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9 février 2020 7 09 /02 /février /2020 17:37

1973 L’homme des hautes plaines
1976 Josey Wales hors la loi
1985 Pale rider, le cavalier solitaire
1992 Impitoyable

 

 

 

Ces quatre westerns réalisés par Clint Eastwood comportent des thématiques récurrentes qui illustrent de façon métaphorique une conception philosophique de l’humanité. La lecture que nous proposons est une lecture subjective, partant du principe que c’est le spectateur qui construit des significations à partir des matériaux que lui livre le film.

Impitoyable est un western dont l’intrigue assez simple sert de prétexte à une réflexion anthropologique qui nous interroge sur la possibilité d’habiter ensemble un monde dont la beauté manifeste ne suffit pas à tenir à distance la violence dont l’humanité est porteuse.
Le monde naturel présenté dans le film est un monde apaisant. Loin de lui être hostile, il n’attend que la présence de l’humanité qui n’a qu’à se glisser dans un Eden dont on aperçoit la splendeur lorsque les paysages occupent tout le cadre ou lorsque la nature sert de fond à la chevauchée des trois protagonistes William Munny (Clint Eastwood) et Ned Logan (Morgan Freeman) qui ont suivi le Kid de Schofield (Jaimz Woolvett) dans sa quête punitive.
Mais pour occuper ce monde et surtout pour y vivre ensemble les êtres humains doivent être capables de maîtriser la violence dont ils sont porteurs, ou s’ils n’en sont pas capables, ils doivent mettre en œuvre des mécanismes réparateurs qui apaisent les victimes. Un des moyens pour y arriver, on le sait, consiste à déléguer à quelques-uns la violence légitime, celle qui s’exerce pour préserver la communauté contre ceux qui ne respectent pas ses règles de vie. Traditionnellement dans le western ce rôle est confié au sheriff et à ses adjoints. Mais tout le film va le montrer,  cette condition à elle seule n’est pas suffisante.
Dans un bordel d’une petite ville du Wyoming un cow-boy se sentant humilié par la remarque d’une prostituée sur la taille de son pénis, lui taillade le visage avec son couteau pendant que son ami la maintient contre le mur de la chambre. Les autres prostituées se sentant solidaires de Délila qui a été défigurée, exigent du sheriff (Gene Hackman) appelé sur les lieux du drame, qu’il punisse les coupables. Celui-ci faisant office de juge et de tribunal établit une sentence et demande aux deux cow-boys de dédommager le tenancier du bordel. L’une des prostituées estime que ce n’est pas juste et pour faire payer les deux cow-boys, toutes les prostituées se cotisent pour mettre à prix leur tête. On trouve ici le premier thème du film, la justice mal rendue n’a pas clos le cycle de la violence ouvert par l’agression de Délila (Anna Thomson). Ce cycle va se continuer par la vengeance exigée comme réparation, mais l’on sait aussi que la vengeance n’est qu’une violence sans fin, une « vendetta » une violence toujours potentiellement présente comme une menace qui peut anéantir ceux là-même qui en use.

On peut suivre la deuxième thématique à travers le personnage du sheriff. Chargé de la protection de la communauté, lui seul peut faire usage de la violence, mais celle-ci doit être proportionnée à la menace, elle doit être raisonnable et ne doit pas dépasser une certaine mesure pour ne pas tomber dans la sauvagerie et remettre en cause ce qui la fonde, c’est-à-dire le droit. Or le sheriff lorsqu’il s’en prend à English-Bob (Richard Harris) un tueur de chinois venu répondre à l’appel des prostituées, ne fait pas simplement respecter la règle qui veut que l’on doit remettre son arme lorsque l’on pénètre en ville, il fait preuve d’une violence démesurée qui sidère ses adjoints et les habitants qui regardent sans intervenir. On retrouve ici aussi une figure de style caractéristique d’un grand nombre de westerns, celle de la foule qui regarde la violence sans essayer d’y mettre un terme en secourant le plus faible,  une foule qui assumera cette culpabilité collective dans la honte de s’être montrée lâche et la peur d’une punition toujours possible. De même, aveuglé par son « hubris  » le sheriff fera mourir sous ses coups de fouet Ned Logan le compagnon de William Munny autorisant celui-ci à se venger dans une sorte de réciprocité de la violence rendue licite dès-lors que celle-ci n’a plus de mesure, dès lors qu’elle n’est plus tempérée par la peur de mourir qui reste la barrière ultime pour empêcher que les hommes ne deviennent des tueurs comme le confirmera le kid de Schofield en disant « Je ne veux plus jamais tuer. Je ne suis pas comme toi (Munny). Je préfère être en haillon et aveugle que mort ». William Munny utilisera d’ailleurs cette peur pour sortir de la ville après avoir tué le sheriff et ses adjoints : « Je vais sortir… Tout homme que je vois dehors, je l’tue… Tout salopard qui m’tire dessus non seulement je l’tue, mais j’tue sa femme et tous ses amis… Je mets l’feu à sa putain d’maison » et de fait, personne n’aura le courage de lui tirer dessus. La peur est donc un des moyens de rompre le cycle de la violence en laissant planer la possibilité d’un retour de la vengeance : « Vous avez intérêt à enterrer Ned décemment… Vous avez intérêt à ne plus taillader ou ne plus faire aucun mal aux putains… ou j’reviendrai et vous tuerai tous salopards. »

