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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 18:09

 


Il y a parfois des livres que l’on lit et qui ne nous quitte plus, même tombé dans un relatif oubli suscité par le temps qui passe. Ils laissent des fragments, des épaves rejetées de l’océan sur lesquelles s’est accrochée la mémoire. Presque cent ans après avoir été écrit, ce texte de Virginia Woolf noue encore des liens très forts avec ses lecteurss. Tant que les livres sont lus, leurs mots deviennent alors les nôtres et les idées qu’ils portent nous perfusent.

« Au cours de cette conférence, je vous ai dit que Shakespeare avait une soeur; mais n'allez pas la chercher dans la biographie que sir Sidney Lee a écrite sur le poète. Elle est morte jeune et elle n'a malheureusement jamais écrit le moindre mot. Sa dépouille repose là où s'arrêtent les bus, face à Elephant and Castle. Eh bien, ce que je crois, c'est que cette poétesse qui n'a jamais écrit un mot et qui a été enterrée à ce carrefour est toujours vivante. Elle vit en moi, en vous, et en bien d'autres femmes qui ne sont pas avec nous ce soir, car elles font la vaisselle et couchent les enfants. Mais elle est vivante, car les grands poètes ne meurent pas; ce sont des présences qui nous hantent; il leur suffit d'une occasion pour se manifester parmi nous en chair et en os. Cette occasion, me suis-je dit, se présente désormais à vous pour que vous la saisissiez. Car, ce dont je suis convaincue, c'est que si nous vivons encore à peu près un siècle (je parle de notre vie commune à toutes, c'est-à-dire de la vraie vie, et non de nos petites vies individuelles distinctes) et que chacune gagne cinq cents livres par an et dispose d'une chambre à elle; si nous prenons l'habitude de la liberté et si nous avons le courage d'écrire exactement ce que nous pensons; si nous nous échappons de temps à autre de la salle à manger commune pour ne pas considérer les gens uniquement dans le cadre des relations qu'ils entretiennent les uns avec les autres, mais dans celui des relations qu'ils entretiennent avec le réel ; ainsi qu'avec le ciel, avec les arbres ou quoi que ce soit d'autre perçu de manière intrinsèque; si nous regardons au -delà du croquemitaine de Milton l, tant il est vrai que nul ne devrait pouvoir nous boucher la vue ainsi; si nous regardons en face le fait (car c'est un fait) qu'on ne peut se raccrocher à aucun bras et que nous marchons seules, que nous sommes liées au monde réel et pas simplement à un monde d'hommes et de femmes, alors, l'occasion se présentera et cette défunte poétesse qu'était la soeur de Shakespeare pourra se réincarner dans le corps qu'elle a si souvent délaissé. En puisant son existence dans la vie de femmes inconnues dont elle est l'héritière, comme son frère l'a fait avant elle, elle pourra venir au monde. Mais si elle y venait sans cette préparation, sans cet effort de notre part, sans cette détermination qui fait que, lorsqu'elle renaîtra, il lui semblera possible de vivre et d'écrire ses poèmes, il ne faudra pas y compter, car ce serait impossible. Mais j'ai la conviction qu'elle pourrait renaître si nous y oeuvrions, et le fait d'oeuvrer de la sorte, fût-ce dans le dénuement et dans l'obscurité, en vaudrait alors vraiment la peine. »

 

 

Survivre après la mort et laisser « une œuvre » en héritage pour une femme qui n’a pas eu d’enfant quand un auteur de son époque avertissait que « lorsqu’elles n’ont plus vraiment envie d’avoir des enfants, elles ne servent plus vraiment à grand-chose. 1 » équivalait peut-être à une sorte de rédemption destinée à racheter l’effacement dont les femmes ont été victimes dans l’histoire universelle. Mais surtout cela correspond à un désir profond de transmettre quelque chose au-delà de l’inscription de son nom dans la succession des générations, de tenir une place dans un monde qui a occulté la présence des femmes comme si elle n’y vivaient qu’en tant que matrice vide dévolue à recevoir la semence vitale des hommes « Qu’avaient donc fait nos mères pour ne rien nous laisser en héritage ? 2 » Dans une situation que l’on pourrait presque comparer, Chloé Delaume dans un livre manifeste évoquant la sororité, confessait son choix d’être restée célibataire et de ne pas avoir d’enfants « Avoir 45 ans et être célibataire, être de celles qui préfèrent tellement être encouplées. Celles dont déjà les lèvres s'effondrent sous les ridules, qui se demandent si encore oseront venir des baisers. Être de celles qui veulent absolument être libres mais que la solitude, en vrai, fait suffoquer. Avoir 45 ans, c'est également admettre qu'on n'est pas cohérente et qu'il faut faire avec. Je n’ai souhaité de descendance, mais fais voeu de transmission. Faire passer quelque chose, vécu, informations, sans posture verticale, héritage, maîtres, disciples. L'élève tuera le maître, à quoi bon rejouer l'histoire, on la connaît par coeur et elle ne mène à rien. C'est pour ça que j'écris ce livre. Sans bâton de parole, former un cercle de femmes, toutes saisir l'occasion.3 » Concevoir la littérature dans sa vocation à servir de passeur de significations, pour ne pas laisser perdre ce que l’on croit utile, pour constituer ce monde déjà-là, dans lequel s’insère tout être humain, un monde qui nous parle et que nous occupons en témoin, permet de d’envisager sa disparition avec le legs d’une trace durable qui pourra « croitre dans l’esprit d’autrui 4 ». On retrouve dans le film de Joseph Kosinski « Oblivion » une scène où Jack harper (Tom Cruise) ramasse un livre « Lays of Ancient Rome » de Thomas Babington Macaulay, perdu au milieu des gravats, qui reprend cette symbolique du livre comme objet de passage et marqueur d’une inscription dans la culture que nous acceptons en héritage et qui nous fonde comme participant au monde5 . Paul Ricoeur a exprimé cette idée qu’il existait dans ce qui a été transmis des « promesses enfouies et non encore tenues 6 ». et qui constituent un horizon possible dans lequel les hommes peuvent inscrire leur action.

 

 

Virginia Woolf le dit si bien, c’est en puisant dans cet héritage que les femmes pourront venir au monde comme le fait Chloé Delaume en se situant dans cette tradition féministe occulté par le patriarcat et qui porte  le nom de sororité « Sororité: communauté de femmes ayant une relation, des liens, qualité, état de soeur. L'important c'est de comprendre qu'en oubliant que ce mot existe, les femmes ont perdu le concept avec, de même pour les hommes qui les regardaient. Sororité ça voulait dire: les femmes deviennent une caste, une classe. Plus dangereux que le communisme à l'échelle internationale, un incendie dans chaque foyer. Aucune révolution ne fera tomber le gland de la phallocratie. On peut tuer le roi et dénoncer son frère, mais la bite, on n'y touche pas, sauf si papa demande.7 » Et il ne s’agit pas de seulement remplacer un mot fraternité par un autre sororité, car celui qui possède le pouvoir que confère les mots possède aussi celui d’agir, tellement dire c’est déjà faire advenir ce qui n’est encore qu’en parole. Réjane Sénac voit dans l’affirmation au moment de la Révolution Française du triptyque «Liberté, Egalité, Fraternité » dans l’étymologie du dernier terme « Une cécité au cœur de la narration républicaine égalitaire8 » car le terme de fraternité9 ne recouvre pas l’ensemble des hommes et des femmes réunis, il exclut implicitement de la République des frères et de l’égalité qu’il proclame, les sœurs jugées incapables d’en faire partie10 . Contrairement à l’ambition affichée, l’exclusion des femmes et des personnes racisées de l’ordre politique républicain défini par la nouvelle Constitution, est un projet porté par les penseurs de la République dès son origine. Contre ce « séparatisme » qui n’a jamais dit son nom, les femmes ont dû s’imposer en tant qu’acteur.trice politique investissant tous les domaines dont elles étaient exclues jusqu’à la création artistique, en conquérant une confiance en soi et une puissance dont la société, avec une naturelle évidence, paraît les hommes autant qu’elle les infériorisait «  Pour les créatures pétries d’illusions que nous sommes, ce que la vie demande peut-être par-dessus tout, c’est qu’on ait confiance en soi.11 » car le propre d’une domination est d’entrer si profondément dans l’intimité des sujets.tes qu’ils en viennent d’eux-mêmes à participer à sa production, en oubliant la violence de son inculcation «  Pendant tous ces siècles, les femmes ont été pour les hommes des miroirs dotés du magique et délicieux pouvoir de refléter la silhouette de l’homme en deux fois plus grand.12 »
Loin d’inscrire le féminisme dans une lutte contre les hommes13 , ce que suggèrent pour le discréditer des polémistes actuels14 , V. Woolf en fait une arme de libération massive profitant à tous, car faire émerger dans la conscience des femmes les mécanismes sociaux qui les oppriment, c’est aussi, malgré la perte des privilèges qui en résulte pour les hommes, découvrir des nouvelles façons d’être ensemble unis dans des liens nouveaux capable de créer en acte, cette humanité que nous partageons tous, mais que les dominations de tous ordres voudraient nous cacher…

 


Scolie

Pour ceux ou celles qui auraient des doutes quant à la violence dont peuvent être victimes les femmes qui ne réclament que leur droit, et qui ne voient que celle du féminisme, la réflexion de Maïa Mazaurette et l’article de libération fourniront une bon aperçu du chemin qui déroule ses lacets devant nous : Maïa Mazaurette @MaiaMazaurette 19h « Il faut lire cet article. Et observer (encore et toujours) qu'aucune femme, aucune féministe, aucune séparatiste radicale, ne déteste les hommes au millième de la détestation que les femmes subissent. » - Menacée sur les réseaux sociaux, Marie Laguerre porte plainte. L’étudiante de 22 ans, qui avait été agressée cet été à Paris par un homme depuis condamné à six mois de prison ferme, reçoit toujours des menaces d'agression, de viol et de mort sur les réseaux sociaux.15

 

