demande aux fils et aux filles, est-ce qu'on demande à un enfant de rester fidèle à sa mère parce qu'il a habité son ventre, est-ce qu'on exige de lui, éternellement, cette reconnaissance-là, stupide et vaine -la reconnaissance du ventre ? Partez, allez, partez, je sais que vous m'aimez – pourquoi ajouterais-je les liens du sang et de la peau aux mille chaînes qui nous attachent déjà ?

p 266 - 267

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30 janvier 2019 3 30 /01 /janvier /2019 18:20

Je dois savoir si la détresse est une situation, un
état du corps ou un état de l'esprit.
On peut être accroché à une paroi à trois mille
quatre cents mètres d'altitude en plein orage nocturne
sans être en détresse. On peut aussi sous le même
otage nocturne se sentir au chaud au fond de son lit
au coeur de la détresse. On peut avoir soif, être fatigué,
blessé sans être en détresse.

p 10

 

Le regret engendre la détresse. « Je n'aurais pas dû »
est le début et le fond de la détresse. Le conditionnel


tout entier, ce temps révolu qui n'est même pas le
passé est le fondement et peut-être le créateur de la
détresse. L'occasion qu'elle s'installe.

Le conditionnel introduit une illusion d'avenir à
l'intérieur du passé. Il ouvre une brèche, un éventail


de fantômes dans la nécessité des faits irréversibles,
qui ont déjà eu lieu. Il n'y aurait pas de détresse sans
le conditionnel. La faim, l'épuisement, la douleur et
la mort si ça se trouve, mais pas de détresse.

p 12

 

Tous les matins, il faut se demander: qui suis-je ?
Un corps ? Une fortune? Une réputation ? Rien de
tout cela. Qu'ai-je négligé qui conduit au bonheur ?

p 14

 

Que se passe-t-il quand je suis une trace et que
tout à coup, il faut passer un pas, équivalent à tous
ceux que j'ai faits jusque-là, mais au-dessus du vide
parce que le chemin à cet endroit s'est effondré sur
la longueur de ce pas? Le chemin est-il devenu plus
technique? Un risque est-il apparu? Si le chemin est
exposé depuis le début du parcours, s'il s'accroche par
exemple à une forte déclivité sur quinze centimètres
de largeur, et que depuis le début une chute serait
l'occasion d'un accident grave ou mortel, ce pas audessus
du vide est-il un risque supplémentaire? Alors
qu'il ne présente aucune difficulté technique en lui même?
Pourquoi la confiance dans le bon déroulé de
mon pas est-elle subitement fragile? Cette difficulté
n'est pas physique, elle n'est pas de l'ordre de l'acte
mais de l'ordre de la représentation. C'est une difficulté
d'état d'esprit. Les montagnards répondent: il ne faut pas s'attarder.
Ni s'arrêter ni se précipiter.
Il faut soigneusement passer vite. Si je m'affole, je
ne pourrai rien faire soigneusement et je me mettrai
alors en danger.

p 17 - 18

 

Je me suis assise de
mon côté sur l'autre banc sans le regarder directement.
Cela me paraissait indécent, trop intrus if. Une
fois assise, j'ai tourné la tête. Pas bougé. J'ai pensé au
dressage des dobermans, pas bouger, pas toucher, pas
mordre. Et j'ai replacé mon visage face au lac. Je ne
le voyais plus. Puis il y a eu un mouvement sur ma
gauche. Figée comme j'étais, je le percevais avec l'oreille
interne et la peau. Puis il était devant moi, devant mes
yeux à la place du lac le moine, et alors il a planté
son regard dans le mien comme il l'avait planté dans
l'eau une heure auparavant, il a levé son habit de laine
jusqu'à sa poitrine et s'est mis comme ça, debout, les
jambes arquées, à pisser dans ma direction. J'ai tout vu,
les genoux sales,les cuisses décharnées, le pubis glabre,
le ventre dur, l'épais filet qui sortait de son corps. J'ai vu
les lèvres, c'était une femme. Quand le jet s'est épuisé,
elle m'a tourné le dos, s'est accroupie au sol dans la
flaque qu'elle venait de produire et sous mes yeux,
dans sa main ouverte, la droite, elle s'est mise à chier.
Quand elle a eu terminé, elle a jeté sa merde dans l'eau
devant elle. J'ai vu les ronds de l'impact se diffuser à
la surface, s'élargir, s'accorder à la dimension du lac.
Elle s'est essuyé les mains dans la laine en se relevant,
elle est rentrée dans.la cabane et elle a fermé la porte.
Durant les heures qui ont suivi, il ne s'est rien passé.
Rien d'autre. Le soleil s'est couché. Je suis rentrée dans
la nuit, je ne sais comment, abasourdie.