Ainsi le meurtre du sheriff peut même être interprété comme un évènement permettant le rétablissement des conditions du retour à un certain équilibre au sein de la communauté en supprimant celui qui apportait le trouble. En n’ayant pas su donner réparation aux victimes, en privilégiant la violence anomique, le sheriff ne peut plus ramener la concorde et la paix dans la communauté. Paradoxalement c’est un homme qui a passé sa vie, jusqu’à sa rédemption, à déchaîner cette même violence aveugle, un tueur à gage « Oncle Peat dit que vous étiez le plus dégueulasse de tous les salopards vivants, vous ne connaissiez ni les états d’âme ni la peur. » qui devient un justicier. On mesure pourtant que la frontière entre ce qui est juste et ce qui ne l’est pas est ténue. Lorsqu’il tue un des cow boys, celui qui avait voulu racheter une faute qui n’était pas vraiment la sienne en donnant un cheval à la prostituée défigurée, Munny est désapprouvé par son ami Ned Logan car Munny lui n’ont plus n’est pas un vrai justicier. Dans un monde dominé par les passions des hommes les grands principes organisateurs comme la justice sont fragiles et toujours menacés. Cela fait le lien avec la troisième thématique. Les hommes qui ont choisi la violence s’excluent de la communauté humaine, ils sont seuls et surtout ils ne peuvent prendre femme et fonder une famille car on le sait pour un grand nombre de films du cinéma américain (cf « Les désaxés » de John Huston) la femme est l’élément qui acculture l’homme, qui l’enlève à sa nature sauvage et violente, qui le civilise et lui permet de vivre en communauté. C’est ce que dira Munny au Kid lorsqu’il vient le chercher Au début du film lorsque le Kid vient le chercher « Tout ça n’est plus mon truc, le whisky y était pour beaucoup, j’ai plus bu une goutte depuis dix ans, ma femme elle m’a guéri… guéri de l’alcool et du vice ». Munny a entamé sa rédemption en se mariant comme son ami Logan et même si son épouse est décédée, il continue de vivre et d’élever ses deux enfants selon ses principes moraux. Il a oublié son passé qui ne ressurgit parfois que sous la forme de cauchemars horribles qu’il ne sait interpréter, il est littéralement devenu un autre homme. Mais, contrairement à Logan qui a intériorisé qu’une certaine réciprocité unit les hommes et que le mal que l’ont fait aux uns est aussi un mal que l’on se fait à soi, ce qui l’empêchera de tuer l’un des cow-boys mis à prix par les prostituées, il ira jusqu’au bout, assassinant de sang-froid, sans conscience et sans remord. Quant  au sheriff,  c’est un solitaire qui ne sait même pas construire correctement sa maison, autre figure de style, qui s’oppose à la figure du cow-boy errant (cf « Pale Rider » de Clint Eastwood) et qui symbolise les valeurs de stabilité et de paix attachées aux fermiers, comme le rappellera Logan à son ami « Nous ne sommes plus des méchants, maintenant on est des fermiers ».

Il reste un certain nombre de micro thématiques qui traversent le film comme celle illustrée par le personnage de W W Beauchamp (Saul Rubinek) qui suit dans un premier temps English Bob pour écrire ses mémoires, puis qui s’attachera au sheriff lorsque son héros sera tombé de son piédestal et qui finalement aurait sans doute souhaité raconter la vie de Munny, héros ultime qui transcende la violence impitoyable qu’il porte en lui en assumant de lui sacrifier sa part d’humanité, car contrairement aux deux autres qui croyaient mériter de vivre parmi les hommes, lui sait que le prix de sa rédemption l’en exclut pour toujours. W W Beauchamp n’a pas compris cette vérité première énoncée par Aristote que « nous sommes ce que nous faisons de manière répétée », et ce que l’on fait parfois n’étant que la manifestation du mal insondable logé en nous, il vaut mieux alors écrire la légende (cf « L’homme qui tua Liberty Valance »). On voit donc à quel point la notion de « héros » est ambivalente et s’oppose à celle du western traditionnel comme « Le train sifflera trois fois » où le sheriff (Gary Cooper) est un homme bon, généreux et courageux, un héros sans tâche accréditant le mythe d’une conquête de l’ouest idéalisée comme une avancée civilisatrice, alors qu’Eastwood nous montre au contraire, que le meurtre et la violence sont la matrice même de cette conquête.

Il faudrait aussi interroger les personnages féminins dont le corps est le réceptacle de la violence sexuelle exercée par les hommes et l’admiration que peut exercer sur elles le personnage de Munny, incarnant d’une certaine façon la virilité liée à la capacité d’utiliser les armes à feu pour dominer le monde.  Si l’on accepte l’idée que la nature vierge, cet ouest mythique ouvert à la conquête est un corps féminin où l’homme imprime sa marque, il est facile de construire une homologie entre les deux. Ainsi la passivité des foules (Pale rider, L’homme des hautes plaines) peut-elle être vue comme une perte de la virilité des hommes. En transférant le monopole de la violence légitime au sheriff, les hommes de la communauté sont littéralement devenus impuissants, ils ont perdu leur capacité à séduire les femmes, d’où la scène finale lorsque les prostituées suivent du regard Muny s’en allant sous la pluie, qui symbolise la virilité du mâle qui porte une arme et vers qui le désir féminin peut se tourner, ce qui là non plus n’est pas sans ambiguïté, car comme on le verra dans « l’homme des hautes plaines ».

Pour terminer on notera la narration circulaire qui permet d’interpréter le film comme un épisode clos, une parenthèse dans la vie de Munny. Juste après le plan initial et juste avant le plan final on retrouve la même ambiance la ville de nuit et sous la pluie et surtout on a un plan presque identique au début et à la fin du film, la petite différence entre les deux plans fait toute la différence à chacun de l’interprèter…
Impitoyable est donc un film magnifique, plein d’humanité, illuminée par la présence charismatique de Morgan Freeman au milieu d’un casting particulièrement convainquant…

 

 

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