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9 octobre 2020 5 09 /10 /octobre /2020 08:26

 

 

 

Vingt-trois ans se sont écoulés depuis que nous sommes partis vivre à la campagne. Dans «ta» maison d'abord, qui dégageait une harmonie méditative. Nous ne l'avons goûtée que pendant trois ans. Le chantier
d'une centrale nucléaire nous en a chassés.

 


Nous avons trouvé une autre maison, très ancienne, fraîche en été, chaude en hiver, avec un grand terrain. Tu aurais pu y être heureuse. Là où il n'y avait qu'un pré tu as créé un jardin de haies et d'arbustes. J'y ai planté deux cents arbres. Pendant quelques années nous avons encore voyagé un peu; mais les vibrations et secousses des moyens de transport, quels qu'ils soient, te déclenchent des maux de tête et des douleurs dans tout le corps. L'arachnoïdite t'a obligée à abandonner petit à petit la plupart de tes activités favorites. Tu réussis à cacher tes souffrances.
Nos amis te trouvent « en pleine forme ». Tu n'as cessé de m'encourager à écrire. Au cours des vingt-trois années passées dans notre maison, j'ai publié six livres et des centaines d'articles et entretiens. Nous avons reçu des dizaines de visiteurs venus de tous les continents et j'ai donné des dizaines d'interviews.


Je n'ai sûrement pas été à la hauteur de la résolution prise il y a trente ans: de vivre de plain-pied dans le présent, attentif avant tout à la richesse qu'est notre vie commune. Je revis maintenant les instants où j'ai pris cette résolution avec un sentiment d'urgence. Je n'ai pas d'ouvrage majeur en chantier. Je ne veux plus - selon la formule de Georges Bataille - « remettre l'existence à plus tard ».
Je suis attentif à ta présence comme à nos débuts et aimerais te le faire sentir. Tu m'as donné toute ta vie et tout de toi; j'aimerais pouvoir te donner tout de moi pendant le temps qu'il nous reste.
Tu viens juste d'avoir quatre-vingt-deux ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi
une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide dévorant que ne comble que ton corps serré contre le mien. La nuit je vois parfois la silhouette d'un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C'esttoi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation; je ne veux pas recevoir un bocal avec tes cendres. J'entends la voix de Kathleen Ferrier qui chante « Die Welt ist leer, Ich will nicht leben mebr » et je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t'effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l'autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble.


21 mars-6juin 2006

 

 

 

 

 

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