1 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 204
2 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 50
3 - « Mes biens chères sœurs » Chloé Delaume p 107
4 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 192
5 - « Envisagé comme horizon de l'action, le monde n'est pas fait de rapports sociaux intangibles, mais d'une multitude de significations qui apparaissent au cours de l'expérience sensible. » Après la fin du monde – M. Foessel p 258
6 - « Qu’est-ce que transmettre ? » M. Bertrand https://www.cairn.info/revue-etudes-theologiques-etreligieuses- 2008-3-page-389.htm  
7 - « Mes biens chères sœurs » Chloé Delaume p 85
8 - «L’égalité sans condition » R. Sénac p 26
9 -  « On pourrait parler d’adelphité, un terme grec qui désigne « les enfants de la même mère » quel que soit leur sexe. Je préfère le terme de « solidarité » car il permet de dépasser l’analogie familiale et donc de penser une interdépendance au-delà des frontières de l’humain et entre humains. Le principe de « solidarité » permet ainsi de construire une communauté du vivant. » https://www.lesfameuses.com/entretien-conclusion-rejane-senac/
10 - « Ainsi, le 30 octobre 1793, lors du débat devant la Convention, le député Jean-Pierre-André Amar justifia le décret interdisant les clubs féminins en affirmant « que les femmes, de façon générale peu capables de conceptions hautes et de méditations sérieuses, donc dénuées de la force morale et physique qu'exige le traitement des affaires publiques, sont disposées par leur constitution physique à une exaltation politiquement funeste, tandis que l'homme étant fort, paraît seul propre aux méditations profondes et sérieuses qui exigent une grande contention d'esprit». Le député Louis-Joseph Charlier explicite ce qui est en jeu dans cette interdiction en précisant que retirer aux-femmes le droit de « s'assembler paisiblement », un « droit commun à tout être pensant», c'est contester leur appartenance au genre humain. Ce qui est en oeuvre dans cette H(h)istoire, c'est la légitimité et le pouvoir de quelques-uns de classifier l'humanité en déterminant « qui» est politique et qui ne l'est pas, c'est-à-dire « qui» a la capacité et la légitimité d'être autonome et puissant. » 27 «L’égalité sans condition » R. Sénac
11 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 72
12 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 74
13 - Le féminisme n’est pas une guerre contre les hommes, mais contre la domination masculine », selon Victoire Tuaillon. Dans son livre « Les couilles sur la table », la journaliste Victoire Tuaillon revisite les thématiques abordées dans son podcast, qui interroge les masculinités avec un point de vue féministe (...) Dans votre ouvrage, vous reprenez la théorie selon laquelle la virilité est un privilège, mais aussi un piège. En quoi est-elle un piège ? D’abord, il ne faudrait pas penser que les hommes souffrent autant de la domination masculine que les femmes. Selon Pierre Bourdieu, la virilité est un piège pour les hommes parce que cela leur impose de l’affirmer en toutes circonstances. Incompatible avec les sentiments et la vulnérabilité, elle fait croire aux hommes qu’ils sont forts, n’ont besoin de personne ni de s’investir dans des relations sentimentales. C’est le terreau d’une société dans laquelle il ne fait pas bon vivre. Une société profondément imprégnée de misogynie et de sexisme, que l’on justifie avec des croyances erronées sur ce qui serait de l’ordre du naturel, du biologique. https://www.20minutes.fr/societe/2634183-20191025-feminisme-guerre-contre-hommes-contre-domination-masculine-selon-victoire-tuaillon
14 - Les beaux jours du féminisme seraient-ils derrière lui ? Si l’on en croit plusieurs sondages publiés récemment, il existe actuellement un véritable malaise de l’opinion publique par rapport au féminisme. Ainsi, selon le sondage publié en octobre 2014 par Louis Harris Interactive pour Grazia, 70 % des Français déclarent que les féministes n’ont pas les bonnes méthodes et sont trop agressives et radicales. Une forte majorité pense que les féministes ne devraient pas se positionner contre les hommes, qu’elles « en font trop », qu’elles nuisent à l’image des femmes, etc. https://www.cairn.info/revue-reseaux-2017-1-page-115.htm
15 - https://www.liberation.fr/france/2018/12/06/menacee-sur-les-reseaux-sociaux-marie-laguerre-porte-plainte_1696355

 

 

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7 décembre 2020 1 07 /12 /décembre /2020 12:29

 

La culture est en nous et hors de nous-même ce qui nous permet de faire résonner les œuvres entre elles, d’établir des chaînes de significations disjointes par le temps ou l’espace et qui finissent par entrer en nous si profondément, qu’à notre corps défendant elles nous changent selon ce que Bachelard entendait lorsqu’il écrivait « Je ne peux comprendre une âme qu’en transformant la mienne. 1 »
Dans « Une chambre à soi » Virginia Woolf tentait de définir tous les obstacles que rencontrait une femme lorsqu’elle voulait écrire.
« Et je pensais à tous les romans écrits par des femmes que, telles des pommes grêlées dans un verger, on trouve disséminés par-ci par-là chez les bouquinistes londoniens. C'est cette faille en leur coeur qui les avait gâtés. Elle avait altéré ses propres valeurs du fait de sa déférence envers l'opinion des autres.
Mais on comprend à quel point il devait leur être impossible de ne pas dévier à droite ou à gauche. Quel génie, quelle intégrité cela devait exiger, face à toutes ces critiques, au sein de cette société strictement patriarcale, de s'en tenir à ce qu'elles voulaient, elles, sans faire la moindre concession. Seules Jane Austen et Emily Brontë ont eu ce courage. Elles ont aussi un autre motif de fierté, et c'est peut-être le plus beau. Elles écrivaient comme des femmes et non comme des hommes. Parmi les milliers de femmes qui écrivaient alors des romans, elles ont été les seules à ne pas tenir compte des perpétuels conseils de l'éternel pédagogue : écris ceci, pense cela. Elles seules sont restées sourdes à cette voix persistante, tour à tour grommelante, condescendante, dominatrice, blessée, choquée, en colère, ou paternelle, cette voix qui ne peut jamais laisser les femmes tranquilles, qui est toujours derrière elles, à la façon d'une gouvernante trop consciencieuse qui, tel sir Egerton Brydges, les exhorte à se montrer élégantes; allant jusqu'à confondre critique de la poésie et critique du sexe" ; les avertissant que, si elles voulaient être raisonnables pour espérer obtenir quelque prix en vue, il était préférable pour elles de se garder de franchir certaines limites pour ne pas déplaire au monsieur en question: « ... Ce n'est qu'en reconnaissant courageusement les limites de leur sexe que les romancières devraient viser à l'excellence. 2 »
 

 

Malgré tous les faits sociaux qui empêchent une femme d’écrire, « d’heureuses élues » ont pu faire de l’écriture le cœur de leur vie et parmi toutes celles-ci, V. Woolf distinguent celles qui ont su s’écarter des normes littéraires en vigueur, pour véritablement inventer une écriture féminine différentes de celle produite par les hommes. Elle développe l’idée qu’il y a un style masculin « C'est là un style typiquement masculin; il sent bon son Johnson, son Gibbon et les autres. C'est un style qui ne convient pas à une femme.3  » s’incarnant dans les formes canoniques de la littératures « Et ces formes ont, elles aussi, été conçues par des hommes pour répondre à leurs besoins et à leur usage. 4 » Elle relève qu’une femme voulant écrire doit trouver son style propre. Il y a, selon elle l’idée que les femmes peuvent écrire à partir du corps « Le livre doit, en quelque sorte, être adapté au corps, et l'on pourrait se hasarder à dire que les livres écrits par des femmes devraient être plus courts, plus denses que ceux des hommes, structurés de façon à ne pas exiger de longues heures de travail continu et ininterrompu. » Une expérience de l’écriture que l’on peut suivre chez Chantal Chawaf « Né de mes lectures et de l'écriture, ce livre est l'expression d'un sentiment. Ce sentiment est celui que m'inspire le lien de la lecture, de l'écriture et de la vie. C'est le sentiment d'une fusion. Comme bien des femmes et des hommes de mon époque, j'ai entendu parler de féminisme et aussi d'écriture féminine. Mais le problème réel qui, à mon avis, contient et génère tous les autres est celui de la séparation du corps et de l'esprit. Dans cette lacune que représente notre langage verbal, les hommes et les femmes sont autant victimes les uns des autres, et ils sont les uns autant que les autres victimes de leur privation de langue vivante. Plus on approche de la source charnelle du langage, moins la langue verbale est capable de se substituer à la langue régressive encore non verbale, à un phénomène qui est encore plus un affect qu'une langue...6 » Ainsi en excluant les femmes du champ littéraire et en célébrant celles qui écrivent comme les hommes, selon V. Woolf,  « la littérature est « aujourd'hui appauvrie, au-delà de toute mesure, par les portes qui ont été fermées aux femmes.7  » Car il y a quelque chose que les hommes, malgré le mythe de la virilité adossée à celui de la puissance, sont incapables de trouver hors de leur relation avec les femmes et pas seulement selon la première idée qui nous vient à l’esprit, dans la sexualité « Et je me suis mise à songer à tous ces grands hommes qui, pour une raison ou pour une autre, ont admiré des femmes, recherché la compagnie des femmes, vécu avec des femmes, se sont confiés à des femmes, ont fait l'amour avec des femmes, écrit sur des femmes, eu confiance en des femmes et fait montre de ce que l'on ne peut décrire que comme une forme de besoin, de dépendance vis-à-vis. de certaines personnes du sexe opposé.8  » 

 

 

Se dessine ainsi l’idée qu’il existe une manière liée au genre d’appréhender les oeuvres d’art et de les produire, l’idée que le genre traverse l’œuvre et que celle-ci nous donne accès à un intime. En suivant cette pensée, on finira par conclure  qu’un art réservé aux seuls hommes ne parlerait finalement qu’à eux seuls « Ce n'est pas simplement qu'ils (les livres écrits par des hommes) vantent les vertus masculines, adhèrent aux valeurs masculines et décrivent le monde des hommes; c'est aussi que l'émotion dont ces livres sont empreints est incompréhensible pour une femme.9 » Encore une fois, cette idée est typiquement moderne, on la retrouve chez Ch. Chedaleux qui note que le film « 50 nuances de grey » réalisé par S. Taylor-Wood et le roman éponyme de E.L. James, vendu à 40 millions d’exemplaires, ont pu séduire des femmes10  qui retrouvaient, sans parler de la qualité artistique du livre et du film, des éléments dont elles pouvaient se saisir pour parler d’elles  « elles (les femmes) s’appuient sur la trajectoire d’affirmation du personnage féminin pour relire leur propre trajectoire et pour renégocier leur perception d’elles-mêmes. Beaucoup élaborent par exemple un récit d’affirmation personnelle qui passe par la mise en œuvre de diverses techniques et actes de transformation de soi (changements physiques, désinhibition sexuelle, prise de temps et d’espace pour soi, etc.). » V. Woolf pointait ce besoin de se voir représenter dans l’art pour que cet art puisse nous parler. On peut transposer sans peine les propos de l’autrice à notre société et les relier à l’intervention d’Aïssa Maïgra à la cérémonie des Césars en 2020, lorsqu’elle avait pointé ce que l’on appelle « le manque de diversité » dans le cinéma français « On est une famille, on se dit tout, non ? Vous tous qui n’êtes pas impactés par les questions liées à l’invisibilité, aux stéréotypes ou à la question de la couleur de la peau... la bonne nouvelle, c’est que ça ne va pas se faire sans vous. Pensez inclusion. Ce qui se joue dans le cinéma français ne concerne pas que notre milieu hyper privilégié, cela concerne toute la société, »  Cette invisibilisation des minorités que dénonce Aïssa Maïgra, V.Woolf en a suivi la trace dans l’histoire littéraire de l’Angleterre et a méthodiquement donné des exemples d’une société patriarcale qui a constamment imposé aux femmes de rester dans l’ombre de laquelle elle n’aurait jamais dû sortir : « Elles ont ainsi rendu hommage à une convention qui, si elle n'a pas été implantée par l'autre sexe, a été généreusement encouragée par les hommes (la principale gloire d'une femme est de ne pas faire parler d'elle, disait Périclès, lui-même un homme dont on parlait beaucoup), à savoir qu'il est détestable pour une femme d'apparaître dans la lumière. Elles ont l'anonymat dans le sang. Elles n'ont pas renoncé à rester dans l'ombre.11  »

