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2 décembre 2020 3 02 /12 /décembre /2020 15:05


 

 

En lisant ce passage « d’Une chambre à soi » de Virginia Woolf, nous sont revenues les images de la séquence de « gatsby le magnifique »1 où Nick Carraway entre dans une pièce et découvre Daisy.
« … le pouvoir de cette faculté créatrice hautement développée chez les femmes. L'une d'entre elles entre dans la pièce ... mais il faudrait puiser au plus profond des ressources de la langue anglaise et faire que des nuées entières de mots prennent clandestinement leur envol avant qu'une femme puisse dire ce qui se passe quand elle entre dans une pièce. Les pièces sont si différentes les unes des autres: elles sont calmes ou orageuses; elles donnent sur la mer ou, au contraire, sur une cour de prison; elles sont remplies de linge en train de sécher ou tapissée d'opales et de soieries; elles sont rugueuses comme du crin ou douces comme des plumes: il suffit d'entrer dans une pièce située à n'importe quel endroit pour recevoir en pleine figure toute cette force extrêmement complexe qu'est la féminité.
Comment pourrait-il en être autrement? Les femmes étant restées enfermées pendant des millions d'années, aujourd'hui, les murs eux-mêmes sont chargés d'une puissance créatrice qui a à ce point excédé la résistance des briques et du ciment qu'elle doit à tout prix s'arrimer à la plume, au pinceau, aux affaires et à la politique. Mais cette puissance créatrice-là diffère grandement de la puissance créatrice des hommes. Et l'on est forcé de conclure qu'il serait infiniment regrettable qu'elle soit entravée ou perdue, car elle a été acquise au prix de siècles d'une discipline des plus drastiques, et il n'y a rien qui puisse la remplacer. Il serait infiniment regrettable que les femmes écrivent comme des hommes, ou ressemblent à des hommes, car si deux sexes paraissent bien peu de choses par rapport à l'ampleur et à la diversité du monde, que ferions-nous s'il n'en existait qu'un seul? L'éducation ne devrait-elle pas mettre en valeur les différences et les renforcer, plutôt que de ne voir que les similarités? Car, en l'état actuel des choses, il y a trop de similitudes, et si un explorateur devait revenir et annoncer l'existence d'autres sexes qui observent d'autres cieux à travers les branches d'autres arbres, rien ne pourrait rendre plus service à l'humanité
2  »
 

 

Le personnage de Daisy n’est pas si loin de toutes les femmes évoquées dans le livre, dont la vie fut à ce point liée à celle des hommes et leur existence soumise à la volonté invisible, mais pourtant toujours agissante « d’une société strictement patriarcale3 » et à cette domination, si naturelle qu’elle n’en était rendue visible, comme un rideau que l’on soulève pour découvrir ce qu’il occulte, que par d’exceptionnelles révoltées4 , qui trouvèrent la force de faire de leur vie une pure création, comme peut-être Daisy aurait pu le faire avec la sienne, si elle avait suivi les rêves de Gatsby. Car l’un des thèmes du film de B. Luhrmann comme du livre de V. Woolf est bien celui de pouvoir produire sa vie comme une création, et l’intelligence de V. Woolf est de faire déborder ce thème au-delà du sujet5 qu’elle devait traiter initialement et qui ne concernait que les rapports des femmes avec la littérature, pour l’étendre à toutes les femmes dont l’essence, quel que soit leur niveau social « est d’être entretenue par les hommes et d’être à leur service.6 », de s’oublier à force d’être façonnée par un monde , c’est-à-dire la société de leur époque, qui ne leur parle, par l’intermédiaire de ces forces de rappel analysées par P. Bourdieu, que pour les cantonner dans les activités que les hommes leur ont laissées : « Le monde ne leur disait pas comme il le disait aux hommes: Écrivez si vous voulez, cela m'est complètement égal. Le monde disait en s'esclaffant : Écrire? Mais à quoi bon? 7 » Un monde fait de tâches quotidiennes insignifiantes ayant pour conséquence de les cloitrer à l’intérieur de leur maison et de les aliéner de «ce monde fascinant dans lequel nous vivons.8  »

 

 

On pourrait s’attarder sur ce mot de « féminité » qu’utilise Virginia Woolf pour désigner à la fois la puissance et la complexité constituant ce qui est possédé en propre par les femmes et ce dont sans doute, les hommes se sont toujours méfiés, en essayant de conjurer cette force qui s’est d’abord affirmée dans la capacité à donner la vie9 , mais qui ne se réduit pas aux différences exprimées par le génotype, en qualifiant celles qui précisément échappaient à cette logique d’assujettissement de sorcières10 . Le film de B. Luhrmann et la scène où Daisy transparaît à travers les voilages, pourrait s’appréhender comme une tentative de figurer l’impossibilité de totalement s’accaparer cette essence par les hommes, malgré la captation de leur corps. Si Daisy appartient en quelque sorte de façon matérielle à son mari qui l’a achetée lorsqu’elle s’est mariée avec lui, une partie de ce qu’elle est, car nous sommes faits aussi de ce passé vécu qui constitue notre personnalité, échappe à cette captation, opérant une césure dans son personnage, et c’est à cette impossible réunification que Gatsby semble vouer désespérément sa vie.
La pensée de V. Woolf comme son écriture qui la reflète, vagabonde et permet de saisir des échos entre les œuvres, accentués peut-être par le fait que l’actrice qui joue Jordan, Elizabeth Debicki, Incarne aussi Virginia Woolf dans le film « Vita et Virginia » de Chanya Button.