p 112 - 113

 

Je ne peux pas, personne ne le peut, ne pas prêter
attention à la présence d'un humain. D'une coccinelle
d'un geai, d'un isard, d'une souris, oui, mais pas d'un
humain. C'est un fait. Dès que je vois un humain, j'ai l'idée
d'une relation entre lui et moi. Je m'en rends compte. Je
ne peux pas faire comme s'il n'existait pas. Encore moins
dans la position isolée dans laquelle je me trouve. Que
j'ai choisie. Dans laquelle je m'exerce et cherche à savoir
si on peut vivre hors jeu, en ayant supposé qu'on le peut
et que c'est une des conditions requises pour obtenir la
paix de l'âme. C'est une hypothèse que j'ai faite et que
je m'efforce de vérifier. Et tout à coup il y a un moine,
enfin, une nonne, disons. Qui ne ressent pas la menace.
Qui plonge son regard dans le mien comme elle le plonge
dans le lac. Est-ce un contact visuel ? Est-ce qu'elle a un
contact visuel avec le lac aussi ? Tout à coup, il y a une
nonne qui vous chie au nez.
Chacun chez soi et les poules seront bien gardées,
c'est le début d'une société, d'une règle sociale. TI n'y
a pas de non-relation entre humains.
Le type qui siffle dans le jardin à côté du vôtre en
faisant cuire ses saucisses, vous signale qu'il existe,
que vous respirez tous les deux le même air et qu'il
est chez lui dans votre espace sonore. Vous êtes sur le
même plan. C'est très archaïque. Les comportements
humains pour la plupart sont très archaïques, et passablement
agressifs.

p 116 - 117

 

Je me suis essuyé le visage dans mon pull et quand j'ai relevé la tête,
j'ai vu la ligne. Complètement plate, vibrante, vivante. Pus
qu'incongrue. Elle était là, comme une plaisanterie,,
indéniablement présente, irrésistible. Je l'ai regardée
longtemps. Je suis techniquement capable de traverser
deux fois sa longueur, d'exécuter un demi-tour,
de m'asseoir et de me relever sur la sangle. Je l'étais à
soixante centimètres du sol. Et maintenant ? Je me suis
posé cette question et j'ai commencé à rire, à rire du
fond du coeur, à m'en faire péter les boyaux. Quand
le calme est revenu, je l'ai laissée s'installer puis je me
suis avancée vers le précipice mais Dongbin m'a attrapé
le bras : demain.
Est-ce que c'est le jeu que je cherchais ? Celui qui
combine la menace sans domination et la promesse
sans objet ? Le jeu sans aucune part obscure, le jeu
limpide ? La méthode ? Le moyen de se décoller, de
se surprendre soi-même et de s'accueillir ?
L'idiotie ?
Est-ce que c'est un bluff ? Un risque calculé ? Un
risque recueilli ? Est-ce que je saurai demain si l'éternité
peut tenir dans une durée finie ? Est-ce que j'en
ferai plusieurs parties ? Est-ce que ça compte ?
Comment pourrait-il accueillir le monde celui qui
ne se mise pas lui-même ?

p 189 - 190

 

 

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2 décembre 2018 7 02 /12 /décembre /2018 15:31

Nous étions l'avenir - Yaël Neeman

 

 