 


« L’art est une extension de l’imaginaire masculin ». Les hommes, il faut « les éliminer de nos esprits, de nos images, de nos représentations. Je ne lis plus les livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leurs musiques. J’essaie, du moins. (...) Les productions des hommes sont le prolongement d’un système. L’art est une extension de l’imaginaire masculin. Ils ont déjà infesté mon esprit. Je me préserve en les évitant. Commençons ainsi. Plus tard, ils pourront revenir.» Ces propos ne sont pas de V. Woolf, mais d’Alice Coffin conseillère de Paris sur la liste d'union Paris en commun, Écologie pour Paris dans le 12e arrondissement et activiste au sein du collectif « La Barbe 12». Ils lui ont valu de nombreuses attaques et menaces13  ce qui démontre que les questions que renvoient son livre sont toujours clivantes, y compris dans le camp féministe puisque M. Schiappa dénonce « une forme d’apartheid 14 »  et C. Fourest  affirme être  « atterrée par cette approche essentialiste, binaire et revancharde qui abîme des années de révolution subtile et flatte les clichés antiféministes.15  ». Les médias ont abondamment relayé ces critiques16  qui visaient le contenu du livre mais parfois aussi, l’action d’une activiste LGBT qui venait de s’illustrer dans la dénonciation de Christophe Girard17  en raison de ses liens avec Gabriel Matzneff. Derrière ce qui semble être un plaidoyer pour la misandrie, il y a pourtant une réflexion profonde sur ce qui structure notre imaginaire de façon inconsciente et qui peut apparaître comme un corset à l’élaboration d’une pensée intime et authentiquement féminine  « Pour être capable de raisonner, de monter des stratégies et de résister, il faut échapper à cette chape du regard masculin18 . » une sorte de « male gaze » mis en lumière au cinéma par Iris Brey19  et étendu à toute la culture en général, un geste provocateur qui ouvre des horizons en retournant la violence du patriarcat contre lui : « “Si on devenait toutes misandres, on pourrait former une grande et belle sarabande. On se rendrait compte (et ce serait peut-être un peu douloureux au début) qu’on n’a vraiment pas besoin des hommes. On pourrait, je crois, libérer un pouvoir insoupçonné : celui, en planant très loin au-dessus du regard des hommes et des exigences masculines, de nous révéler à nous-mêmes 20”. Dénoncer une domination, quelle qu’elle soit, mettre au jour ses modes de fonctionnement et la débusquer jusque dans les phénomènes culturels où elle se loge de façon naturelle et presque incognito, dans un domaine qui semblait échapper à des contingences sociales et ne relever que de la pureté des créations asexuées d’un monde angélique débarrassé du genre, c’est un peu comme une femme à barbe s’invitant dans un lieu où tout est fait pour célébrer une invisibilisation qu’on se plaît à dissimuler, tel qu’on le vit à la cérémonie des Césars en février 2020 : « Le 28 février la Barbe et de nombreux autres collectifs féministes célèbrent : -  L’excellente composition virile du CA de l’Académie des Césars : 17 hommes sur 22 membres -  La mirifique sélection de films d’hommes : 87,5% d’hommes nommés dans la catégorie Meilleure Réalisation (7 sur 8), et 85,7% d’hommes dans la catégorie Meilleur Film (6 sur 7) -  La blancheur éternelle : 1976-2020, 93% de Grands Hommes Blancs pour la Meilleure Réalisation -  La perfection mathématique : 12 accusations de viols et 12 nominations pour J’accuse ! pour Polanski.21  » Apartheid selon M. Schiappa, séparatisme, exclusion des hommes ou vision androcentrée d’un monde où les hommes peuvent se nicher en toute innocence car il est fait par eux et pour eux. Mêmes interrogations formulées par Rokaya Diallo, lorsqu’elle rend compte du livre de P Harmange qui a échappé à la censure que Ralph Zurmély, chargé de mission au ministère délégué à l’égalité femmes-hommes voulait lui imposer : « Pauline Harmange, quant à elle, propose de réfléchir à la manière dont le sexisme quotidien et protéiforme enferre les femmes dans une forme de méfiance susceptible de se muer en haine. Une haine qui viserait non pas à commettre des violences en direction des hommes, mais à s’émanciper des dynamiques sexistes. Est-il si impensable que de la colère puisse être exprimée par des femmes prises au piège d’un système qui en tue tous les deux jours et demi 22?  ». Loin de rallumer une prétendue guerre des sexes, ces autrices nous aident à penser et imaginer le monde en dehors des dominations qui nous le voilent, elles nous libèrent de nos propres oppressions comme être humain responsables et créateurs d’un monde qu’il nous incombe de partager avec d’autres nous-même et pourtant si différents…

 

 

1 - Cité par A.C. benchelah « Entre Bachelard et Lautréamont une rencontre » Europe n°700-701, Août-septembre 1987
2 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 140-141
3 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 144
4 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 145
5 - D’où encore le fait que nos identifications soient partielles, que notre intimité reste interdite, inconnue, baignant dans un climat de honte et d’inceste. Car « la vie fait peur dés-lors que l’on ne s’autorise plus à la connaître ». Et de proposer un rapprochement de la langue de la vie avec son origine vécue, « dans un langage où le verbe et la chair s’unissent au réel de notre corps et non plus seulement de notre croyance ».(…) Dans l’Evangile de Saint Jean, on ne trouve plus la Femme (le corps qui précède le corps), mais seulement le Verbe qui précède le corps, « puisque le corps existe avant de savoir qu’il existe … que la parole est divinisée au prix de la perte de son origine biologique humaine ». C’est là, pour notre auteur, que va naître, encouragé par l’Eglise médiévale, « un langage désincarné qui exilera du verbe le corps, et donc la femme, la mère organique », privant le verbe de son altérité. Il n’existera plus dés lors qu’un genre le masculin, et si le féminin subsiste, ce sera sous la forme d’une androgynie cachée. (…)Pour le christianisme, le corps est fille de l’enfer et l’esprit fils de Dieu. Elle ne peut inviter à l’union du corps et de l’esprit cette religion qui dresse une partie de l’homme contre l’autre partie de lui-même, alors qu’il « est vital de restituer à la vie physiquement et même dangereusement humaine sa spiritualité charnelle ».
https://sites.google.com/site/imaginouest/mes-travaux/de-chantal-chawaf-le-corps-et-le-verbe 
6 - http://www.chantal-chawaf.com/extraits/le-corps-et-le-verbe.htm 
7 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 157
8 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 161

9 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 188
10 - Cette histoire attire un public très majoritairement féminin, même si Magali Bigey – qui mène avec Stéphane Laurent une très intéressante enquête sur le lectorat de 50 Nuances de Grey – a montré que 10 à 15% du lectorat était composé d’hommes (2014 : 88).  Le public des films est lui aussi clairement féminin et chacune des sorties cinéma – toujours à l’occasion de la Saint Valentin – donne lieu un peu partout à des « soirées filles » généralement interdites aux hommes, au cours desquelles diverses animations (strip-tease masculin, vente de sex toys etc.) précèdent la projection. Par ailleurs, les forums dédiés à la trilogie sur les réseaux sociaux, dont certains comptent plusieurs milliers de membres, sont essentiellement fréquentés par les femmes https://societoile.hypotheses.org/241 
11 - « Une chambre à soi » V. Woolf p 99
12 - La Barbe est un groupe d'action féministe fondé en 2008 en France. Ses militantes dénoncent l'absence ou la sous-représentation des femmes dans des instances de pouvoir économiques, politiques, culturelles et médiatiques. À la fois héritières du mouvement féministe des années 1960-1970 et créatrices d’une voie nouvelle, elles pratiquent un militantisme fondé sur le coup d'éclat et l'ironie. Lors de leurs actions inopinées, affublées de barbes postiches, elles félicitent des assemblées à majorité masculine pour leur résistance à la féminisation. Le choix de leurs cibles rappelle que les femmes doivent pouvoir créer, diriger, représenter : atteindre en somme tous les postes et statuts, dans la complète étendue des échelons et secteurs d’activité.
13 - Deux associations de journalistes, l'AJL et Prenons la Une, ainsi que le Collectif féministe contre le cyberharcèlement, dénoncent la vague de haine sexiste et lesbophobe qui s'abat contre Alice Coffin, autrice d'un essai Le génie lesbien, et dont certains propos, tronqués, ont été massivement diffusés dans certains médias. https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/151020/les-medias-complices-du-cyberharcelement-dalice-coffin 
14 - https://www.radioclassique.fr/magazine/articles/alice-coffin-veut-eliminer-les-hommes-une-forme-dapartheid-denonce-marlene-schiappa/ 
15 - https://www.parismatch.com/Culture/Livres/Alice-Coffin-branchee-sur-sectaire-1705144 
16 - Virginie Despentes, Alice Coffin et les autres : qui sont les nouvelles harpies du féminisme 
Elles sont jeunes, ne sont pas censées être bêtes et incarnent la fine fleur du néoféminisme français. Leur point commun ? Agressivité et outrances https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/societe/en-couverture-virginie-despentes-alice-coffin-et-les-autres-qui-sont-les-nouvelles-harpies-du-feminisme-116910 
17 - Plusieurs élues écologistes demandaient le départ de l'adjoint en raison de ses "liens" avec l'écrivain Gabriel Matzneff, soupçonné de pédocriminalité. Anne Hidalgo se dit pour sa part "écœurée" de le voir partir. https://www.bfmtv.com/paris/paris-la-demission-de-christophe-girard-declenche-une-crise-au-sein-de-la-majorite-municipale_AD-202007240199.html Une enquête préliminaire pour les chefs de "viol par personne ayant autorité" a été ouverte après qu'un homme a affirmé au New York Times avoir été abusé sexuellement par l'ex-adjoint à la mairie de Paris. https://www.bfmtv.com/police-justice/affaire-christophe-girard-une-enquete-pour-viol-ouverte-par-le-parquet-de-paris_AN-202008180099.html 
18 - Très belle interview d’Alice Coffin sur « Regards »
19 - https://www.lesinrocks.com/2020/02/06/cinema/actualite-cinema/iris-brey-on-est-tous-le-produit-du-male-gaze/ 
20 - https://www.seuil.com/ouvrage/moi-les-hommes-je-les-deteste-pauline-harmange/9782021476835#:~:text=%C2%AB%20Je%20vois%20dans%20la%20misandrie%20une%20porte%20de%20sortie.&text=Si%20on%20devenait%20toutes%20misandres,vraiment%20pas%20besoin%20des%20hommes. 
21 - https://labarbelabarbe.org/La-ceremonie-des-Cesar-28-02-2020 
22 - http://www.regards.fr/idees-culture/article/la-misandrie-une-hostilite-edentee 