 

 

1  Voir l’analyse du film http://orioncassiopee.over-blog.com/2020/10/de-baz-luhrmann-en-2013-adapte-du-roman-de-f-scott-fitzgerald-publie-en-1925-leonardo-di-caprio-jay-gatsby-tobey-maguire-nick-carraw
2  « Une chambre à soi », Virginia Woolf p 163 - 164
3  « Une chambre à soi », Virginia Woolf p 140
4  Voir l’œuvre de Judy Chicago « The dinner party » Aujourd'hui considérée comme la première œuvre d'art féministe à grande échelle, The Diner Party a symbolisé l'histoire des femmes dans la société tout en marquant une étape importante dans l’histoire l'art du XXe siècle. L’installation prend la forme d’une structure triangulaire surélevée, dont chaque arête (ou table) mesure 14,63 mètres de long. Chaque table comporte 13 plaques, soit un total de 39 couverts. Les trois sections symbolisent trois périodes différentes de l'histoire et affiche les noms de figures connues. Dans l'ordre chronologique, on retrouve des invitées telles que Hatchepsout, Hildegard of Bingen, Artemisia Gentileschi, Georgia O'Keeffe, Mary Wollstonecraft et Virginia Woolf. Le premier segment rend hommage aux femmes depuis l’ère préhistorique à l'Empire romain, le second aux femmes du début du christianisme à la Réforme, et le troisième aux femmes de la Révolution américaine à l'impact du féminisme. https://www.barnebys.fr/blog/the-dinner-party--une-table-pour-les-femmes-les-plus
5  « Publié en octobre 1929,A Room of One's Own est un vibrant plaidoyer pour la cause des femmes et de la littérature. L'essai reprend, révise et augmente une conférence donnée par Virginia Woolf l'année précédente à Cambridge pour les étudiantes de Girton College. » Une chambre à soi – Note sur la traduction
6  « Une chambre à soi », Virginia Woolf p 106
7  « Une chambre à soi », Virginia Woolf p 103
8  « Une chambre à soi », Virginia Woolf p 47
9  Voir à ce propos les recherches de F. Héritier : « la pensée humaine, traditionnelle ou scientifique, s'est exercée sur la première différence observable, celle du corps des hommes et des femmes. Or toute pensée de la différence est aussi une classification hiérarchique, à l'oeuvre d'ailleurs dans la plupart des autres catégories cognitives : gauche/droite, haut/ bas, sec/humide, grand/petit etc. C'est ainsi qu'hommes et femmes partagent des catégories « orientées » pour penser le monde. Comment expliquer cette universelle valence différentielle des sexes ? L'hypothèse de Françoise Héritier est qu'il s'agit sans doute là d'une volonté de contrôle de la reproduction de la part de ceux qui ne disposent pas de ce pouvoir si particulier. Elle a donc creusé systématiquement la question des représentations touchant à la procréation, à la formation de l'embryon, aux apports respectifs des géniteurs, et donc aux représentations des humeurs du corps : sang, lait, sperme, sueur, salive. » URL : http://clio.revues.org/326 ISSN : 1777-5299
10  « Sorcières, la puissance invaincue des femmes » Mona Cholet « Dans cet essai, l'auteure de "Beauté fatale" et de "Chez soi" décortique cette figure de notre histoire -et de notre imaginaire- et démontre comment des femmes d'aujourd'hui, celles qui s'émancipent de certaines normes sociales, sont en fait des héritières directes de celles qu'on traquait, chassait, censurait, éliminait à la Renaissance (…)Ces dernières années, à travers les mouvements féministes, la figure de la sorcière a considérablement gagné en popularité. Si certaines livrent leurs recettes de potions ou d'amulettes sur les réseaux sociaux, d'autres se reconnaissent dans le pouvoir très particulier des sorcières: celui de s'extraire des injonctions sociales, des représentations attendues de la féminité, renversent l'ordre des choses et choisissent de vivre telles qu'elles l'entendent. Un pouvoir qui, aujourd'hui comme à la Renaissance, rend ces femmes aussi menaçantes que fascinantes. https://www.huffingtonpost.fr/2018/09/15/sorcieres-de-mona-chollet-explique-pourquoi-les-femmes-qui-ne-veulent-pas-denfant-sont-vues-comme-les-sorcieres-daujourdhui_a_23526093/
 »

 

 

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