Le kibboutz n'est pas un village au paysage pastoral,
avec ses habitants pittoresques, ses poules et ses
arbres de Judée. C'est une oeuvre politique, et rares
sont les gens de par le monde qui ont vécu, par choix
et de leur libre volonté, une telle expérience, la plus


ambitieuse qui fut jamais tentée. Qui pourrait 'dire
non à une tentative de fonder un monde mei lieur, un
monde d'égalité et de justice? Nous n'avons pas dit
non. Nous avons déserté."
Avec humour, compassion, mais aussi avec une
lucidité totale, Yaël Neeman raconte l'histoire du
kibboutz Yehi'am, que ses parents, originaires de
Hongrie, ont participé à fonder. À travers les yeux
d'une enfant puis d'une adolescente qui ne sait pas
dire "je", qui se fond mentalement dans un "nous"
permanent au service d'une utopie hors d'atteinte,
elle initie le lecteur à cette vie si particulière. Jusqu'au
jour où la séparation se produit.
Une analyse d'une fécondité extrême sur l'individu,
la société, le poids des idéologies et des bonnes
intentions, dans ce qui fut une expérience incroyablement
audacieuse.


Yaël Neeman est née en 1960 au kibboutz Yehi'am. Elle vit
aujourd'hui à Tel-Aviv. Elle a publié des nouvelles et des
poèmes. Nous étions l'avenir a paru chez Actes Sud en 2015.

 

 

Et c'étaient vraiment de belles années baignées
d'or. Parce que nous vivions dans la température glaciale
et brûlante d'un soleil éternel.

P 8

 

Nous ne savions pas que nous étions nés en
1960 sur une étoile dont la lumière était morte
depuis longtemps et qui sombrait déjà dans la me
r.
Nous ne savions pas que le mouvement kibboutzique
avait été au faîte de sa gloire dans les années 1930,
à l'époque des "Murs et tours?" et qu'avant même
la création de l'État d'Israël en 1947, la population
des kibboutzim avait atteint son maximum et représentait
7 % de la population juive vivant en Israël.
Ce pourcentage avait déjà chuté en 1948 et n'était
plus que de 3,3 % dans les années 1970.
Nous ne savions pas que notre étoile n'éclairait
plus qu'elle-même. Nous nous pensions semeurs et
bâtisseurs.

P 15

 

Nous étions galvanisés par le slogan
enflammé "Au sionisme, au .socialisme, à la fraternité
des peuples"

p 19

 

Nous croyions cueillir des étoiles scintillantes qui
illumineraient les cieux de tous et de tous les pays
du monde. À la lumière de ces flambeaux, les prolétaires
marcheraient vers un monde où régneraient
la justice et l'égalité.

Mais cette marche forcée nous
était si douloureuse que nous ne pouvions penser
qu'à elle. Nous avions oublié avec qui établir l'égalité,
avec qui faire la paix, pour qui viendrait la justice.
Nous buvions notre propre sueur et nous n'aidions
personne.

P 21

 

Mais dressée sur sa butte
sous le ciel, dominant le paysage, la forteresse des
Croisés témoignait par son existence même de la
permanence d'une histoire, sublime, toujours présente
et belle, qui se perpétuait en même temps que
notre foi, tendue vers un avenir autre que tout ce
que l'humanité avait jamais connu, un avenir qui
abolirait le passé.

P 47

 

À l'HaChomer Hatzaïr, on pensait que tout pouvait
s'apprendre et s'enseigner dans ces séminaires,
que la révolution socialiste serait le fruit de nos
mains, que nous en étions les artisans.

P 225

 

Rares sont les gens de par le monde qui ont vécu, par
choix et de leur libre volonté, une telle expérience, la
plus ambitieuse qui fût jamais tentée, celle de bâtir
un autre monde nécessitant une conception différente
de la famille et du foyer.

P 247-248

 

Notre mythe, celui de la création d'un monde nouveau, 
cette expérience inaboutie, nous nous le racontions sans cesse, 
même après notre départ.

P 248

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23 novembre 2018 5 23 /11 /novembre /2018 21:33

 

"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la
seule vie par conséquent réellement vécue, c'est
la littérature
. Cette vie qui en un sens, habite
à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que
chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas parce qu'ils ne
cherchent pas à l'éclaircir. »


Le Temps retrouvé, III

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