 


 

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2 décembre 2020 3 02 /12 /décembre /2020 15:05


 

 

En lisant ce passage « d’Une chambre à soi » de Virginia Woolf, nous sont revenues les images de la séquence de « gatsby le magnifique »1 où Nick Carraway entre dans une pièce et découvre Daisy.
« … le pouvoir de cette faculté créatrice hautement développée chez les femmes. L'une d'entre elles entre dans la pièce ... mais il faudrait puiser au plus profond des ressources de la langue anglaise et faire que des nuées entières de mots prennent clandestinement leur envol avant qu'une femme puisse dire ce qui se passe quand elle entre dans une pièce. Les pièces sont si différentes les unes des autres: elles sont calmes ou orageuses; elles donnent sur la mer ou, au contraire, sur une cour de prison; elles sont remplies de linge en train de sécher ou tapissée d'opales et de soieries; elles sont rugueuses comme du crin ou douces comme des plumes: il suffit d'entrer dans une pièce située à n'importe quel endroit pour recevoir en pleine figure toute cette force extrêmement complexe qu'est la féminité.
Comment pourrait-il en être autrement? Les femmes étant restées enfermées pendant des millions d'années, aujourd'hui, les murs eux-mêmes sont chargés d'une puissance créatrice qui a à ce point excédé la résistance des briques et du ciment qu'elle doit à tout prix s'arrimer à la plume, au pinceau, aux affaires et à la politique. Mais cette puissance créatrice-là diffère grandement de la puissance créatrice des hommes. Et l'on est forcé de conclure qu'il serait infiniment regrettable qu'elle soit entravée ou perdue, car elle a été acquise au prix de siècles d'une discipline des plus drastiques, et il n'y a rien qui puisse la remplacer. Il serait infiniment regrettable que les femmes écrivent comme des hommes, ou ressemblent à des hommes, car si deux sexes paraissent bien peu de choses par rapport à l'ampleur et à la diversité du monde, que ferions-nous s'il n'en existait qu'un seul? L'éducation ne devrait-elle pas mettre en valeur les différences et les renforcer, plutôt que de ne voir que les similarités? Car, en l'état actuel des choses, il y a trop de similitudes, et si un explorateur devait revenir et annoncer l'existence d'autres sexes qui observent d'autres cieux à travers les branches d'autres arbres, rien ne pourrait rendre plus service à l'humanité
2  »
 

 

Le personnage de Daisy n’est pas si loin de toutes les femmes évoquées dans le livre, dont la vie fut à ce point liée à celle des hommes et leur existence soumise à la volonté invisible, mais pourtant toujours agissante « d’une société strictement patriarcale3 » et à cette domination, si naturelle qu’elle n’en était rendue visible, comme un rideau que l’on soulève pour découvrir ce qu’il occulte, que par d’exceptionnelles révoltées4 , qui trouvèrent la force de faire de leur vie une pure création, comme peut-être Daisy aurait pu le faire avec la sienne, si elle avait suivi les rêves de Gatsby. Car l’un des thèmes du film de B. Luhrmann comme du livre de V. Woolf est bien celui de pouvoir produire sa vie comme une création, et l’intelligence de V. Woolf est de faire déborder ce thème au-delà du sujet5 qu’elle devait traiter initialement et qui ne concernait que les rapports des femmes avec la littérature, pour l’étendre à toutes les femmes dont l’essence, quel que soit leur niveau social « est d’être entretenue par les hommes et d’être à leur service.6 », de s’oublier à force d’être façonnée par un monde , c’est-à-dire la société de leur époque, qui ne leur parle, par l’intermédiaire de ces forces de rappel analysées par P. Bourdieu, que pour les cantonner dans les activités que les hommes leur ont laissées : « Le monde ne leur disait pas comme il le disait aux hommes: Écrivez si vous voulez, cela m'est complètement égal. Le monde disait en s'esclaffant : Écrire? Mais à quoi bon? 7 » Un monde fait de tâches quotidiennes insignifiantes ayant pour conséquence de les cloitrer à l’intérieur de leur maison et de les aliéner de «ce monde fascinant dans lequel nous vivons.8  »

 

 

On pourrait s’attarder sur ce mot de « féminité » qu’utilise Virginia Woolf pour désigner à la fois la puissance et la complexité constituant ce qui est possédé en propre par les femmes et ce dont sans doute, les hommes se sont toujours méfiés, en essayant de conjurer cette force qui s’est d’abord affirmée dans la capacité à donner la vie9 , mais qui ne se réduit pas aux différences exprimées par le génotype, en qualifiant celles qui précisément échappaient à cette logique d’assujettissement de sorcières10 . Le film de B. Luhrmann et la scène où Daisy transparaît à travers les voilages, pourrait s’appréhender comme une tentative de figurer l’impossibilité de totalement s’accaparer cette essence par les hommes, malgré la captation de leur corps. Si Daisy appartient en quelque sorte de façon matérielle à son mari qui l’a achetée lorsqu’elle s’est mariée avec lui, une partie de ce qu’elle est, car nous sommes faits aussi de ce passé vécu qui constitue notre personnalité, échappe à cette captation, opérant une césure dans son personnage, et c’est à cette impossible réunification que Gatsby semble vouer désespérément sa vie.
La pensée de V. Woolf comme son écriture qui la reflète, vagabonde et permet de saisir des échos entre les œuvres, accentués peut-être par le fait que l’actrice qui joue Jordan, Elizabeth Debicki, Incarne aussi Virginia Woolf dans le film « Vita et Virginia » de Chanya Button.

 

 

1  Voir l’analyse du film http://orioncassiopee.over-blog.com/2020/10/de-baz-luhrmann-en-2013-adapte-du-roman-de-f-scott-fitzgerald-publie-en-1925-leonardo-di-caprio-jay-gatsby-tobey-maguire-nick-carraw
2  « Une chambre à soi », Virginia Woolf p 163 - 164
3  « Une chambre à soi », Virginia Woolf p 140
4  Voir l’œuvre de Judy Chicago « The dinner party » Aujourd'hui considérée comme la première œuvre d'art féministe à grande échelle, The Diner Party a symbolisé l'histoire des femmes dans la société tout en marquant une étape importante dans l’histoire l'art du XXe siècle. L’installation prend la forme d’une structure triangulaire surélevée, dont chaque arête (ou table) mesure 14,63 mètres de long. Chaque table comporte 13 plaques, soit un total de 39 couverts. Les trois sections symbolisent trois périodes différentes de l'histoire et affiche les noms de figures connues. Dans l'ordre chronologique, on retrouve des invitées telles que Hatchepsout, Hildegard of Bingen, Artemisia Gentileschi, Georgia O'Keeffe, Mary Wollstonecraft et Virginia Woolf. Le premier segment rend hommage aux femmes depuis l’ère préhistorique à l'Empire romain, le second aux femmes du début du christianisme à la Réforme, et le troisième aux femmes de la Révolution américaine à l'impact du féminisme. https://www.barnebys.fr/blog/the-dinner-party--une-table-pour-les-femmes-les-plus
5  « Publié en octobre 1929,A Room of One's Own est un vibrant plaidoyer pour la cause des femmes et de la littérature. L'essai reprend, révise et augmente une conférence donnée par Virginia Woolf l'année précédente à Cambridge pour les étudiantes de Girton College. » Une chambre à soi – Note sur la traduction
6  « Une chambre à soi », Virginia Woolf p 106
7  « Une chambre à soi », Virginia Woolf p 103
8  « Une chambre à soi », Virginia Woolf p 47
9  Voir à ce propos les recherches de F. Héritier : « la pensée humaine, traditionnelle ou scientifique, s'est exercée sur la première différence observable, celle du corps des hommes et des femmes. Or toute pensée de la différence est aussi une classification hiérarchique, à l'oeuvre d'ailleurs dans la plupart des autres catégories cognitives : gauche/droite, haut/ bas, sec/humide, grand/petit etc. C'est ainsi qu'hommes et femmes partagent des catégories « orientées » pour penser le monde. Comment expliquer cette universelle valence différentielle des sexes ? L'hypothèse de Françoise Héritier est qu'il s'agit sans doute là d'une volonté de contrôle de la reproduction de la part de ceux qui ne disposent pas de ce pouvoir si particulier. Elle a donc creusé systématiquement la question des représentations touchant à la procréation, à la formation de l'embryon, aux apports respectifs des géniteurs, et donc aux représentations des humeurs du corps : sang, lait, sperme, sueur, salive. » URL : http://clio.revues.org/326 ISSN : 1777-5299
10  « Sorcières, la puissance invaincue des femmes » Mona Cholet « Dans cet essai, l'auteure de "Beauté fatale" et de "Chez soi" décortique cette figure de notre histoire -et de notre imaginaire- et démontre comment des femmes d'aujourd'hui, celles qui s'émancipent de certaines normes sociales, sont en fait des héritières directes de celles qu'on traquait, chassait, censurait, éliminait à la Renaissance (…)Ces dernières années, à travers les mouvements féministes, la figure de la sorcière a considérablement gagné en popularité. Si certaines livrent leurs recettes de potions ou d'amulettes sur les réseaux sociaux, d'autres se reconnaissent dans le pouvoir très particulier des sorcières: celui de s'extraire des injonctions sociales, des représentations attendues de la féminité, renversent l'ordre des choses et choisissent de vivre telles qu'elles l'entendent. Un pouvoir qui, aujourd'hui comme à la Renaissance, rend ces femmes aussi menaçantes que fascinantes. https://www.huffingtonpost.fr/2018/09/15/sorcieres-de-mona-chollet-explique-pourquoi-les-femmes-qui-ne-veulent-pas-denfant-sont-vues-comme-les-sorcieres-daujourdhui_a_23526093/
 »

 

 

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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 15:10

 

Je rêvais carrément de devenir un «grand écrivain ». Mais ce qui me plaisait, c'était l'idée d'étonner. Je me serais tout aussi bien satisfaite d'entonner soudain un air d'opéra d'une voix de soprano, ou de parler des langues étrangères, ou de jouer au violon les danses hongroises de Brahms, ou de devenir un bon skipper. Bref, il m'aurait suffi de faire comprendre qu'on se trompait sur mon compte quand on s'entêtait à dresser
la liste de ce que je ne savais pas faire. Car je ne savais pratiquement rien faire, souffrant d'« insuffisance
motrice» depuis mon enfance. Et maintenant encore, quoi que je fasse, j'ai l'impression d'être totalement inadaptée. Je suis professeur de lettres et d'histoire dans un lycée et, souvent, je rentre chez moi triste, avec la sensation de ne pas avoir fait un bon cours, de ne pas avoir obtenu de résultats et de ne pas avoir été utile à mes élèves; et je me méprise pour tout cela.


Mais quand j'écris, en revanche, je ne me complique pas l'existence. Je le fais pour le plaisir. D'ailleurs, j'écris en secret, avec le remords de voler du temps à la réalité. Si je sens un fourmillement au cerveau et que je dois écrire, et qu'on m'invite à sortir, je me garde bien de dire la vérité, j'avance toute une série d'excuses: pile de linge à repasser, copies à corriger et autres raisons du même tonneau.
J'ai découvert que l'écriture, contrairement à la musique, aux langues, au sport et aux autres matières apprises au lycée, rachète le réel, et d'une façon toute particulière. Prenez quelqu'un que personne n'aime, dans la réalité : si vous le transformez en personnage, vous pouvez le faire aimer beaucoup. J'ai écrit sur des gens qui n'avaient ni chance ni amour dans leur vie, en espérant qu'ils en trouvent au moins auprès de mes lecteurs. Dans le monde merveilleux de l'imagination. Mais il ne s'agit pas seulement d'imagination. Ce que je raconte est en partie vrai et en partie inventé. Les deux se mélangent si bien que je ne me rappelle plus ce que j'ai inventé et ce qui est réel; et il m'arrive souvent d'attribuer des caractéristiques inventées à des personnes que je me mets alors à regarder comme des personnages, et vice versa. Je me tiens sur une frontière impalpable, comme une funambule, comme quand on s'amuse à ces petits jeux superstitieux du genre: « Si je réussis à marcher exactement le long de cette rangée de carreaux ... »

 

Jusqu'à une date récente, j'écrivais pour moi. Pour fuir, mais aussi pour retenir et sauver de la mort et de l'oubli les personnes et les émotions.

 

 

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9 octobre 2020 5 09 /10 /octobre /2020 08:26

 

 

 

Vingt-trois ans se sont écoulés depuis que nous sommes partis vivre à la campagne. Dans «ta» maison d'abord, qui dégageait une harmonie méditative. Nous ne l'avons goûtée que pendant trois ans. Le chantier
d'une centrale nucléaire nous en a chassés.

 


Nous avons trouvé une autre maison, très ancienne, fraîche en été, chaude en hiver, avec un grand terrain. Tu aurais pu y être heureuse. Là où il n'y avait qu'un pré tu as créé un jardin de haies et d'arbustes. J'y ai planté deux cents arbres. Pendant quelques années nous avons encore voyagé un peu; mais les vibrations et secousses des moyens de transport, quels qu'ils soient, te déclenchent des maux de tête et des douleurs dans tout le corps. L'arachnoïdite t'a obligée à abandonner petit à petit la plupart de tes activités favorites. Tu réussis à cacher tes souffrances.
Nos amis te trouvent « en pleine forme ». Tu n'as cessé de m'encourager à écrire. Au cours des vingt-trois années passées dans notre maison, j'ai publié six livres et des centaines d'articles et entretiens. Nous avons reçu des dizaines de visiteurs venus de tous les continents et j'ai donné des dizaines d'interviews.


Je n'ai sûrement pas été à la hauteur de la résolution prise il y a trente ans: de vivre de plain-pied dans le présent, attentif avant tout à la richesse qu'est notre vie commune. Je revis maintenant les instants où j'ai pris cette résolution avec un sentiment d'urgence. Je n'ai pas d'ouvrage majeur en chantier. Je ne veux plus - selon la formule de Georges Bataille - « remettre l'existence à plus tard ».
Je suis attentif à ta présence comme à nos débuts et aimerais te le faire sentir. Tu m'as donné toute ta vie et tout de toi; j'aimerais pouvoir te donner tout de moi pendant le temps qu'il nous reste.
Tu viens juste d'avoir quatre-vingt-deux ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi
une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide dévorant que ne comble que ton corps serré contre le mien. La nuit je vois parfois la silhouette d'un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C'esttoi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation; je ne veux pas recevoir un bocal avec tes cendres. J'entends la voix de Kathleen Ferrier qui chante « Die Welt ist leer, Ich will nicht leben mebr » et je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t'effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l'autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble.


21 mars-6juin 2006

 

 

 

 

 

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30 septembre 2020 3 30 /09 /septembre /2020 19:08

Mirabel - Ardèche
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30 septembre 2020 3 30 /09 /septembre /2020 08:51

 

En octobre 2019 lors d’une soirée du grand débat organisée à Rodez, Emmanuel Macron avait lancé à une enseignante qui le questionnait sur les incidences de la retraite à point sur le montant de leur pension “Si je voulais revaloriser (le salaire de tous les enseignants), c'est 10 milliards. On ne peut pas mettre 10 milliards demain, c'est vos impôts. C'est le déficit, c'est la dette pour nos enfants2 .” Etrangement, de telles arguties ne lui étaient pas venues à l’esprit lorsqu’il s’était agi d’inscrire le CICE3  dont le coût est de près de 20 milliards par an, au budget de l’Etat, mais il est vrai qu’on ne lésine pas forcément à la dépense lorsqu’il est question de rémunérer le capital4

Evidemment dit comme cela, c’est un peu comme si un habile prestidigitateur se mettait tout à coup à dévoiler les secrets d’un de ses tours les plus fameux, mais parfois il faut savoir oser les mots. Car, depuis Audiard on le sait certains osent tout, c’est même à ça qu’on les reconnait. Prenez GRB par exemple, il a la métaphore instructive lorsqu’il parle des exonérations de charges pour les entreprises « Nous sommes passés du tuyau d'arrosage à la rampe à incendie mais pas encore au Canadair » Rien ne l’arrête GRB et surtout pas l’indécence de ces premiers de cordés qui se gavent toujours plus6 . Que le pays aille bien ou mal l’augmentation de leur rémunération « must go on », car chez ces gens-là comme disait J Brel « on ne pense pas monsieur, on ne pense pas » on compte.

Pourtant, à l’instar de son coreligionnaire Carlos qui a récemment remis au goût du jour le tour de passe-passe de la malle cher à Houdini et qui a tant fasciné Léa Salamé7 , parions qu’il a tapé dans la main de Nicolas Sarkozy en criant « chiche » lorsque celui-ci a proposé de moraliser le capitalisme8 . C’est qu’on aime rire aussi chez ces gens-là. Mais dans ce grand vacarme post-crise, un autre affidé beaucoup plus discret mais potentiellement aussi nuisible essaie de murmurer à l’oreille du maître. L’idée est ingénieuse et fort simple : faire payer la crise par les retraités au motif de la solidarité intergénérationnelle. Question solidarité, les détenteurs du capital s’y connaissent, Buygues par exemple a touché des aides de l’Etat et verse des dividendes, sans compter qu’il est soupçonné d’un possible abus au chômage partiel9 . Chez Buygues, la moral c’est passionnel.

Comme il est impensable de rétablir l’ISF10  ou de toucher à la flat-taxe et de mettre un terme à cette redistribution fiscale en faveur des plus riches – pour suivre la métaphore hydrolique qui plaît tant à GRB on pourrait parler de théorie du ruissellement  pour les pauvres qui ont droit à quelques gouttes et de théorie de la conduite forcée pour les riches – on cherche de petits « privilégiés » solvables afin de leur présenter l’addition que les premiers de cordés ont laissée. Là encore la méthode est simple, ériger des différences, l’âge par exemple, comme des ruptures suffisamment fortes pour instiller cette idée que l’intérêt général unissant les générations à travers le pacte social est rompu aux profits d’intérêts particuliers et opposer les jeunes et les vieux, comme ils avaient opposé les chômeurs et les actifs, les fonctionnaires et les salariés du privé et avec le même savoir faire que le fameux Houdini, escamoter l’opposition fondamentale qui traverse la société française, mais dont il faut taire le nom, comme celui de Voldemort dans Harry-Potter.
Un meilleur partage de la richesse produite à travers les salaires et sa redistribution via les prestations sociales est toujours l’objet d’un antagonisme de classe dans notre pays, même si dans la starup nation, certains voudraient voir des partenaires et des collaborateurs participant activement à leur exploitation dans une ubérisation joyeuse, plutôt que des damnés de la terre.

Comme on le voit tout est aussi question de l’usage des mots dont il ne faut pas se laisser déposséder au risque de se trouver pris à la gorge par ces Pit-bulls du prêt à penser qui savonnent la planche où nous devrions glisser à longueur de chroniques. La mise en mot du réel, prélude à une mise en action – des masses ? – nous rappelle la pertinence ce cette vieille mise en garde orwellienne le pouvoir se cache dans la langue que nous parlons11 .
Pour terminer, nous laisserons au choix de chacun, deux citations d’Albert Camus «La logique du révolté est... de s'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel.» ou «L'idée profonde de Parain est une idée d'honnêteté : la critique du langage ne peut éluder ce fait que nos paroles nous engagent et que nous devons leur être fidèles. Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde. Et justement la grande misère humaine qui a longtemps poursuivi Parain et qui lui a inspiré des accents si émouvants, c'est le mensonge.»

 

 1 - Alors que les jeunes générations devraient être les plus impactées par la crise financière liée au nouveau coronavirus, l’essayiste invite le gouvernement à baisser temporairement le niveau des pensions des retraités, au nom de la solidarité entre les générations. https://www.lefigaro.fr/vox/societe/hakim-el-karoui-les-retraites-doivent-contribuer-a-l-effort-de-guerre-sanitaire-20200731
2 -  https://www.franceinter.fr/reforme-des-retraites-le-dialogue-de-sourds-entre-les-profs-et-jean-michel-blanquer-en-six-dates
3 -  https://www.marianne.net/economie/budget-2019-pendant-que-les-aides-sociales-baissent-le-cout-du-cice-explose
4 -  En 2016, deux cent cinquante-six grandes entreprises de plus de cinq mille salariés se sont partagé un peu plus de 5 milliards d’euros de CICE. Soit une moyenne de 20 millions par entreprise, alors même que les bénéfices de certaines se comptaient cette année-là en centaines de millions, voire en milliards d’euros, et que leurs dirigeants disposaient de rémunérations très confortables. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/01/09/pme-ou-entreprises-du-cac-40-qui-beneficie-des-20-milliards-du-cice_5406893_4355770.html
5 -  https://www.lesechos.fr/economie-france/social/coronavirus-le-medef-demande-des-baisses-de-charges-pour-les-secteurs-les-plus-touches-1184775 Le Medef réclame 100 milliards d'euros de baisse d'impôts et de charges https://www.optionfinance.fr/actualites/actualites-generales/detail/le-medef-reclame-100milliards-deuros-de-baisse-dimpots-et-de-charges.html
6 -  Salaire des patrons du CAC 40 : 5,8 millions d’euros en moyenne, un record
La rémunération des dirigeants des groupes cotés à l’indice phare de la Bourse de Paris a augmenté de 12% en 2018. Deux patrons pèsent sur cette hausse : ceux de Dassault Systèmes et Kering. https://www.leparisien.fr/economie/salaire-des-grands-patrons-du-cac-40-5-8-millions-d-euros-en-moyenne-un-record-06-11-2019-8187489.php
7 -  « Votre évasion fascine absolument le monde entier, pour beaucoup d’enfants vous êtes l’homme qui a voyagé dans la malle », s’est enquise la journaliste, avant d’ajouter dans un rire : « Vous avez vraiment voyagé dans la malle ? »
8 -  "On doit moraliser le capitalisme et pas le détruire (...) il ne faut pas rompre avec le capitalisme, il faut le refonder», a insisté Nicolas Sarkozy. https://www.leparisien.fr/economie/sarkozy-veut-moraliser-le-capitalisme-08-01-2009-366324.php
9 -  https://www.franceculture.fr/economie/possible-abus-au-chomage-partiel-le-temoignage-dun-salarie-de-bouygues-batiment
10 -  Coronavirus en France : pour Bruno Le Maire, rétablir l’ISF serait « de la pure démagogie » https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/05/14/coronavirus-en-france-une-deuxieme-vague-d-ecolier-fait-sa-rentree-le-gouvernement-au-chevet-du-tourisme_6039640_3244.html
11 -  Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. (…) C’est une belle chose, la destruction des mots. P 78. Savez-vous que le novlangue est la seule langue dont le vocabulaire diminue chaque année (…) Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin nous rendrons impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. P 79 « 1984 » G Orwell

 

 

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31 août 2020 1 31 /08 /août /2020 07:42

 

 

 

Je regardai ma cousine qui se mît à me poser, des questions de sa voix basse et émouvante.  C’était une de ces voix que l'oreille suit dans ses modulations comme si chaque phrase était un arrangement de notes qui ne doit plus jamais être répété. Son visage était triste et charmant, plein de choses luisantes, des yeux luisants, une bouche luisante et passionnée; mais sa voix était un excitant que les hommes qui l'avaient aimée trouvaient difficile d'oublier: une mélodie irrésistible, un «écoutez» chuchoté l'assurance qu'elle venait de faire des choses gaies et passionnantes et que l'heure suivante serait tout aussi riche.
p 33

 

Je regardai Miss Baker, me demandant ce qu'elle pouvait bien « arriver à faire». J'éprouvais  du plaisir à la regarder. C'était une fille  mince, a seins petits, qui se tenait toute droite et accentuait cette raideur en rejetant le corps en arrière vers les épaules comme un jeune élève officier. Ses yeux gris, fatigués par l'éclat du soleil, me rendaient mon regard avec la réciprocité d'une curiosité polie, dans un visage las, charmant et mécontent.
p 35

 

Tout de suite, je demandai à l'infirmière si c'était un garçon ou une fille. C'était une fille. Je détournai la tête et me mis à pleurer; « Bon, dis-Je alors, tant mieux que ce soit une fille et j'espère qu'elle sera bien sotte. C'est ce qu'une Jeune fille a le plus' d'avantage à être dans ce  monde - une jolie petite sotte. Vois-tu, je trouve que la vie est une chose horrible, continua-t-elle d'un air convaincu. Tout le monde, pense comme moi, les gens les plus avancés. Et moi: Je sais. J'ai été partout, j'ai tout vu, j'ai
tout fait.»
p 42

 

Mais au fond de ce pays de grisaille, par-delà les tourbillons de poudre grise qui ne cessent d'errer sur sa surface, vous apercevez, après un moment, les yeux du docteur T. J. Eckleburg.  Les yeux du docteur T. J. Eckleburg sont bleus et gigantesques, leurs rétines ont un mètre de haut. Ils regardent dans un visage inexistant, derrière une paire d'énormes lunettes jaunes qui chevauchent un nez absent. De toute évidence, un oculiste de New York, ami de la plaisanterie, les a dressés sur ce paysage dans l'espoir d'y recruter des clients, puis s'est abîmé lui-même dans la cécité éternelle, à moins qu'il n'ait déménagé vers d'autres lieux, les oubliant là. Mais ses yeux, assez effacés par le temps et le manque de peinture, s'attristent encore sur le -solennel terrain cinéraire.
p 47 - 48

 

 

« C'est moi, Gatsby, fit-il tout à coup.
- Quoi! m'écriai-je. Oh! je vous demande pardon!
- Je croyais que vous saviez, vieux frère. J'ai bien peur de ne pas être un très bon maître de maison. »
II sourit avec compréhension - Beaucoup mieux qu'avec compréhension. C'était un de ces rares sourires, doués de la faculté de rassurer, qu'on rencontre, quand on a de la chance, quatre ou cinq fois dans sa vie. Il affrontait un instant - ou paraissait affronter - le monde extérieur dans son ensemble, pour se concentrer ensuite sur vous, avec un parti pris irrésistible en votre faveur. II ne vous comprenait qu'autant que vous désiriez être compris, il croyait en vous dans la mesure où: vous auriez voulu croire en vous-même, il vous persuadait qu'il avait exactement de vous "l'impression que, en mettant tout au mieux, vous espériez produire. A ce moment précis, le sourire s'évanouit - et je n'eus plus devant moi qu'un jeune homme élégant mais un peu fruste, âgé de trente et un ou trente-deux ans, dont le langage recherché frisait l'absurdité.
p 75

 

« N'était cette brume, nous verrions votre maison, de l'autre côté de la baie, dit Gatsby Il y a une lumière verte qui brûle, toute la nuit au bout de votre Jetée.»
Daisy glissa soudain son bras sous le sien, mais il semblait absorbé par ce qu'il venait de dire. Peut-être l'idée lui était-elle venue que la colossale importance de cette Iumière venait de s'évanouir à  jamais. Comparée à la grande distance qui l'avait séparé de Daisy, cette lumière lui avait paru toute proche d'elle, la touchant presque. A présent, ce n'était plus qu'une lumière verte sur une jetée. Son compte d’objets enchantés avait décru d'une unité.
p 124

 


Quand je m'avançai pour prendre congé je m'aperçus que le visage de Gatsby avait repris son expression d'ahurissement comme si un doute vague se levait en lui sur la qualité, de son bonheur actuel.
Presque cinq ans! Il devait y avoir eu des instants, même en cet après-midi, où Daisy ne s'était pas montrée à la hauteur de ses rêves - non pas par sa faute mais à cause de la colossale vitalité des illusions de Gatsby. Elles avaient absorbé, dépassé la personne de Daisy, elles avaient dépassé toute réalité. Il s'était jeté dans son rêve avec la passion d'un créateur, l'accroissant sans répit, l'ornant de toutes les plumes brillantes qui lui tombaient sous la main. Rien n'est comparable au volume de feu ou de fraîcheur que l'homme peut emmagasiner dans son coeur spectral.
p 127

 

Je suppose qu'il tenait déjà le nom tout prêt. Ses parents étaient des fermiers besogneux que le succès avait toujours fuis; son imagination ne les avait jamais acceptés comme parents. Au vrai, Jay Gatsby, de West Egg, Long Island, avait jailli de sa propre conception platonique de lui-même. C'était un fils de Dieu, phrase qui, si elle signifie quelque chose, signifie .cela même, et il lui incombait de s'occuper des affaires de son père, au service d'une vaste, vulgaire et mercenaire beauté. De sorte qu'il inventa précisément l'espèce de Jay Gatsby qu'un garçon de dix-sept ans pouvait inventer, et à cette conception il demeura fidèle jusqu'au bout.
p 130

 

Mais son coeur était une constante, une turbulente émeute. Les imaginations les plus grotesques et les plus fantasques le hantaient la nuit dans son lit. Un univers d'un ineffable clinquant se tissait en son cerveau cependant que la pendule faisait tic-tac sur la toilette, et que la lune baignait d'une humide lumière ses vêtements répandus sur le plancher. Chaque nuit il ajoutait de nouveaux traits au tracé de ses fantaisies, jusqu'au moment où le sommeil refermait son oublieuse étreinte sur quelque scène éclatante. Ces rêveries servirent un temps d'exutoire à son imagination; elles étaient une allusion satisfaisante à l'irréalité de la réalité, l'assurance que ce rocher, le Monde, solidement reposait sur l'aile d'une fée.
131

 

Il ne voulait rien moins d'obtenir de Daisy qu'elle allât à Tom et lui dît : "Je ne vous ai jamais aimé." Une fois qu'elle aurait oblitéré quatre années par cette phrase, ils pourraient chercher une solution quant aux mesures d'ordre pratique qui resteraient à prendre. Une de celles-ci était, après qu'elle serait libre, de retourner à Louisville et de s'y marier le cortège partirait de chez elle - comme si c'était cinq ans plus tôt.
p 143

 

Il jeta autour de lui un regard égaré, comme si le passé se cachait là, dans l'ombre de la villa, juste
hors de portée de la main.
« Je vais arranger tout exactement comme c'était avant, fît-il, en hochant la tête d'un air déterminé.
Elle verra.»
Il parla abondamment du passé, et je crus comprendre qu'il voulait reconquérir quelque chose, peut-être une idée que jadis il s'était faite de lui-même; qui s'était absorbée dans son amour pour Daisy.
Depuis lors, sa vie avait été confuse et désordonnée mais s'il pouvait seulement revenir à un certain point de départ et refaire lentement le même chemin il pourrait découvrir ce qu'était cette chose...
Un soir d'automne, cinq ans plus tôt, ils marchaient ensemble dans une rue au moment où les feuilles tombaient. Ils arrivèrent à un endroit où il n'y avait point d'arbres, où le trottoir était tout blanc de lune. S'arrêtant, ils se tournèrent l'un vers l'autre. Cette nuit était fraîche et pleine: de la mystérieuse surexcitation qui vient avec les deux métamorphoses de l'année. Les paisibles lumières des maisons sortaient dans les ténèbres en bourdonnant et dans les étoiles, il y avait comme un frémissement, comme une agitation, Du coin de l'oeil, Gatsby voyait que les dalles des trottoirs formaient en réalité une échelle qui montait vers un endroit secret au-dessus des arbres; il pourrait y monter, s'il y montait seul, et une fois là-haut, sucer la pulpe de la vie, boire l'incomparable lait de l'émerveillement.
Son coeur battait fort à mesure que le blanc visage de Daisy montait vers le sien. Il savait qu'une fois qu'il aurait donné un baiser à cette jeune fille et marié à jamais ses indicibles visions à son souffle périssable, son esprit d'homme ne s'ébattrait plus jamais comme l'esprit d'un dieu. .
Il attendit donc, tendant l'oreille un instant de plus au diapason dont quelqu'un venait de heurter un astre. Puis, il l'embrassa. Au contact de ses lèvres, elle s'épanouit pour lui comme une fleur, et l'incarnation fut complète.
Tout ce qu'il me. dit, et même son effarante sentimentalité, me rappelait quelque chose un rythme insaisissable, un fragment de paroles perdues, que j'avais entendues quelque part, il y avait longtemps. Un moment, une phrase chercha à prendre forme dans ma bouche et mes lèvres se séparèrent, telles celles d'un muet comme si quelque chose de plus qu'un souffle d'air frémissant se débattait sur, elle. Mais elles ne produisirent aucun son et ce que J'avais failli me rappeler demeura incommunicable à jamais.
p 144 - 145

 

« Oh ! .vous exigez trop! cria-t-elle à Gatsby. Je vous aime à présent - est-ce que cela ne vous suffit pas? Je ne puis empêcher ce qui a été.»
Elle se mit à sangloter éperdument.
« Je l'ai aimé jadis, mais vous aussi je vous aimais. » Gatsby ouvrit et ferma les yeux.
« Vous m'aimiez aussi.
- Et même ça c'est un mensonge, dit Tom avec férocité. Elle ignorait si vous étiez vivant ou non. '
Allons donc, il y a entre Daisy et moi des choses que vous ne connaîtrez jamais, des choses que nous ne pourrons jamais oublier ni l'un ni l'autre.»
p 169

 

La voie s'incurva; on marchait à présent le dos au soleil qui, à mesure qu'il s'abaissait semblait s'étendre comme une bénédiction sur la' ville disparue où elle avait respiré. Il étendit désespérément la main comme pour saisir, ne fût-ce qu'une touffe de cheveux, comme pour sauver un fragment de ce site qu'elle avait fait si beau. Mais tout marchait trop vite pour ses yeux brouillés et il sut qu'il avait perdu cette partie de sa vie, la plus fraîche et la meilleure, à jamais.
p 192

 

Je ne pouvais ni lui (Tom) pardonner, ni éprouver de la sympathie pour lui, mais je compris que ce qu'il avait fait était justifié à ses propres yeux. Tout cela n'était que négligence et confusion. C'étaient des gens négligents  - Tom et Daisy - ils brisaient choses et êtres, pour se mettre, ensuite, à l'abri de leur argent ou de leur vaste négligence, ou quelle que fût la chose qui les tenait ensemble, en laissant à d'autres le soin de faire le ménage...
p 221

 

Et, assis en cet endroit, réfléchissant au vieux monde inconnu, je songeais à l’émerveillement que dut éprouver Gatsby quand il identifia pour la première fois la lumière verte au bout de la jetée de Daisy. Il était venu de bien loin sur cette pelouse bleue, et son rêve devait lui paraître si proche, qu’il ne pouvait manquer de le saisir avec sa main. Il ignorait qu’il était déjà derrière lui (…)
Gatsby croyait en la lumière verte, l’extatique avenir qui d’année en année recule devant nous. Il nous a échappé ? Qu’importe ! Demain nous courrons plus vite, nos bras s’étendront plus loin… Et un beau matin…
C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé.
P 223

 

 

 

 

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3 juillet 2020 5 03 /07 /juillet /2020 14:25

 

Comme Vicka il aurait aimé dire « Encore une journée au Paradis  » en se collant devant son ordi et peut-être aussi qu’il aurait aimé tout simplement faire une bonne équipe avec elle plutôt qu’avec son voisin, dont il devrait supporter les discours sur les bougnoules, ce soir lorsqu’ils feraient leur  tournée de surveillance dans leur lotissement hautement sécurisé… Il avait accepté de faire partie de « l’escouade de surveillance » une émanation de leur association « Voisins vigilants » à laquelle Suzette lui avait dit de s’inscrire, « par précaution » avait-elle ajouté « par les temps qui couraient », et Dieu sait qu’ils couraient vite depuis quelques temps, depuis l’temps d’la Marine en fait, y valait mieux ne pas trop s’faire remarquer… En tout cas pas comme le voisin du 4, un type sympa pourtant qu’il connaissait depuis longtemps, mais que les flics étaient venus chercher un matin, soit disant parce qu’il avait liké sur twitter la photo d’une fresque murale dénonçant le racisme et les violences…, enfin il valait mieux ne pas dire le mot qui suivait, un peu comme dans « Harry Potter » lorsqu’on parlait de qui vous savez… Depuis le voisin du 4, on ne l’avait plus revu… Ces rondes commençaient à le dégoutter un peu, surtout depuis qu’une escouade avait rossé un pauvre bougre qu’ils avaient trouvé en train de pisser sur le banc anti SDF qu’ils avaient fait installer derrière le portail d’entrée du lotissement… Ce qu’ils avaient pris pour un acte volontaire de rébellion contre « le nouveau dispositif d’ordre républicain » c’était être révélé comme le simple besoin naturel d’un attardé mental qui étant sorti de chez lui en pleine nuit, avait échappé à la surveillance de sa sœur, accourue en larmes lorsqu’elle l’avait aperçu qui criait sous les coups de lattes… Qu’est-ce qu’il avait ramassé, une vraie boucherie, mais le pire c’était lorsqu’il avait entendu quelqu’un proférer « Heureusement qu’on sera bientôt débarrassé de cette engeance grâce au T42 » il avait compris alors que quelque chose venait de se briser définitivement… Il se rappela aussi qu’il devait aller avec Suzette à « l’apéro pinard saucisson » organisé tous les derniers vendredi du mois, pour vivifier leur identité et les valeurs tutélaires qui faisaient qu’en France les villages pouvaient s’appeler « les deux églises » et pas « les deux mosquées3 »… Il devait aussi passer à la préfecture, mais le nom de la rue venait d’être modifiée, l’adresse n’était plus 6 avenue Jean Moulin mais 6 avenue Pierre Laval, de même la rue Guy Moquet n’existait plus à la place on trouvait la rue Robert Brasillach4. Tous ces changements de nom le perturbait un peu, mais d’après les nouveaux dirigeants, il était urgent de revoir la langue française pour l’expurger de ses scories5, afin d’aider les français à mieux penser, Ah il avait encore oublié d’accoler « de souche » à français, parce que maintenant il était mal vu de dire simplement français… D’ailleurs pas mal de choses étaient mal vu, c’est ce qu’il avait dit à son vieux pote Moham… Maurice la dernière fois qu’il lui avait téléphoné de la zone de transit où il habitait pour peu de temps, avant d’être déplacé dans un « Bougnoul-land »… Pauvre Maurice, contraint de changer de prénom6 après toutes ces années à avoir fait tous les boulots d’merde sous-payés et dont personne ne voulait, mais qui étaient pourtant indispensables, il allait devoir passer sa retraite, enfin s’il la lui laissait, Maurice craignait qu’il fasse pire que pour son grand-père ancien combattant de la deuxième guerre mondiale qui avait touché une pension différente de celle des autres combattants7 souchiens, scandale dénoncé à l’époque par le film « Indigènes » qui avait depuis disparu des points de vente et des médiathèques, comme beaucoup d’autres… Tout à l’heure quand il irait acheter son pain, il faudrait qu’il fasse gaffe à ce putain d’berger allemand qui stationnait en permanence à l’entrée du lotissement et qui avait failli lui arracher la main quand il avait voulu taper le digicode pour entrer… « c’est à cause de votre prénom » avait rigolé son gros imbécile de maître « l’atavisme ça ne s’efface pas » avait-il continué plus hilare que jamais et lorsque dans la cuisine il avait menacé de lui faire bouffer de la mort aux rats, Suzette s’était jetée dans ses bras en pleurant « Arrête Amos, on a déjà assez d’ennui comme ça avec Ayelet… N’oublie pas que tu es convoqué chez le proviseur après sa dénonciation pour propos révisionniste sur le ministre de la culture Eric Z ». Il l’avait presque oublié, quelle idée d’écrire en gros sur la couverture de son trieur « La pensée d’Eric Z étant beaucoup plus mince que la plus fine des feuilles de papier hygiénique on ne peut donc même pas se torcher le cul avec. » Elle lui rappelait sa mère lorsqu’ils s’étaient rencontrés, impertinente, rebelle... S’il s’était douté de tout cela la dernière fois qu’il était allé voter… Et ce serait peut-être d’ailleurs la dernière, car le mot « élection » venait de disparaître du dictionnaire. Il entendit une sirène de voiture qui hurlait dans la rue. Suzette s’approcha de la fenêtre. La grille d’entrée du lotissement était ouverte, le berger allemand au garde à vous laissait passer la voiture de police dont la sirène hurlait de plus en plus fort. « Amos, ils viennent… »


Il se redressa, couvert de transpiration… Lorsqu’il vit Suzette endormie à côté de lui pas aussi belle que Vicka mais tellement plus désirable, il sut… Putain d’mauvais rêve… Le soleil filtrait derrière les persiennes tamisant la lumière, il entendit Ayelet déjà levée qui partirait bientôt pour le lycée. Encore une journée au Paradis pensa-t-il… Mais pour combien de temps encore…

 

 

Les deux prénoms Amos et Ayelet ont été choisis en référence à Amos Oz écrivain israélien disparu en 2018 et dont l’intelligence pleine d’humanité de ses livres est un vrai encouragement à aimer la vie, et à Ayelet Gunar-Goshen écrivaine israélienne qui semble prendre le même chemin que lui…

Quant à Suzette, mystère…

 

 

 

 

 1« Oblovion » de Joseph Kosinski sorti en 2013

2 Aktion T4 est le nom donné, après la Seconde Guerre mondiale, à la campagne d'extermination d'adultes handicapés physiques et mentaux par le régime nazi, de 1939 à août 1941, et qui fait de 70 000 à 80 000 victimes. Fondée sur un terreau idéologique fertile prônant une politique eugéniste active, antérieure au nazisme mais exacerbée par celui-ci, favorisée par une intense campagne de propagande en faveur de la stérilisation et de l'euthanasie des handicapés, elle est le fruit d'une décision personnelle d'Adolf Hitler ; celui-ci en confie l'exécution à la chancellerie du Führer, dirigée par Philipp Bouhler. Mise en œuvre par des médecins nazis convaincus par les thèses du régime, et du personnel issu de la SS, elle se traduit par des mises à mort à grande échelle au moyen de chambres à gaz spécialement construites à cet effet dans six centres dédiés à ces opérations. Bien que des efforts soient déployés pour garder l'opération secrète, celle-ci devient de plus en plus connue au fil des mois, ce qui suscite des protestations qui contribuent à son arrêt officiel, l'objectif exterminateur que les nazis s'étaient fixé ayant de toute manière été atteint.
 3 " Si nous faisions l'intégration , si tous les Arabes et Berbères d'Algérie étaient considérés comme français , comment les empêcherait-on de venir s'installer en métropole , alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les Deux-Eglises, mais Colombey-les Deux-Mosquées !" Cette citation a été rapportée par Alain Peyreffite, dans ses mémoires publiées en 1994. Soit plus de 24 ans après la mort du général de Gaulle. Dans ses carnets, l’ancien ministre raconte que De Gaulle aurait prononcé cette phrase le 5 mars 1959, en pleine guerre d’Algérie.

4 Pierre Laval et Robert Brasillach sont deux collaborationnistes fusillés en 1945
5  Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines, des centaines de mots (…) C’est une belle chose la destruction des mots » - 1984 George Orwell p 78
6 Un ingénieur commercial à la retraite a saisi les prud'hommes de Créteil contre son ancien employeur qu'il accuse de l'avoir contraint à changer son prénom Mohamed pour celui d'Antoine, ont indiqué ce lundi des sources concordantes. https://www.lefigaro.fr/flash-actu/oblige-de-changer-son-prenom-de-mohamed-en-antoine-un-salarie-attaque-son-entreprise-20191216
7 https://www.lefigaro.fr/international/2010/07/12/01003-20100712ARTFIG00628-pensions-militaires-francais-et-africains-enfin-a-egalite.php
https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2009/05/08/01016-20090508ARTFIG00392-les-oublies-de-la-republique-demandent-reparation-.php

 

 

 

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25 juin 2020 4 25 /06 /juin /2020 16:33

 

 

Ils pouvaient bien les taxer les dividendes avant d’écorner ce que ça lui rapportait,

c’était comme si les migrants pompaient l’eau de la mer pour passer à pied, elle s’rait à sec avant lui. Le gavage des oies à côté faisait figure de restriction alimentaire, voire de disette, tellement il s’en était mis plein la panse… S’il n’aimait pas l’opulence chez les femmes, il adorait celle de la Bourse… Le plus drôle de l’histoire, c’était qu’il venait d’encaisser les dividendes versés par les entreprises qui avaient bénéficié du chômage partiel, c’était comme si les « gogos » qui payaient des impôts lui avaient versé du pognon directement dans les poches, le système était quand même vach’ment bien foutu… Les impôts, lui il n’en payait pratiquement pas, il avait un truc pour ça qui s’appelait « l’optimisation fiscale » et puis comme il disait à son pote Carlos qui bronzait au Liban « il fallait savoir partager à nous les dividendes, aux autres les impôts »… Mais il était d’accord avec les deux guignols chargés de défendre l’intérêt des 1% en laissant croire aux 99% que c’était aussi le leur… un peu comme des bergers qui  essayeraient de convaincre des brebis que leur intérêt était de protéger les loups… Ca paraît difficile à croire comme ça et pourtant c’était ce qui se passait… Pour en revenir aux deux Gus de BFMtv, fallait pas évidemment que l’écologie devienne punitive, taxer les dividendes c’était un mauvais signe lancé à l’opinion publique, ça pourrait donner des idées aux « Gogos » et les idées ça c’étaient dangereux… Quelle catastrophe si d’un coup les gens se précipitaient sur l’dernier rapport d’OXFAM « CAC40 "des profits sans lendemain »… Une horreur… Heureusement les deux comiques s’y connaissaient pour détourner l’attention, y f’raient bouffer d’la barbake saignante à un vegan en lui disant que c’est du tofu de fraises sur un coulis de jus de framboise… La taxe carbone ça c’était une bonne idée pas punitive du tout, pour lui en tout cas, parce qu’avant que l’essence devienne trop cher pour qu’y puisse plus en mettre dans ses deux 4x4 et ses trois SUV porsches - question couleur il aimait bien que la carrosserie soit coordonnée avec son costard – l’être humain aura appris à respirer le CO2 ou il aura disparu…
-    Tu as vu qu’il propose le contraire de ce qu’il a dit
-    De quoi ma chérie ?

Son rayon de soleil venait de paraître… Sa petite fille de 16 ans… il l’avait presque élevée quand sa belle-fille, une espèce d’attardée mentale qui voulait changer le monde, leur monde qu’ils avaient pris tellement de peine à construire et qui leur donnait enfin des retours sur investissements faramineux, s’était barrée vivre dans une ZAD abandonnant sa petite fille à son grand niais de fils incapable de tout, sauf de dilapider tout l’pognon qu’il lui donnait et de se faire piquer complètement bourré au volant d’une de ses Cayennes à plus de 240 km/h sur le périphe avant d’insulter les flics et de finir au gnouf, l’obligeant à faire intervenir un de ses amis en haut lieu pour le faire sortir discrétos, un peu comme son pote Carlos au Japon…
-    Tu as vu qu’ils trouvaient punitif d’instaurer une taxe sur les dividendes mais qu’ils applaudissaient une taxe carbone, ces types disent n’importe quoi, des vrais p’tits toutous au service des plus riches…
-    Comme tu y vas ma chérie…
put-il à peine ajouter tellement sa remarque l’avait soufflé
Déjà l’autre jour, assise à côté de lui sur le canapé, elle l’avait inquiété lorsque, hilare, il regardait une vidéo montrant Balka qui dansait dans la rue pour la fête de la musique de Levallois-Perret, elle avait manifesté une hargne de mauvais aloi en murmurant « Et dire qu’il a été libéré pour raison de santé, quelle ordure… » et il avait juste eu le temps de la voir liker sur son portable le tweet « Il est temps de le remettre en taule1 » avant d’ajouter « Il n’y a pas eu la même clémence pour Georges Ibrahim Abdallah le plus vieux prisonnier politique de France2 … Je suis écœurée… » Qui est-ce qui avait pu lui mettre de telles idées en tête… D’abord qui c’était cet Abdallah, il le connaissait même pas… Faut avouer qu’il fréquentait pas beaucoup les arabes, il s’en méfiait plutôt… il aurait dû surveiller ses fréquentations. Il l’avait pourtant inscrite dans l’école privée la plus chère d’Europe, mais tout foutait l’camp, sauf les immigrés malheureusement…
-    Tu t’inquièteras pas je sors en début d’après-midi…
-    Tu vas Faubourg Saint-Honoré… Tu as c’qui t’faut sur ton compte pour faire du shoping ?
-    Non je vais à une manif…

Il eut un instant de doute, il avait cru mal-entendre… une manif…
-    Mais tu vas où ?
-    A la manif contre les violences policières, il y aura Assa Traoré…
-    Assa quoi ?
-    La sœur d’Adama Traoré, tu sais cette belle jeune femme qui réclame justice pour la mort de son frère… Regarde c’est elle…


Sur l’écran du portable l’image belle, magnifique et fière de la jeune femme, incarnation vivante de la puissance qui venait et qui balaierait son monde, l’emportant dans le souvenir des limbes, s’afficha et à travers elle, il vit la meute des gueux à nouveau en marche, comme tant de fois dans l’histoire, éternel jaillissement de la mémoire vivante et pourvoyeuse de rêves de ce passé qui menaçait toujours l’avenir qu’ils s’étaient égoïstement réservés pour eux-seuls…
-    A ce soir… Regarde la télé y parleront sûrement de nous…

 

1 - Le maire LR de Levallois-Perret Patrick Balkany, 71 ans, a été libéré par la cour d’appel de Paris ce mercredi pour raisons de santé. Il était incarcéré depuis le 13 septembre. La cour, au vu d’une expertise médicale, a constaté que la dégradation de l’état de santé de «Patrick Balkany est difficillement compatible avec la détention».

2 - L’Association France Palestine solidarité (AFPS) s’est encore mobilisée pour la libération du militant communiste libanais Georges Ibrahim Abdallah qui croupit en prison en France depuis 35 ans. Le militant communiste libanais a été arrêté le 24 octobre 1984 à Lyon et condamné pour détention de faux papiers (notamment un passeport algérien), puis il a été renvoyé devant les tribunaux spéciaux en 1987 pour complicité dans les attentats des FARL (Fractions armées révolutionnaires libanaises, dont il était membre) et condamné à la prison à perpétuité.
Juridiquement libérable depuis 1999 après une période de sûreté de quinze ans, la décision de sa libération, demandée deux fois par la juridiction de l’application des peines, n’a jamais été appliquée « suite à des pressions des USA et d’Israël », indique l’AFPS.
Dans son communiqué du 18 octobre, l’association cite les déclarations de l’ancien patron de la DST française, Yves Bonnet, en 2016 : « Georges Ibrahim Abdallah n’a plus rien à faire en prison ». https://www.middleeasteye.net/fr/en-bref/georges-ibrahim-abdallah-il-ne-suffit-pas-que-letat-du-liban-exige-ou-plutot-demande-ma

 

 

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